jeudi 20 août 2026

Ce que la culture doit aux femmes #3 Marie-Catherine Desjardins / de Villedieu / de Chaste (1640-1683)

 

Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière, 1671 (parties I et II), 1672 (III et IV), 1674 (V et VI).



Les éditions Flammarion ont publié, en 2025, le roman d’une autrice du XVIIe siècle, célèbre en son temps, oubliée au siècle suivant, redécouverte par l’universitaire Micheline Cuénin, dans la décennie 1960-70, années fastes du féminisme militant, et qui ne rejoint qu’aujourd’hui les classiques de poche. Je ne connaissais ni l’autrice ni le roman, et j’ai eu le plaisir de découvrir une contemporaine et connaissance de Madame de La Fayette, de 6 ans son aînée.

L’autrice a signé ses œuvres des noms de Mademoiselle Desjardins, de Madame de Villedieu, puis de Madame de Chaste. Ces noms signalent les péripéties de sa vie qui l’ont construite en tant qu’autrice et écrivaine. De parents nobles attachés à la maison de Rohan-Montbazon, Marie-Catherine doit subir, à l’âge de 15 ans, les assiduités d’un cousin qui finit sans doute par l’enlever, enlèvement qui lui vaut la prison à l’issue d’un procès intenté par la famille, à moins que le père n’ait été son complice, puisque les parents se séparent le mois suivant cette incarcération et que la mère obtient la garde de sa fille. Celle-ci se retrouve à Paris quasi affranchie de la tutelle familiale et assez libre pour développer comme elle l’entend le talent littéraire qu’on va très vite lui reconnaître : elle signe ses premiers poèmes et pièces de théâtre Mademoiselle Desjardins, soulignant ainsi ses difficultés et ses efforts à conserver ce titre et ce nom. À 18 ans, elle fait la rencontre du sieur de Villedieu, dont elle tombe amoureuse, qui lui promet le mariage, promesse qu’il ne tient pas, et avec qui elle finit par rompre, peu avant qu’il ne meure, au siège de Lille en 1668 : elle signe alors Madame de Villedieu, marquant cette fois son échec à obtenir ce statut et ce nom. Elle se marie dix ans plus tard avec Claude-Nicolas de Chaste, sieur de Chalon, dont elle a un fils, et qui meurt à son tour deux ans après leur mariage : elle signe alors Madame de Chaste, sans autre revendication que d’avoir enfin pu choisir son époux. Voici une autrice dont la signature et l’identité toujours changeantes renvoient à sa vie tumultueuse et galante de femme qui écrit des vers, des pièces et des romans galants, autant qu’à la vie tumultueuse et galante des narratrices et héroïnes de ses écrits : chose singulière dans l’histoire de la littérature, mais tellement baroque !

J’avoue avoir été un peu déconcertée à la lecture de son roman, Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière, écrit de 1671 à 1674, où la narratrice se raconte, de sa naissance en 1647 jusqu’au moment où elle écrit, en 1672, et qui s’inscrit par ailleurs dans une trame historique, ce qui n’est certes pas nouveau : au fond, toutes les « matières » (de Bretagne, de France, de Grèce) qui alimentent le genre depuis le XIIe siècle permettent un ancrage dans l’histoire, et ces matières n’ont cessé de s’enrichir, de s’étendre et de se croiser au fil des siècles, attestant du succès de la formule. La Renaissance est allée plus loin avec ses recueils de nouvelles qui collectionnent les histoires marquantes racontées à la cour comme des faits récents, liées entre elles par un dispositif narratif réunissant des dialoguistes oisifs par nécessité (la peste noire chez Boccace, un pont rompu dans les Pyrénées chez Marguerite de Navarre) et ressemblant à s’y méprendre aux contemporains de l’auteurice. Le « nouveau roman » français qui naît vers 1650 choisit également de s’inscrire dans une réalité historique relativement récente. La princesse de Montpensier et La princesse de Clèves se déroulent respectivement à la cour de Charles IX et à celle de Henri II, soit environ un siècle avant leur écriture : l’insertion du romanesque dans l’historique y est particulièrement travaillée, puisque la majorité des personnages ont effectivement existé, et que leurs descendants veillent au grain. Dans le cas des Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière, l’écart entre l’historique, le romanesque et le présent de l’écrivaine est réduit au minimum, ce qui a certainement contribué à mon désarroi initial. Bien que Sylvie ne mentionne aucune date, elle ponctue sa narration de références à des événements précis, si bien qu’il est possible a posteriori d’estimer celles de sa naissance et de ses lettres à « son Altesse » à qui elle raconte sa vie (galante). Les dates de naissance d’Henriette-Sylvie et de Marie-Catherine diffèrent de sept petites années et celles de rédaction des lettres par la première et du roman par la seconde sont à peu près identiques. Les vies de l’une et de l’autre, sans se confondre, se font écho et s’éclairent mutuellement, procédé nouveau. De ce fait, l’œuvre présente une galerie de portraits romanesques dont les originaux sont bien vivants au moment de sa publication, ce qui réclame à la fois audace et vigilance de la part de l’autrice, dont témoignent, dans le roman, les commentaires de l’héroïne narratrice sur la réception de ses récits par les personnes intéressées – mise en abîme de celle des écrits de l’écrivaine par ses contemporains qui s’y trouvent représentés. Il s’avère que les réactions semblent avoir été plutôt positives, en un temps où beaucoup écrivaient privément des mémoires qui n’ont, pour ces mêmes raisons de réception, été publiés qu’au siècle suivant : cela confère à l’œuvre un piquant que les autres n’ont pas.

