Sources :
Hermann Diels 1903, Walther Kranz 1951, Fragmente der Vorsokratiker, traduction sous la direction de Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2000.
Articles cités :
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Anaxagore est né à Clazomènes, une cité d’Ionie aussi ancienne que Milet et Éphèse, toutes trois fondées au – XIe siècle par des colons des tribus ioniennes de l’Attique et de l’Isthme de Corinthe. Située sur la côte à une centaine de kilomètres au nord de Samos, la cité s’enrichit par le commerce de ses produits agricoles. Elle se soumet à Darius en même temps que l’ensemble de l’Ionie en – 493, alors qu’Anaxagore a 6 ans. Sa famille, très riche, n’est pas inquiétée durant la domination perse. Anaxagore hérite des biens familiaux vers – 480, au moment où les Perses et leurs alliés subissent les défaites de Salamine, de Platées et du cap Mycale, où la prise de Sestos par Athènes en – 478 cèle le recul de leur influence sur la Grèce des deux côtés de la mer Égée, et où la Ligue de Délos s’organise, à laquelle Clazomènes adhère comme les autres grandes cités d’Ionie.
Anaxagore semble peu pressé de prendre en main l’administration du vaste domaine familial. Il a passé sa jeunesse à lire et à observer le ciel et n’a aucunement l’intention de changer d’occupation. À sa famille qui s’en émeut il va céder la gestion domaniale en échange d’une rente qui lui permettra de voyager et de philosopher.
C’est ainsi qu’il arrive à Athènes, sans doute vers – 470 ; à la même époque, Périclès, de 5 ans son cadet, entame sa vie politique. Périclès a lui-même passé sa jeunesse à étudier, notamment la musique (au sens large), avec Damon, son précepteur puis son ami. Son intérêt pour la culture est connu ; il se matérialise dans sa liaison avec Aspasie, femme très cultivée issue de la haute aristocratie milésienne, avec qui il se marie en – 444, malgré son statut de métèque, après avoir divorcé de son épouse athénienne. On suppose qu’Anaxagore rejoint dès son arrivée à Athènes l’entourage de Périclès, qu’il ne quittera pas jusqu’à son départ de la ville vers – 445 ou – 430.
Son séjour à Athènes a été marquant, tant pour lui que pour la cité. Ayant obtenu le statut de métèque, peut-être avec Périclès pour proxène, Anaxagore ouvre une école où il enseigne à la jeunesse avide de découvrir la philosophie, dont les centres principaux se trouvent alors en Ionie et en Grande Grèce. Mêlé à l’entourage panaché de Périclès (qui accueille chez lui de nombreux étrangers, comme le célèbre sophiste Protagoras), il acquiert une réputation d’original (valeur plutôt négative pour les Athéniens de cette époque), les yeux toujours tournés vers le ciel et, à la bouche, des propos désinvoltes sur les divinités. Le discours sur la nature qui naturalise le divin et l’association de la vertu au style de vie, traits distinctifs de la sagesse, s’ils sont très prisés en Italie du sud, en Sicile et en Ionie, ne le sont guère à Athènes.
La vie athénienne d’Anaxagore se termine avec sa mise en accusation, son procès et sa condamnation, dont les circonstances ne sont pas tout à fait claires. Diogène Laërce retient deux versions.
Selon Sotion, ce serait Cléon (chef du parti « populaire », opposé à Périclès) qui aurait porté contre Anaxagore une accusation d’impiété pour atteindre son protecteur. Cela ne peut avoir eu lieu avant – 431, au moment où celui-ci veut établir la paix avec Sparte, où les riches et leur clientèle réclament la guerre et où Cléon se fait leur porte-parole. Le motif d’impiété est fondé sur la thèse d’Anaxagore selon laquelle le soleil est une « masse incandescente », terme que l’on réserve alors au fer rougi de la forge. Cléon y voit malignement une atteinte à la dignité des corps divins célestes, sachant qu’un siècle plus tôt Anaximène disait la même chose sans offusquer personne à Milet. Périclès aurait assuré la défense de l’accusé et arraché une amende de 5 talents (une somme qui reste importante) et l’exil, alors que l’accusateur demandait la mort, plus déshonorante pour son rival. Anaxagore aurait alors suivi l’un de ses élèves, Métrodore, à Lampsaque en Troade, où, un à deux ans plus tard, il serait mort, honoré de sa nouvelle cité d’adoption.
Selon Satyros, ce serait cette fois Thucydide (non l’historien, mais un concurrent de Périclès au sein du parti aristocratique) qui aurait porté contre Anaxagore une accusation d’impiété doublée de celle de connivence avec les Perses (en tant que Clazoménien, forcément sous la coupe de Darius puis de Xerxès dans les guerres médiques, et en tant que nanti, forcément en bons termes avec le gouverneur perse d’Ionie). Cela ne pourrait avoir eu lieu après – 442, date de l’ostracisation de Thucydide. Périclès aurait aidé Anaxagore à fuir Athènes avec son élève Métrodore. Il serait dès lors resté 15 ans à Lampsaque, hypothèse plus cohérente avec le fait qu’il obtienne sur son lit de mort que les enfants de la cité puissent jouer (au lieu d’aller à l’école) au cours du mois anniversaire de son décès (la coutume était encore observée deux siècles plus tard, au moment où Satyros écrivait).
Variantes de la version de Sotion, celle d’Hermippe soutient qu’Anaxagore fut condamné à mort, que Périclès se porta garant de lui et qu’il se suicida ; celle de Hiéronyme prétend que Périclès le fit témoigner, faible et malade, et que les juges, pris de pitié, l’acquittèrent. Hiéronyme reste cohérent avec le voyage d’Anaxagore à Lampsaque, ce qui n’est pas le cas d’Hermippe.
Le procès de Socrate est resté célèbre, mais on se souvient peu qu’il a été précédé par celui d’Anaxagore. Dans son cas, il paraît clair que c’est le lien entre philosophie et politique qui a posé problème. La démocratie athénienne reposait sur un ensemble de lieux communs encore frais (les réformes de Clisthène ont trois quarts de siècle à l’époque du procès) : les innovations culturelles les bousculent, voire les réduisent à néant, si elles contredisent les usages. Or Périclès, en s’entourant de célébrités grecques en provenance de Grande Grèce ou d’Ionie, tendait à briser cette fragile communauté culturelle athénienne. Il était pertinent pour ses adversaires de l’attaquer sur ce point, d’autant qu’il répétait le geste du tyran Hiéron de Syracuse à l’égard de Xénophane et d’autres représentants de l’avant-garde culturelle du début du – Ve siècle, alors même que la jeune démocratie mettait tout en œuvre pour éliminer les tyrans en puissance (par la procédure d’ostracisme).
Le procès et l’exil d’Anaxagore n’ont pas empêché que la philosophie s’installe à Athènes et devienne athénienne. Lorsqu’il se rend à Lampsaque en compagnie de Métrodore, Anaxagore laisse les clés de son école à un autre élève, quant à lui athénien : Archélaos, dont les centres d’intérêt sont la philosophie de la nature et l’éthique et dont il ne nous reste à peu près rien. Archélaos n’a pas été inquiété, contrairement à son plus célèbre élève, Socrate. Anaxagore a également été le maître d’Euripide, dont le théâtre garde de nombreuses traces de la philosophie anaxagoréenne.
1) Un problème d’histoire de la philosophie
Anaxagore est sans doute le philosophe pour lequel la discordance est maximale entre ce qu’en dit la tradition et ce qui nous reste de lui.
Comme initiateur de la philosophie athénienne et maître de Socrate, Anaxagore a intéressé Platon puis Aristote et l’école péripatéticienne. L’école atomiste s’est appuyée sur son autorité pour légitimer ses positions sur l’invisibilité des éléments. Les sceptiques ont fait de même pour l’inconnaissabilité des choses. L’ensemble forme la « tradition » anaxagoréenne prétendant retracer les grandes lignes de sa philosophie. La reconstruction est cohérente mais très riche, trop riche.
