mardi 15 août 2017

Quelques réflexions autour de La princesse de Clèves


LA PISTE ITALIENNE

Détail du portrait de Castiglione par son ami Raphaël (1514 - 1515 probablement).

Sous l'effet sans doute de ma récente lecture de Castiglione, qui m'a fait une profonde impression, il m'a semblé en découvrir l'influence dans l'œuvre la plus célèbre de Mme de La Fayette, La princesse de Clèves. Pour tout vous dire, j'y ai même vu une sorte de trope de développement des chapitres 65 à 70 du troisième livre du Courtisan, enrichi des apports de divers autres passages...
Ce rapprochement qui peut vous sembler hasardé, est pourtant plus légitime qu'il n'y paraît : Le livre du courtisan est « [l']un des livres les plus lus et les plus cités dans l'Europe entière » (Silvia D'Amico, conférence à l'Université de Savoie, le 18 mars 2014). Il constitue le « classique » des XVIème et XVIIème siècles, que toute personne cultivée, comme le sont Mme de La Fayette, son grand ami La Rochefoucauld et les autres membres de leurs différents cercles, se doit d'avoir lu, voire médité et commenté. S'il fournit le modèle de la dame et de l'homme de palais qui va prédominer dans toutes les cours d'Europe jusqu'à la Révolution française, les longues pages qu'il consacre à l'amour ont, quant à elles, inspiré et nourri toutes les réflexions qui ont pu être faites à ce sujet dans les deux siècles qui ont suivi sa parution, et l'on sait que la thématique de l'amour est centrale dans le courant précieux, auquel doit beaucoup La princesse de Clèves.
Par ailleurs, et j'espère revenir sur ce point dans un prochain article, Le livre du courtisan est, à ma connaissance, le premier ouvrage de culture européenne à défendre l'égalité des sexes avec des arguments puissants et longuement développés.
Les quatre livres qui le composent, reconstituent quatre soirées mondaines chez la duchesse d'Urbino, la spirituelle et charismatique Elisabetta Gonzaga, au cours desquelles, à tour de rôle et sous la direction de celle-ci, des gentilshommes dressent le portrait du parfait courtisan et sont amenés à faire celui de la dame parfaite.

Elisabetta Gonzaga, peinte par Raphaël (1504 - 1505 env.), avec, sur son front, le bijou en forme de scorpion, évoqué assez longuement dans Le livre du courtisan.