Le lien est fait entre les mémoires écrits par la noblesse de l’époque, et ce que les critiques appellent aujourd’hui « roman-mémoires », le premier du genre ici – et le premier au féminin. Leur forme est commune (écriture à la première personne du singulier, adresse à une personne ou à un groupe de personnes, la famille par exemple), leur construction similaire (récit biographique depuis la naissance jusqu’au moment de l’écriture) ; la différence vient de ce que lea narrateurice est l’auteurice pour les premiers, un personnage de fiction pour le second. Lorsque naît le roman-mémoires, ce personnage de fiction reste proche de l’autrice, de sorte que le « je » renvoie de façon ambiguë autant au personnage principal qu’à l’écrivaine. Dans les Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière, la trame des événements historiques constitue le fond d’où se détache et où se rattache la vie de l’héroïne. Cette trame est celle des grands actes de la royauté (mariage de Louis XIV, guerre menée en Flandres contre l’Espagne) qui font voyager la cour et rendent possibles des rencontres sans cela improbables. La vie de l’héroïne ne fait que graviter autour, parce que, faute d’un statut social clair, acquis une fois pour toutes, elle est tenue de suivre sa propre voie avant celle des autres. Là est l’intérêt du roman-mémoires par rapport aux mémoires véritables – dont l’intérêt est à l’inverse de renseigner sur la façon dont se vivent les événements historiques quand sa position dans la société permet d’y participer, directement ou indirectement. Henriette-Sylvie préfigure la Marianne de Marivaux (qui s’est effectivement fortement inspiré du roman de Marie-Catherine) en ce que sa naissance et ses origines sont nimbées de mystère (sa mère dont l’identité demeure inconnue accouche en secret dans un hameau, le duc de Candale, qui s’y réfugie au cours d’un orage, découvre l’enfant, la confie à l’une de ses connaissances, Monsieur de Molière, qui l’adopte – clin d’œil à Molière que Marie-Catherine connaissait bien –). De cette situation initiale découle une suite d’événements singuliers qui s’enchaînent sans que l’héroïne parvienne jamais à les maîtriser, jusqu’à la pause relative finale qui lui donne lieu d’écrire sa vie. Cet enchaînement figure la Destinée aventureuse de l’héroïne, à laquelle elle peut d’autant moins échapper que son absence initiale de statut la rend plus dépendante de personnes qui, a contrario, ne dépendent pas d’elle – s’il n’y avait sa beauté et son caractère (enjoué, spirituel et audacieux), ingrédients romanesques indispensables, dans la société nobiliaire du XVIIe siècle, pour mobiliser des adjuvants quand le nom et la position sociale font défaut.

Le principal moteur de l’intrigue tient assez curieusement aux institutions judiciaires et consiste en d’incessants procès faits à l’héroïne, occasions de multiples rencontres. Les procès renforcent les retournements romanesques en même temps qu’ils rapprochent la vie aventureuse du personnage fictif de la vie sociale de celleux, dont de nombreux personnages historiques saisis dans un moment bien réel de leur existence, qui font valoir les droits et les pouvoirs attachés à leur statut. Exacerbant le romanesque, ils le tempèrent simultanément, en mettant en contact le fictif avec l’historique, annulant le merveilleux du premier par la prosaïque réalité sociale du second. Autre fait étonnant : le principal aliment du moteur de l’intrigue / des procès est l’opinion « publique » (l’opinion de celleux qui comptent). La société des gens oisifs ne l’est pas en paroles, bons mots, nouvelles, rumeurs, le tout relevé de jugements où s’exprime la personnalité de chacun.e. Henriette-Sylvie nous apprend que l’aristocratie juge en réalité moins qu’elle n’opine, que l’objet de son jugement compte moins que ce qui lui est supposé, qu’on ne juge qu’en ayant au préalable supposé (« supposé que Mme X soit telle que je viens de le dire, je n’ai pour elle aucune indulgence », que Mme X ne soit pas ce qui est supposé d’elle, importe peu, ce qui compte c’est comment on a jugé ce qu’on en croit). Telle est l’opinion, un grand marché de suppositions et de jugements. Chacun.e en est le sujet et l’objet, mais Henriette-Sylvie, dépourvue de statut tout en appartenant au monde de celleux qui en ont, se retrouve bien plus objet que sujet. C’est ce qui fait que l’opinion du public est pour elle, plus que pour tout.e autre, une puissance assimilable à la Fortune, sur laquelle elle ne peut guère agir et qui la rudoie, non seulement par le mauvais accueil qu’elle reçoit au cours de ses aventures, mais par les procès qu’elle alimente. Car tous les procès qui lui sont intentés ne sont fondés que sur l’opinion qu’on a d’elle. Et les faits qui la démentent ne triomphent qu’après de longues années, de lourdes dépenses et d’infinies déconvenues. Certes la beauté et le caractère de l’héroïne, venant compenser l’absence initiale de statut, font qu’elle ne déchoit pas de la sphère aristocratique dont elle n’est qu’adoptée, mais ils accroissent aussi l’emprise de l’opinion et l’importance des procès. Au fond, la galanterie est ce qui, dans les jeux d’oisiveté de la noblesse, inclut les grands et les petits dans le même champ d’attirances et de répulsions : grâce à la sociabilité galante, une Henriette-Sylvie peut, non sans mal, devenir quelqu’un, tandis qu’une héroïne de roman s’empare de l’énonciation et se fait narratrice, double littéraire de l’autrice (dont la vie galante est bien attestée).