Les fragments reconnus comme authentiques par Diels et Kranz proviennent d’une seule source, Simplicius, de l’école péripatéticienne, qui avait l’ouvrage De la nature d’Anaxagore sous les yeux quand il l’a commenté (contrairement aux autres exégètes). Ce qui nous reste est strictement métaphysique, parce que Simplicius a eu pour dessein de clarifier les concepts qu’Aristote a utilisés pour décrire la cosmologie d’Anaxagore : les homéoméries et l’Intellect, sachant que seul l’Intellect, le Nous, est effectivement cité par Anaxagore, tandis que les homéoméries sont un concept forgé par Aristote.
Ces fragments laissent apparaître quatre sources majeures de sa pensée métaphysique :
Anaximandre, dont Anaxagore examine en détail la thèse de la formation du cosmos à partir de l’Apeiron, l’Illimité ;
Xénophane, parce que le Nous anaxagoréen est directement issu du Nous xénophanien ;
Pythagore, pour l’opposition entre le psychique, marqué par la pureté et l’identité, et le corporel, marqué par le mélange et la différence ;
Parménide enfin, dans la mesure où la métaphysique d’Anaxagore repose sur le principe de l’équivalence entre être et penser.
Lorsqu’on lit les témoignages de la tradition, la philosophie d’Anaxagore prend une figure assez différente et malgré tout très cohérente :
Anaxagore est censé être « l’élève » d’Anaximène, entendez un héritier de la philosophie d’Anaximène au sein de l’école de Milet, que l’on peut supposer encore active au – Ve siècle. Tout en adoptant un Illimité plutôt anaximandrien, il aurait fait du cosmos une bulle d’air en rotation, régie par Héra-Nous, dotée en son diamètre d’une terre-plateau maintenue en équilibre par la pression de l’air du bas vers le haut et du haut vers le bas, secouée par cette double pression et éjectant dans la haute atmosphère des morceaux d’elle-même qui, s’y enflammant, deviennent le Soleil, la Lune et les planètes. Quant à la Voie lactée, elle résulterait de la réflexion du soleil sur la partie de la voûte céleste qui lui est opposée. Les âmes seraient aériennes, environnant les corps qu’elles animent, et Héra-Nous serait l’âme du monde dans son ensemble.
Anaxagore était célèbre pour avoir prédit la chute d’un corps céleste en Grèce (sans doute sans préciser la date ni le lieu), prédiction réalisée de son vivant à Aegos Potamos – et l’on a pu vérifier la nature pierreuse de la météorite, conformément à la thèse plus générale d’Anaximène que les corps célestes sont des fragments de la Terre éjectés dans la haute atmosphère, dont certains peuvent retomber.
Anaxagore aurait développé la cosmologie d’Anaximène en lui annexant une géographie et une biologie et en rendant compte de phénomènes particuliers. Trois intuitions justes lui sont attribuées :
Le Nil grossit pendant l’été à cause de la fonte des neiges des régions antarctiques.
La grêle a pour cause l’ascension des nuages dans l’air froid supérieur.
L’arc-en-ciel résulte de la réflexion sur un nuage dense du rayonnement solaire et est toujours situé à l’opposé optique du soleil.
Ces trois intuitions n’ont pas encore été prouvées à l’époque où la tradition les rapporte à Anaxagore : leur attribution au philosophe s’en trouve renforcée. D’autant qu’elles ont été fortement attaquées par des autorités plus légitimes : Hérodote pour la première, Aristote pour la seconde.
Selon Hérodote, la géographie est marquée par la distinction climatique entre le froid et le chaud : le nord est froid, le sud est chaud. D’où il suit que s’il peut y avoir des montagnes en Éthiopie, celles-ci sont nécessairement dépourvues de neige.