Le débat est tout particulièrement enflammé sur la question de l'attitude que doivent avoir les courtisans et les dames dans les relations amoureuses. De ce débat va sortir une théorie du parfait amour, construite autour d'un double idéal amoureux :
  • l'idéal d'un mariage heureux entre deux personnes d'une très haute noblesse morale (il n'est pas question ici du tout-venant des individus), qui, s'estimant et s'appréciant de prime abord (chacun étant prévenu en faveur de l'autre du fait de sa réputation), apprennent à s'aimer et finissent par y réussir, chacun des conjoints s'ajustant à l'autre, évoluant dans le monde et s'y perfectionnant en fonction de l'autre, jusqu'à fusionner avec lui par effet de miroir en une même entité vertueuse ;
  • l'idéal d'une passion amoureuse qui, née d'un coup de foudre, attire irrésistiblement vers l'autre, mais prend la forme raffinée du secret gardé sur les élans intimes provoqués par Éros, secret qui, poussé à l'extrême, va jusqu'à faire taire à l'amant sa passion pour la personne aimée ; lorsque cet amour est réciproque, il est placé sous le signe de la contrainte et de la distance, les deux amants « tournant » l'un autour de l'autre, en une ronde où chacun poursuit et fuit l'autre en même temps.
Sentiment marital et passion amoureuse s'opposent terme à terme : prévention favorable vs coup de foudre, publicité vs secret, visibilité vs invisibilité, fusion vs distance ; ils ont pourtant la même finalité, celle que Castiglione fait exposer à l'humaniste Bembo dans son quatrième livre, à savoir l'amour platonicien, revu à la lumière du néoplatonisme théiste italien : le couple idéal, qu'il soit celui du sentiment marital ou celui de la passion amoureuse, est voué, par la force des choses (la mort), à se séparer. Chacun des amants doit se préparer à cette séparation définitive, (1) d'abord, lors d'une séparation provisoire, en idéalisant l'autre, en ornant sans cesse son image de nouvelles perfections, (2) puis en déplaçant son amour sur l'image idéale de l'autre (l'amour a désormais pour objet l'être imaginaire créé par le travail d'idéalisation, et non plus celui de chair et de sang), lorsque l'absence se prolonge, (3) puis en aimant cet amour de l'idéal de l'autre, (4) enfin en reconnaissant en lui la charité chrétienne qui anime Dieu lui-même à son égard (Dieu s'aime dans le Christ) et à l'égard de la créature, bref en communiant autant que possible avec Dieu, de façon à préparer et à gagner, après la mort, la félicité éternelle. Sentiment marital et passion amoureuse conduisent donc au pur amour, que Platon, dans son Banquet, a conceptualisé le premier, et ils y conduisent du fait de l'intensité des sentiments positifs, altruistes et généreux qu'ils suscitent : l'amour conduit à Dieu, car il est le seul sentiment humain qui ne soit pas égoïste, qui fasse passer l'autre avant soi. Il est difficile, dès lors, de ne pas déchoir par rapport à la finalité supérieure du sentiment marital et de la passion amoureuse : épurer ses sentiments, ne pas se laisser piéger par les soucis quotidiens dans le mariage, ne pas céder à la force animale qui pousse les sexes l'un vers l'autre, c'est l'affaire d'une très haute vertu.
Si les quelques chapitres du Courtisan consacrés au parfait amour ne tracent qu'une légère esquisse de leur sujet, le roman de Mme de La Fayette transforme l'esquisse en tableau et peint avec tous les moyens de la fiction, la vie amoureuse d'une personne suffisamment vertueuse pour passer avec succès les épreuves de la transfiguration du sentiment marital et de la passion amoureuse en pur amour. Dans Le courtisan, les protagonistes multiplient les questions, pour tenter de visualiser l'objet de leur conversation ; cette démarche est souvent vaine, notamment parce que les mots vont trop vite sur des points trop importants. Le roman hérite du Courtisan ce souci de visualiser, d'appréhender concrètement ce que peut être la vie amoureuse d'une personne d'une vertu accomplie, et puisque Le courtisan affirme à de nombreuses reprises qu'elle est plus difficile à mener pour les femmes que pour les hommes, et qu'elles sont plus honorables d'y réussir du moins un peu, le roman choisit la difficulté et centre son récit sur un personnage féminin.
Trois hommes gravitent autour de celle qui va rapidement prendre le titre et le nom de princesse de Clèves :
  • le prince de Clèves en tombe amoureux le premier, trouve à se marier avec elle, mais n'en est pas aimé avec la même force et meurt de désespoir ;
  • le chevalier de Guise en tombe amoureux le second, ne parvient pas à se faire aimer en retour, et finit par renoncer à son amour, non sans panache ;
  • le duc de Nemours est le troisième à tomber amoureux, à aimer la princesse d'un amour cette fois partagé, mais rendu impossible par la mort du prince.
Sentiment marital, passion amoureuse et pur amour : tous les aspects du parfait amour castiglionien se trouvent présents dans La princesse de Clèves. En effet, Mme de La Fayette met en scène, d'une part, le sentiment marital (celui que ressent l'héroïne pour son mari, celui que son mari ressent aussi pour elle, mais qui est parasité par la passion amoureuse qui le consume par ailleurs), la passion amoureuse d'autre part (celle qu'éprouvent les trois hommes qui orbitent autour de l'héroïne, et celle qu'éprouve l'héroïne pour un seul d'entre eux, qui n'est pas son mari), le pur amour enfin (de façon très elliptique, dans les dernières pages du roman, lorsque l'héroïne a pris définitivement le parti de se retirer du monde). La majeure partie du roman est consacrée au conflit entre le sentiment marital et la passion amoureuse : l'un fait obstacle à l'autre et tous deux doivent s'effacer au profit du pur amour. Voilà comment Madame de La Fayette entrevoit le cours de la vie amoureuse de son héroïne vertueuse selon le canon castiglionien. C'est une vie qui ne trouve l'apaisement qu'après s'être consumée dans le feu des émotions contrariées.

Scène de l'aveu dans La princesse de Clèves.

Il y aurait sans doute eu d'autres scénarios possibles que celui que retient l'auteure, mais il a l'intérêt de se conformer à une idée importante du Courtisan, selon laquelle la vertu des femmes est plus élevée que celle des hommes (j'en ai parlé plus haut), selon laquelle encore les femmes sont à elles-mêmes leur fin, tandis que les hommes trouvent la leur dans le fait de concourir à celle des femmes et de lui permettre de s'élever et de s'épurer : de s'idéaliser. Cette idée qui prend corps dans le roman, les personnages n'en ont pas conscience et si les trois rivaux, par leur lutte pour obtenir ses faveurs, contribuent grandement à l'ascension spirituelle de la princesse, si, l'aimant pour sa vertu et ses perfections, ils exercent sur elle une sorte de pression, la poussant à devenir toujours plus digne de cet amour, en devenant toujours plus vertueuse et plus parfaite, c'est bien malgré eux.
L'un d'eux échappe néanmoins à la mort et au désespoir. N'étant ni le mari ni l'aimé, le chevalier de Guise est susceptible de jouer le rôle de l'amant bembien qui, éloigné de l'objet de son amour, parvient à le sublimer. Le chevalier de Guise est en quelque sorte la version masculine de l'héroïne, son contrepoint. Ne pouvant espérer de retour à son amour, le chevalier cherche à le sublimer dans de hauts faits guerriers au service de Dieu (il va s'illustrer au cours de la première et de la deuxième guerre de religion) et s'impose une forme de plus en plus épurée de sacrifice de soi pour l'objet de sa foi (et non plus de sa passion).