Entre Henriette-Sylvie et Marie-Catherine, les affinités sont étroites et structurantes. Le parallèle entre le trio Madame de Séville / Henriette-Sylvie / son Altesse et le trio Madame Desjardins / Marie-Catherine / duchesse de Nemours est significatif. Si madame de Séville est possiblement la mère biologique de l’héroïne (le roman maintient le doute), elle en est par contre assurément la « mère en aventure », suivant cette mode du XVIIe siècle qui consistait, pour des femmes, à « vivre des aventures », en se déguisant, par exemple, et en voyageant incognito, non sans risques. On ne peut pas dire que Madame Desjardins ait affectionné les aventures autant que Madame de Séville qui cherche sans cesse à les susciter et aime à les entendre raconter, mais il est certain que sa séparation d’avec son époux, son installation à Paris et la liberté laissée à sa fille, notamment de développer son talent puis d’en vivre, y ont été propices. La liberté de Marie-Catherine est néanmoins relative : sans de bonnes fées (Boileau, les duchesses de Montbazon et de Chevreuse) et surtout de bonnes mécènes (la duchesse de Nemours à partir de 1666), point d’indépendance, c’est-à-dire, pour une femme, point de vie hors mariage : la librairie ne paye pas suffisamment ou paye à contretemps, et pour assurer ses besoin, il faut une rente stable, que seul.e peut fournir un.e protecteurice. Son Altesse joue pour Henriette-Sylvie le rôle de la duchesse pour Marie-Catherine. Elle lui est particulièrement proche, puisque Henriette-Sylvie en fait la destinataire de son récit, tandis que la duchesse de Nemours a cette proximité plus distante que lui confère le statut de première lectrice avant publication. Le rapprochement entre elles permet d’entrevoir la façon dont Marie-Catherine concevait la relation entre la protectrice des lettres et l’écrivaine qui s’y adonne avec talent. Dans l’ensemble, Henriette-Sylvie comme Marie-Catherine sont qui elles sont parce que deux figures féminines leur ont été favorables à deux moments cruciaux de l’existence : l’enfance et la maturité.

Ces effets de miroir qui se jouent dans le roman entre le fictif et l’historique ne sont pas pour rien dans mon désarroi initial. Le roman est moderne, mais sa modernité tient moins à ce qu’il serait en avance sur son temps qu’au fait qu’il témoigne de la naissance d’une nouvelle façon d’écrire – et comme souvent, les femmes y tiennent une place majeure. Son style est remarquable : il est riche de tous les acquis de la réforme de la langue française de la première moitié du XVIIe siècle, initiée par Malherbe et Guez de Balzac, dont Marie-Catherine est bien la digne héritière, dans la mesure où elle maîtrise parfaitement tant la prose que la poésie (l’écrivaine a débuté comme poétesse, ses vers respirent la grâce et la facilité). Son écriture est pleine d’une vivacité qui l’oblige à de nombreuses ellipses narratives : là où l’on attendrait de savoureux développements, comme lorsque l’héroïne se trouve impliquée dans une rocambolesque affaire inspirée de celle des poisons, tout va très ou trop vite, tout reste sous-entendu, à l’inverse des choix rédactionnels des XVIIIe et XIXe siècles. Au point qu’en 300 pages, l’autrice parvient à faire le catalogue de presque toutes les histoires galantes qui pouvaient se raconter alors. La tête en tourne inévitablement, mais c’est le prix sans doute de l’innovation littéraire, quelle qu’en soit l’époque.