mardi 29 mars 2016

Des garçons en robe

Des hommes en robe # 1

D'abord enveloppé (fort étroitement) de langes jusqu'à l'âge du sevrage (qui survient vers les deux ans), l'enfant, qu'il soit fille ou garçon, porte ensuite la robe, presque en tout point pareille à celle de sa mère, et composée d'une jupe, d'une robe et d'un tablier. Cette habitude d'habiller garçonnets et fillettes comme de petites femmes a été prise au XVIe siècle. Elle subsistera en grande partie jusqu'aux lendemains de la guerre de 14.

Marie Leszczynska, reine de France, et le dauphin Louis, peints par Alexis Simon Belle vers 1730, châteaux de Versailles et de Trianon. Louis de France est âgé ici d'un an environ.

Catherine de Béthisy et son frère Eugène, peints par Alexis Simon Belle dans le premier quart du XVIIIe siècle, châteaux de Versailles et de Trianon.

Quelques différences existent cependant entre le vêtement des garçons et des filles, notamment au niveau du col, des manches, de la coiffure, des accessoires, détails qui peuvent permettre dans les tableaux de connaître le sexe des enfants.

Portrait de la nombreuse famille du Landgraf Moritz von Hessen-Kassel, peint par August Erich en 1618-1628, Musée de Kassel. Les jouets des enfants, tambour, arbalète, cheval de bois... pour les garçons, fleur, poupée... pour les filles, sont autant d'indices du sexe de chacun.

Méfions-nous néanmoins de ces oppositions trop simples : ainsi dans le portrait des enfants Béthisy, on peut voir que le petit Eugène tient un bouquet de fleurs. De même les cerises, symboles traditionnellement féminins, se retrouvent sur le portrait d'un garçon de deux ans, peut-être Louis de Nassau.

Louis de Nassau (?), peint par Daniël van den Queborn en 1604-1605, Rijksmuseum.

Vers l'âge de raison, à savoir sept ans, quelquefois plus tôt (quatre ou cinq ans), nouveau changement de costume : le petit garçon porte maintenant une espèce de robe, qu'on appelle la jaquette (*). À l'âge de 13 ou 14 ans enfin, le jeune homme abandonne la jaquette pour l'habit masculin adulte, comme le rapporte la marquise de Créquy dans un passage de ses Mémoires :

On maintenait les garçons en jaquette longue aussi long-temps qu'on pouvait, souvent jusqu'à l'âge de 13 ou 14 ans ; c'était suivant l'ennui qu'ils en prenaient et les persécutions qui s'en suivaient de leur part.

Toujours chez madame de Créquy :

Le costume du Roi consistait dans une petite jaquette à plis et à manches pendantes en drap violet ; il était coiffé d'un simple béguin de crêpe violet qui paraissait doublé de drap d'or. Il avait des lisières qui tombaient par derrière jusqu'au bas de sa robe.

Le petit roi est alors âgé de quatre ans. Il assiste ici à son premier lit de justice au Parlement de Paris.

Les enfants Habert de Montmor, peints par Philippe de Champaigne en 1649, Musée des Beaux-Arts de Reims. À gauche, les deux aînés, dix et sept ans, sont vêtus comme des adultes. À droite, les jumeaux, presque cinq ans, portent la jaquette avec son collet. Au centre, les deux derniers garçons de la famille, vingt-trois mois et huit mois, entourent leur sœur et portent comme elle la robe et le tablier.

(*) Définition et exemple empruntés au Littré : « Robe que portent les petits garçons avant qu'on leur donne la culotte ». Sa femme entra dans son cabinet, suivi d'un petit garçon en jaquette. [Saint-simon, Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon]

Les changements vestimentaires ne concernent que l'habillement des garçons. Élevé d'abord dans un monde de femmes (nourrices, gouvernante), l'enfant mâle est amené à le quitter pour accéder au monde des hommes. Cette transition est matérialisée par le port d'habits différents et de plus en plus masculins.

Ainsi l'adoption de la jaquette, vêtement qui rappelle fortement celui que la noblesse de robe, dans l'exercice de ses charges, et les ecclésiastiques portent à l'âge adulte, et dont le collet est un élément du vestiaire masculin, coïncide avec le moment où l'enfant entre au collège ou est confié aux soins, non plus d'une gouvernante, mais d'un précepteur ou d'un gouverneur.

Le vêtement en lui-même rend visible le passage du temps et le franchissement de nouvelles étapes. Philippe Ariès, dans L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien-Régime, l'explique très bien :

Pour son anniversaire, à quatre ans [il s'agit de Louis XIII], il porte des chausses [culotte, caleçon] sous sa robe et un an plus tard on lui ôte le bonnet d'enfant pour lui donner le chapeau des hommes. (…). Mais six jours plus tard, la reine lui fait remettre le bonnet.

On peut donc voir que le passage à l'âge adulte et vers le monde masculin ne se fait pas de façon linéaire et qu'il y a bien des retours en arrière possibles.

L'enfant, vêtu comme sa mère jusqu'à l'âge de sept ans, porte comme sa mère un corset. L'abbé de Choisy, célèbre pour avoir continué de s'habiller en femme à l'âge adulte, raconte ainsi dans ses Mémoires :

effectivement j'en [de gorge] avais autant qu'une fille de quinze ans. On m'avait mis dès l'enfance des corps [corset] qui me serraient extrêmement et faisaient élever la chair, qui était grasse et potelée.


J'ouvre ici une parenthèse : le port de la robe par François-Timoléon de Choisy enfant est souvent mal compris et présenté comme transgressif. On y voit la conséquence d'une lubie de sa mère ou la volonté de flatter, en l'imitant, celui près duquel il passe son enfance : le frère de Louis XIV. Philippe, duc d'Orléans, est fréquemment décrit, dans les écrits de vulgarisation historique, comme efféminé et homosexuel. On donne pour raison à cela qu'il aurait été élevé et habillé comme une fille, pour que, n'ayant pas reçu l'éducation digne d'un roi, c'est-à-dire une éducation virile, il ne puisse prétendre plus tard à cette fonction et tenter d'usurper le trône.

Je laisse les images prouver l'inexactitude de cette opinion :

Louis XIV à trois ans, peint par Hyacinthe Rigaud, châteaux de Versailles et de Trianon.

Anne d'Autriche, régente, Louis XIV et Philippe, duc d'Anjou, tableau Anonyme, vers 1643. Notons que Louis XIV porte ici la jaquette.

Pour conclure, cette mode qui confond fillettes et garçonnets, peut nous paraître bien étrange dans notre société où la distinction des genres se fait visible dès la naissance. Mais ce qui compte alors, dans cette société d'Ancien-Régime, est moins l'opposition masculin / féminin (qui ne fait l'objet d'aucun doute), que celle enfance / âge adulte. Cette dernière opposition naît à la fin du XVIe siècle ; pendant tout le Moyen-Age, elle n'existe pas : l'enfant est un adulte comme les autres. Mais cette distinction ne concerne, comme on l'a vu, que le sexe masculin : la fillette, dès qu'on l'a démaillotée, est une femme, elle n'a pas d'enfance, pas de costume propre, son éducation ne fait pas, comme pour les garçons, l'objet d'une réflexion spécifique et n'exige pas la création d'institutions spécialisées (ce qui ne signifie pas pour autant qu'elle n'est pas éduquée).








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