UN ROMAN FÉMININ

La princesse de Clèves se situe « dans les dernières années du règne de Henri Second », et c'est parce qu'elle y voit le sommet de la vie de cour à la française et la plus grande concentration de dames et de courtisans possédant les vertus aristocratiques à un très haut degré, que Madame de La Fayette choisit d'y mettre en scène son idéal amoureux. Proche de la cour d'Urbino, dont la vie culturelle est animée par la duchesse et ses courtisanes, elle est en outre marquée par l'importance de la présence féminine : Madame de Valentinois tient le roi par le cœur, Catherine de Médicis, la reine, manœuvre les partis politiques, Marie Stuart devient la Dauphine, donc un personnage majeur, en épousant l'héritier présomptif de la couronne. Chacune possède sa cour, se partage l'ensemble des beaux esprits féminins et reçoit les hommages de ceux de l'autre sexe. Pour Madame de La Fayette, c'est la cour tenue par Marie Stuart qui est la plus susceptible d'abriter l'épanouissement d'une haute vertu féminine.

Bal à la cour des Valois, peinture de Wladyslaw Bakalowicz (1870).

Encore fallait-il pour cela que la jeune personne vertueuse apparût à la cour bien armée et parfaitement avertie de ses illusions et de ses dangers, et ceci grâce à sa mère, qui lui en a révélé tous les secrets. Mariée depuis peu, évoluant dans ce lieu semé de périls, l'héroïne en est bientôt séparée par la mort : désormais elle doit assumer seule son lot, un lot transmis de femme à femme, et tenter de se conformer à l'injonction maternelle, injonction à vivre une vie digne d'être vécue, c'est-à-dire une vie vertueuse. Car le respect pour la mère en tant qu'éducatrice précède celui dû à l'époux. Point de père ici pour tenir ce rôle et voilà encore une raison de dire que le roman donne une place centrale aux femmes et à leurs relations.
Mais le sujet premier du roman est bien cette cour fortement féminisée : l'héroïne n'en est le personnage principal que parce qu'elle en incarne l'excellence. Pour atteindre la princesse de Clèves, le récit passe par la cour, dont la description ouvre le roman, et il y retourne à plusieurs reprises, en faisant de ses petits et grands événements le décor de la vie de l'héroïne. Ces retours fournissent l'occasion de quelques digressions en lien plus ou moins direct avec l'intrigue principale : du récit moralisateur de cette dame endeuillée, qui se promet secrètement à plusieurs amants, au récit historique du tournoi où le roi perd la vie, Madame de La Fayette s'essaye à quelques pièces de circonstance. Ce sont autant de bouffées d'air frais qui rendent moins oppressante l'atmosphère confinée que respire l'héroïne aux prises avec ses choix cornéliens.
Son statut d'héroïne, elle le doit essentiellement à son caractère de personnage tragique. Car dans l'ensemble, La princesse de Clèves se présente comme la transposition romanesque d'une tragédie. Aucun des personnages ne maîtrise la fatalité qui le captive en ses nœuds et l'amène malgré lui à un dénouement, auquel il pense toujours pouvoir échapper. Mme de Clèves est perpétuellement la proie de ces dilemmes où s'agite le personnage central de la tragédie, celui à qui l'on s'identifie, sur lequel l'on projette ses propres émotions, quand il subit les injonctions contraires de deux droits également légitimes. Ici, l'héroïne est placée dans une situation telle que s'appliquent simultanément et de façon contradictoire le droit civil du mariage et le droit naturel de la passion amoureuse. Sa fin est tragique au sens où elle parvient à sortir de cette contradiction, en choisissant de se soumettre à un autre droit, qui est celui de la mort, non pas la mort de la tragédie grecque, mais la mort chrétienne qui fait s'élever jusqu'à la béatitude.

Références :
Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette, La princesse de Clèves, 1678.
Baldassare Castiglione, comte de Novellata, Il libro del cortegiano, 1528.

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