Selon Aristote, le cosmos est marqué par la même distinction du chaud et du froid : le haut est chaud, le bas est froid. Il croit retrouver sa thèse chez Anaxagore qui, comme Anaximène, ferait du haut une zone peu dense et donc chaude et du bas une zone dense et donc froide ; il en conclut qu’Anaxagore se contredit lui-même.
Ces critiques visent le grand principe d’Anaxagore selon lequel tout est dans tout, y compris les opposés, que, de ce fait, le chaud n’est jamais purement chaud mais contient inévitablement du froid et réciproquement, qu’il y a donc des régions froides dans les pays du sud autant que de l’air froid à haute altitude. Hérodote et Aristote sont quant à eux des empiristes qui comblent par le raisonnement ce que l’expérience ne livre pas et qui postulent que ce que la raison formule de convainquant est bien réel, par exemple qu’au sud et qu’en altitude il fait chaud. Anaxagore, pour sa part, est critique à l’égard des raisonnements trop simples et trop généraux : ce que la raison atteint ce sont des degrés de probabilité et non pas des certitudes à propos de ce qui est réellement, ce que la raison formule ce sont des vérités statistiques et non des vérités individuelles : non pas « chaque localité du sud et chaque couche d’air à haute altitude sont chaudes », mais « les localités du sud et les couches d’air à haute altitude sont majoritairement chaudes ».
Athènes est une cité démocratique : la majorité l’emporte, ce qui n’exclut pas l’existence d’opposants. La mesure qui l’a emporté au cours d’une assemblée peut être abrogée lors de l’assemblée suivante, parce que le nombre de convaincus est très proche dans le camp du « pour » et dans celui du « contre ». Pour appréhender la diversité des opinions, la connaissance des lois votées est insuffisante, un décompte des votes est nécessaire.
Anaxagore est sensible à ce contexte politique qui le renvoie à une déformation de la raison qui renvoie elle-même à une déformation de la perception. Percevoir, c’est trier dans ce qui est senti et ne garder que le majoritaire, c’est dire « chaud » pour des situations très différentes (de « brûlant » à « tiède ») et « froid » de même, c’est être indifférent aux différences dont la finesse est en l’occurrence infinie. Percevoir des choses distinctes séparées les unes des autres permet de ne pas sombrer sous la masse des sensations les plus diverses.
Hérodote ni Aristote ne voulaient entendre cette leçon d’épistémologie qui force à admettre que les exceptions font partie de la règle, que les monstres sont normaux, qu’il n’est pas anormal que des femmes soient masculines et des hommes féminins.
Si le fond du problème est épistémologique, cela nous renseigne sur la façon de penser d’Anaxagore, non pas par déduction à partir de principes simples s’appliquant uniformément aux phénomènes, mais par induction à partir d’observations contrôlées où la fiabilité de la sensation autant que des idées qui en découlent est mise à l’épreuve. Sa métaphysique se serait dès lors construite progressivement par le croisement de son activité de naturaliste et de ses lectures philosophiques. En cela, il suivrait les recommandations de Xénophane, de lier intimement spéculation et empirisme.
Si ce qui fait l’originalité d’Anaxagore est sa méthode scientifique et si sa métaphysique est le fruit du croisement de cette méthode et de ses lectures, il est important d’étudier dans quelle mesure la métaphysique antérieure s’en trouve bousculée et l’ordre des genres, si fondamental pour la philosophie grecque, impacté.
Je suivrai donc la lettre des fragments métaphysiques retenus par Simplicius comme caractéristiques de la pensée d’Anaxagore, et je la corrigerai si besoin au regard de la tradition, notamment si le fil s’écarte trop de l’héritage d’Anaximène. Quant aux homéoméries, sans étudier ce qu’Aristote a pu entendre par ce terme, dès lors que je lui trouve quelque utilité au titre de son sens obvie (« ce dont les parties sont semblables entre elles »), je ne manquerai pas de le signaler.