mardi 31 janvier 2017

Par l'ombre myrteux

Cherchant le poème « Quand vous serez bien vieille » de Pierre de Ronsard, par les internets, je me rends compte qu'il suscite quelques interrogations (surtout chez les malheureux élèves du secondaire qui doivent l'étudier).

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle. »

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
Sonnets pour Hélène, 1578.

Questions et suppositions portent plus précisément sur le syntagme nominal « par l'ombre myrteux ». Je me propose d'apporter ici ma contribution de réponses.
Ce qui pose problème, c'est évidemment le substantif auquel se rapporte l'adjectif « myrteux » : s'il s'agit du mot « ombre », pourquoi n'est-il pas accordé en genre ? Il faut savoir qu'au XVIè siècle, le genre des substantifs n'était pas figé : « ombre » y était aussi bien féminin que masculin.
Qu'est-ce maintenant que cet « ombre myrteux » ?
C'est un lieu, comme l'indique la préposition « par » (en, dans, avec l'idée de mouvement dans l'espace indiqué *).
L'ombre, c'est celle donnée par les feuillages, l'ombrage* : un ombrage fourni par le myrte, l'arbre consacré à Vénus.
* Cf. Littré : ce dictionnaire est infiniment précieux, lorsqu'on lit des œuvres antérieures au XIXè siècle. Il permet d'éclaircir toutes les difficultés de vocabulaire qui peuvent faire obstacle à la compréhension. Béni soit l'excellent Émile Littré !

Primavera, Sandro Botticelli, 1478 à 1482, Galerie des Offices, Florence.
Notez le feuillage de myrte sur lequel se détache la tête de Vénus (la dame au fond).

Ronsard nous indique donc qu'une fois mort, son fantôme demeurera dans une forêt reliée symboliquement à Vénus et à l'amour.
Peut-on aller plus loin ? Il suffit de demander !
J'ai montré dans mon dernier article sur L'art d'aimer que Ronsard, dans ce sonnet, s'inspirait très largement d'Ovide, auquel il empruntait tous les thèmes de son argumentation visant à convaincre Hélène de lui céder :
  • elle doit coucher avec lui tant qu'elle est jeune, car une fois vieille elle ne pourra plus coucher avec personne (vous trouvez ça convaincant, vous ?).
  • elle doit coucher avec lui, pour le récompenser d'avoir rendu son nom et sa beauté célèbres et immortels.
Je vous mets les citations d'Ovide, qui ont inspiré Ronsard :
Songez dès à présent à la vieillesse qui viendra trop tôt, et vous ne perdrez pas un instant. Tandis que vous le pouvez, et que vous en êtes encore à vos années printanières, donnez-vous du bon temps ; comme l'eau s'écoulent les années. (...). Profitez du bel âge : il s'envole si vite ! Chaque jour est moins beau que celui qui l'a précédé. (...). Un temps viendra où toi, qui, jeune aujourd'hui, repousses ton amant, vieille et délaissée, tu grelotteras la nuit dans ton lit solitaire ; alors les amants rivaux, dans leurs querelles nocturnes, ne briseront plus ta porte, et le matin tu n'en trouveras plus le seuil jonché de feuilles de roses. (...). Cueillez donc une fleur qui, si vous ne la cueillez, tombera d'elle-même honteusement flétrie.
L'art d'aimer, livre 3.
Célébrer dans mes vers les belles que j’en crois dignes, voilà ma fortune ; à celle que j’aurai choisie, mon art fera un nom qui ne mourra point ; on verra se déchirer les étoffes, l’or et les pierres précieuses se briser ; mais la renommée que procureront mes vers sera éternelle.
Les amours, élégie 10.

Mais Ronsard qui, comme tous les poètes de la Renaissance, est nourri de culture antique, ne s'en tient pas à cette seule source d'inspiration :
Hic, quos durus amor crudeli tabe peredit / Secreti celant calles, et myrtea circum silva tegit.
Virgile, Énéide, livre 6.
En français :
Là, ceux qu’un impitoyable amour a fait périr en une langueur cruelle vont cachés dans des allées mystérieuses, et la forêt de myrtes étend son ombrage alentour.
(Est-ce que vous avez déjà lu quelque chose de plus beau ?)
Chez Virgile, la forêt de myrtes est l'endroit où vont, après leur mort, les amoureux qui se sont laissés mourir d'amour. On retrouve ces différents thèmes chez Ronsard : la mort / le séjour des morts, l'amour / l'amour malheureux (cf. le « fier dédain » d'Hélène). On peut même se demander si Ronsard n'annonce pas par avance l'échec de sa tentative de séduction, puisqu'il se retrouve après la mort avec tous ceux qui ont été, durant leur vie, malheureux en amour.

Paysage aux arbres verts, Maurice Denis, 1893, Musée d'Orsay, Paris.

Pour terminer, je ne résiste pas à l'envie de vous proposer la lecture d'une très belle page de littérature française, écrite par Anatole France, dans son Livre de mon ami, recueil de souvenirs d'enfance romancés, paru en 1885.
J’avais pris aux poètes, dès le collège, un goût que j’ai heureusement gardé. À dix-sept ans j’adorais Virgile et je le comprenais presque aussi bien que si mes professeurs ne me l’avaient pas expliqué. En vacances, j’avais toujours un Virgile dans ma poche. C’était un méchant petit Virgile anglais de Bliss ; je l’ai encore. Je le garde aussi précieusement qu’il m’est possible de garder quelque chose ; des fleurs desséchées s’en échappent à chaque fois que je l’ouvre. Les plus anciennes de ces fleurs viennent de ce bois de Saint-Patrice où j’étais si heureux et si malheureux à dix-sept ans.
Or, un jour que je passais seul à l’orée de ce bois, respirant avec délices l’odeur des foins coupés, tandis que le vent qui soufflait de la mer mettait du sel sur mes lèvres, j’éprouvai un invincible sentiment de lassitude, je m’assis à terre et regardai longtemps les nuages du ciel.
Puis, par habitude, j’ouvris mon Virgile et je lus : Hic, quos durus amor…
« Là, ceux qu’un impitoyable amour a fait périr en une langueur cruelle vont cachés dans des allées mystérieuses, et la forêt de myrtes étend son ombrage alentour... »
« Et la forêt de myrtes étend son ombrage... » Oh ! je la connaissais, cette forêt de myrtes ; je l’avais en moi tout entière. Mais je ne savais pas son nom. Virgile venait de me révéler la cause de mon mal. Grâce à lui, je savais que j’aimais.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire