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mardi 9 août 2016

Enheduanna – 'Inanna et Ebih' – traduction


Rappel : cette traduction est le fruit d'un travail long et difficile, réalisé pendant mes loisirs. Je serais extrêmement flattée qu'il vous soit utile et que vous l'utilisiez, en citant évidemment votre source et en y renvoyant par un lien. Merci à vous et bonne lecture.

1-6 Déesse aux pouvoirs redoutés, nimbée de terreur (1), menant les augustes faveurs divines (2), Inanna, dont la puissance de l'arme sainte 'ankar' (3) parachève la perfection, baignée de sang, accourant aux grandes batailles, délaissant la protection du bouclier, enveloppée des tempêtes et des fortes crues, grande dame Inanna, habile à fomenter la discorde, toi qui ruines les nations puissantes par la flèche et la force, et qui les enchaînes.

7-9 Telle une lionne tu emplis le ciel et la terre de tes cris et décimes les peuples. Tel un énorme aurochs tu triomphes des nations hostiles. Telle une lionne redoutable, par tes colères, tu pacifies les séditieux et les insoumis.

10-22 Ma dame, le peuple à tête noire module des chants en ton honneur, toutes les nations chantent avec la plus grande douceur comment toi, demoiselle Inanna, tu te fis aussi haute que le ciel, tu devins aussi magnifique que la terre, comment tu parus, tel Utu (4) en majesté, les bras tendus vers l'horizon et, prenant le chemin du ciel, te drapas dans ton effroyable terreur, te drapas dans la lumière du jour, dans la brillance qui inonde la terre, comment tu pris le chemin des grandes chaînes de montagnes et y dardas tes traits, comment tu y baignas les plantes 'girin' de ta lumière, comment tu donnas naissance à la montagne illuminée, à la sainte montagne, comment tu ......, comment tu te fis de plomb, avec ta masse d'arme, tel un joyeux seigneur, tel un seigneur plein d'entrain, comment tu exultas dans le combat à la manière d'une arme qui sème la destruction. (5)

23-24 Je louerai la dame des batailles, l'illustre enfant de Su'en (6), demoiselle Inanna.

25-32 (Inanna déclara :) « Alors que je cheminais par le ciel, que je cheminais par la terre, que je cheminais par le ciel, que je cheminais par la terre, que je cheminais par l'Élam et par le Subartu (7), alors que je cheminais par les montagnes des Lulubis, alors que j'obliquais vers le sein de ces montagnes, alors que j'approchais de la montagne, elle ne m'a montré aucun respect, alors que j'approchais de la montagne, elle ne m'a montré aucun respect, alors que j'approchais de la chaîne des montagnes d'Ebih, elle ne m'a montré aucun respect. » (8)

33-36 « Comme elle ne m'a montré aucun respect, comme elle ne s'est pas prosternée en mon honneur, comme elle n'a pas mêlé ses lèvres à la poussière en mon honneur, je verserai moi-même l'effroi sur la chaîne de ces montagnes sourcilleuses. »

37-40 « Contre ses flancs les plus majestueux, je ferai porter d'énormes coups de bélier, contre ses moindres flancs, je ferai porter de moindres coups de bélier. Je lui donnerai l'assaut et entamerai pour elle la 'danse' de la sainte Inanna. À la chaîne de montagnes, je livrerai bataille et je ferai la guerre. »

41-44 « Je garnirai mon carquois de ses flèches. Je me saisirai de la fronde et de ses projectiles. J'entamerai le polissage de ma lance. Je préparerai le bâton de jet et le bouclier. »

45-48 « Je mettrai le feu à ses épaisses forêts. Je porterai la hache sur ses méfaits. J'exciterai Gibil le purificateur (9) à découvrir ses canines sacrées à l'encontre de ses cours d'eau. Je répandrai la terreur à travers la chaîne des inaccessibles monts [de l'Ebih, cette autre] Aratta. » (10)

49-52 « Comme une cité que An a maudit, puisse-t-elle ne jamais se relever. Comme une cité sur laquelle Enlil a levé un œil irrité, puisse-t-elle ne jamais redresser la tête. Que la montagne tremble à mon approche. Puisse Ebih me rendre honneur et hommage. »

53-58 Inanna, l'enfant de Su'en, se vêtit de la pourpre royale et se ceignit joyeusement les reins. Elle orna son front de l'éclat redoutable de la terreur. Elle arrangea les rosettes de cornaline sur sa sainte gorge. Elle assura vigoureusement l'arme à sept têtes 'cita' sur son flanc droit et fixa à sa cheville le bracelet de lapis-lazuli.

59-61 Au crépuscule, elle s'avança dans toute sa majesté et suivit le chemin de la Merveilleuse Porte. Elle fit une offrande à An et lui adressa une prière.

62-64 An, pour satisfaire Inanna, s'avança et prit place. Il s'assit sur le trône céleste. (11)

65-69 (Inanna déclara :) « An, mon père, je te salue ! Prête l'oreille à mes propos. Tu m'as faite terrifiante entre les divinités du ciel. Grâce à toi, ma parole est sans rivale dans le ciel ou sur la terre. Tu m'as donné ...... et l'arme 'cilig', tu m'as donné les emblèmes 'antibal' et 'mansium'. » (12)

70-79 « Tracer les soubassements et affermir le trône et les fondations (13), ajuster la puissante arme 'cita', coudée comme l'arbre 'mubum' (14), m'ancrer sur la terre par une sextuple attache, m'y maintenir par une quadruple attache (15), aspirer aux incursions meurtrières et aux vastes campagnes militaires, apparaître à ces rois dans le ...... du ciel comme le clair de lune, décocher une flèche et fondre en nuée, telle la dent de la sauterelle, sur les champs, les vergers et les forêts, herser les nations révoltées, déverrouiller pour toujours les portes de leurs villes – roi An, tu m'as en effet donné tout cela, et ...... » (16)

80-82 « Tu m'as placée à la droite du roi dans le but d'anéantir les nations révoltées : puisse-t-il, avec mon aide, fendre les crânes à la manière du faucon qui niche dans les contreforts de la montagne, roi An, et puissè-je propager ton nom à travers la terre comme on tend un filet. » (17)

83-88 « Puisse-t-il détruire ces nations comme on le fait d'un serpent tapi dans sa crevasse. Puisse-t-il les faire ramper alentour tel le serpent 'sajkal' qui glisse du haut de la montagne. Puisse-t-il dominer la montagne, pénétrer ses mystères et en prendre la mesure. Puisse-t-il toujours marcher triomphant et apprécier l'immensité de la sainte contrée de An. Les dieux ......, puisque les divinités Anuna ont ...... »

89-95 « Comment se peut-il que la montagne ne me craigne pas, au ciel comme sur la terre, que la montagne ne me craigne pas, moi, Inanna, au ciel comme sur la terre, que la chaîne de montagnes d'Ebih la montagne ne me craigne pas, moi, au ciel comme sur la terre ? Parce qu'elle ne m'a montré aucun respect, qu'elle ne s'est pas prosternée, qu'elle n'a pas mêlé ses lèvres à la poussière, puissè-je mettre la main sur la chaîne de ces montagnes sourcilleuses et la livrer à ma terreur. »

96-99 « Contre ses flancs les plus majestueux, laisse-moi porter d'énormes coups de béliers, contre ses moindres flancs, laisse-moi porter de moindres coups de bélier. Laisse-moi lui donner l'assaut et entamer pour elle la 'danse' de la sainte Inanna. À la chaîne de montagnes laisse-moi livrer bataille, laisse-moi faire la guerre. »

100-103 « Permets-moi de garnir mon carquois de ses flèches. Permets-moi de me saisir de la fronde et de ses projectiles. Permets-moi d'entamer le polissage de ma lance. Permets-moi de préparer le bâton de jet et le bouclier. »

104-107 « Laisse-moi mettre le feu à ses épaisses forêts. Laisse-moi porter la hache sur ses méfaits. Laisse-moi exciter Gibil le purificateur à découvrir ses canines sacrées à l'encontre de ses cours d'eau. Laisse-moi répandre la terreur à travers la chaîne des inaccessibles monts [de l'Ebih, cette autre] Aratta. »

108-111 « Comme une cité que An a maudit, puisse-t-elle ne jamais se relever. Comme une cité sur laquelle Enlil a levé un œil irrité, puisse-t-elle ne jamais redresser la tête. Que la montagne tremble à mon approche. Puisse Ebih me rendre honneur et hommage. »

112-115 An, le roi des dieux, lui répondit : « Ma chère petite exige la destruction de cette montagne – sait-elle qui elle ose ainsi défier ? Inanna exige la destruction de cette montagne – sait-elle qui elle ose ainsi défier ? elle exige la destruction de cette montagne – sait-elle qui elle ose ainsi défier ? »

116-120 « Cette montagne a répandu une redoutable terreur sur les demeures des dieux. Elle a semé l'effroi parmi les saintes demeures des divinités Anuna (18). Elle a versé la terreur et la férocité sur ce pays. Elle a fait rejaillir une gloire éclatante sur la chaîne de ses montagnes, elle a fait régner la peur sur toutes les contrées. Son arrogance en impose jusqu'au plus haut des cieux. »

121-126 « Le fruit pend mollement dans ses jardins émaillés de fleurs et sa végétation étale en tout lieu son exubérance. Ses arbres magnifiques sont eux-mêmes une source d'émerveillement pour les racines des cieux (19). Sur l'Ebih ...... les lions se rassemblent nombreux sous la voûte des arbres et de leurs branches radieuses. Elle regorge de béliers sauvages et de cerfs qui s'égaillent librement. On y trouve des aurochs paissant l'herbe drue. Les cervidés aiment à s'accoupler dans ses forêts de cyprès. »

127-130 « Tu ne peux passer outre ses privilèges de terreur et d'effroi. L'éclat de sa gloire est redoutable. Demoiselle Inanna, tu ne peux t'y opposer. » Ainsi parla-t-il.

131-137 La maîtresse, de rage et de colère, décadenassa son arsenal et en poussa la porte incrustée de lapis. Elle en fit sortir la formidable bataille et héla la grande tempête. Inanna la sainte s'empara de son carquois. Elle souleva une crue gigantesque chargée d'un limon stérile. Elle suscita un vent mauvais, tempétueux, frangé de tessons mordants.

138-143 Ma dame affronta la chaîne de montagnes. Elle procéda méthodiquement, affûta le fil de sa dague, saisit le cou d'Ebih comme on fait d'un bouquet de spartes qu'on veut arracher, poussa la lame à travers les chairs et rugit comme le tonnerre.

144-151 Les roches qui formaient les membres d'Ebih tombaient avec fracas au bas de ses flancs. De ses parois crevassées des serpents monstrueux crachaient leur venin. Elle maudit ses forêts et couvrit ses arbres d'imprécations. Elle dessécha ses chênes. Elle déversa des torrents ignés sur ses flancs, d'où dévalait une nuée cendrée toujours plus dense. La déesse soumit la montagne à son empire. Ce qu'elle avait souhaité, Inanna la sainte le fit.

152-159 Elle s'approcha d'Ebih et lui déclara : « Massif montagneux, en raison de ton insigne élévation, en raison de ta hauteur, en raison de ton prestige, en raison de ta beauté, en raison de ta sainte parure, en raison de tes cimes qui touchent aux cieux, parce que tu ne t'es pas prosterné, parce que tu n'as pas mêlé tes lèvres à la poussière, je t'ai pris la vie et rabaissé. »

160-165 « Comme je l'aurais fait d'un éléphant, je t'ai saisi par tes défenses. Comme je l'aurais fait d'un grand aurochs, je t'ai saisi par tes cornes épaisses pour te faire mordre la poussière. Comme je l'aurais fait d'un taureau, j'ai terrassé ta masse puissante et t'ai brutalement cloué au sol. Les pleurs sont à présent la règle pour tes yeux. J'ai logé la lamentation dans ton cœur. Des oiseaux de douleur nichent désormais sur tes flancs. »

166-170 Se réjouissant de la terreur que, redoutable, elle exhale, elle prit de nouveau la parole, selon son droit : « Mon père Enlil a versé pour moi la vaste terreur dessus le cœur des montagnes. À ma droite, il a placé une arme. À ma gauche, il a placé ...... . Ma colère, une herse aux longues dents acérées, a déchiré la montagne. »

171-175 « J'ai construit un palais et fait bien plus. J'y ai placé un trône et affermi ses fondations. J'ai donné au personnel du culte 'kurjara' la dague et le bâton. J'ai donné au personnel du culte 'gala' les tambours 'ub' et 'lilis'. J'ai modifié le couvre-chef du personnel du culte 'pilipili'. »

176-181 « Triomphante, je me suis précipitée vers la montagne. Triomphante, je me suis précipitée vers Ebih, la chaîne de montagnes. Je me suis élancée comme un flot tumultueux, et comme un fleuve en crue, j'ai débordé la digue. J'ai imposé ma victoire à la montagne. J'ai imposé ma victoire à Ebih. »

182-183 Pour avoir détruit Ebih, ô fille de Su'en, demoiselle Inanna, sois louée.

184 Nisaba (19) soit louée.

Notes

(1) Le mot « terreur » ne désigne pas seulement, pour les Mésopotamiens, un affect intense ressenti par quelqu'un devant quelque chose d'effrayant, il désigne aussi la cause de cet affect, la chose effrayante elle-même. Il est couramment appliqué aux apparitions divines : celles-ci sont dites « nimbées de terreur » pour mettre en avant à la fois l'affect que provoquent ces apparitions chez ceux qui en sont témoins (hommes ou dieux) et la cause de cet affect (le dieu qui apparaît). L'être des dieux consistant fondamentalement en leur apparaître, la terreur est une de leurs vertus essentielles, une expression essentielle de leurs pouvoirs. Il n'y a donc rien de péjoratif à dire qu'Inanna est « nimbée de terreur » ou qu'elle se réjouit de la terreur qu'elle exhale (paragraphe 166-170), c'est seulement affirmer sa divinité et la jouissance qu'apporte son statut à celle qui le possède.

(2) « Riding on the great divine power » : telle est la traduction que propose le Electronic Text Corpus of Sumerian Literature, expression qui évoque Inanna chevauchant une abstraite cavale, telle une amazone sur les bords de la mer Noire. Or en -2300, les animaux ne sont pas montés, au mieux ils tirent des chars, par exemple des chars de combat, à quatre roues pleines, en bois. En Mésopotamie, les dieux vivent dans des temples, dont ils sortent à diverses occasions. Ils y ont l'apparence de statues (à ossature bois), que l'on entretient, que l'on pare, que l'on habille, que l'on nourrit, que l'on déplace tout au long de la journée. Lorsque les dieux sortent du temple, on installe leur statue sur un char tiré par des ânes ou des bœufs (quatre habituellement). Le char est particulièrement ouvragé et les ânes ou les bœufs particulièrement beaux. Ce char tiré par ces ânes ou ces bœufs, voilà ce que monte, ce que conduit Inanna, lorsqu'elle sort de son temple. L'assimiler au « grand pouvoir divin », monté, conduit (deux des sens de ride) par la déesse, est tentant, mais sans doute erroné. Cette expression traduit en effet la locution sumérienne « ME », qui recouvre les diverses ressources de la civilisation par opposition aux sociétés non urbaines. Les « ME » sont ces trésors de l'intelligence sociale que les dieux mésopotamiens ont révélés aux hommes pour qu'ils accèdent à la civilisation (et les servent mieux), autant que les réalisations mêmes de cette intelligence civilisée (au service des dieux). En tant que puissance civilisatrice et destinataire de l'activité civilisée, Inanna est détentrice de « ME », qu'elle dispense comme des faveurs et dont elle reçoit les œuvres. Ce que monte et conduit de facto Inanna, c'est l'œuvre (le char), qu'elle a reçue en retour de ses faveurs (travail du métal, du bois, arts décoratifs, élevage), mais le texte, par métonymie, substitue à l'œuvre l'art qui l'a fait naître.

(3) Ankar est une arme mythique, qui apparaît notamment dans les légendes de Ningirsu, dieu tutélaire de la cité de Lagash. Il s'agit peut-être d'une masse d'arme, symbole du pouvoir royal.

(4) Utu est le dieu solaire (qui prit le nom de Shamash à Babylone, cinq siècles plus tard). Il est, selon la tradition qui fait de Sîn le père d'Inanna, le frère de celle-ci. La comparaison entre Inanna et Utu est donc motivée par la relation de parenté. Signalons cependant que la parenté chez les dieux n'a rien de fixe et d'arrêté. Le syncrétisme religieux impose en effet que les dieux aient entre eux des liens de parenté qui seraient contradictoires s'il s'agissait d'humains. Ainsi, sous un certain aspect, Inanna est la fille de Sîn et la sœur de Utu, mais sous un autre aspect, elle est la fille de Anu et la grand-tante de Sîn, et sous un autre aspect encore, elle est la fille d'Enlil et la sœur de Sîn.

(5) Enheduanna emprunte peut-être à un hymne à Utu-Shamash une partie de l'éloge qu'elle fait d'Inanna, emprunt qu'elle intègre à son poème par l'intermédiaire d'une comparaison filée entre Inanna et Utu. Le fil de la comparaison est la description d'un lever de soleil, de l'aube à midi. Lorsque le soleil est encore derrière l'horizon, seul le ciel est éclairé, puis, tandis qu'il se rapproche de l'horizon, les cimes des montagnes commencent à s'illuminer. Les plantes 'girin' sont peut-être des plantes typiques des sommets. Le soleil se montrant à l'horizon, les montagnes se dévoilent peu à peu, jusqu'à apparaître dans tout leur éclat, sous une lumière frontale : c'est l'heure où se révèle la sainteté de la montagne. Continuant sa course, le soleil (de plomb) commence à écraser le paysage, jusqu'à midi, heure de sécheresse et de mort, qui est pour lui le moment de sa toute-puissance, d'où l'exultation que lui attribue Enheduanna. L'enjeu de la traduction de ce paragraphe a été de préserver la comparaison filée entre Inanna et le soleil sans perdre la lettre du texte.

(6) Su'en, ou Sîn, est le dieu lunaire (cf. note 4).

(7) L'Élam, avec ses deux capitales, Anshan au sud et Suse au nord, occupe les contreforts méridionaux de la chaîne du Zagros. Les Subartu sont un groupe de peuples occupant la chaîne du Zagros au nord de l'Élam. Les Lulubis sont un groupe de peuples établis vers -2300 dans les contreforts de la chaîne du Zagros au nord des Subartu.

(8) Enheduanna inscrit la rencontre d'Inanna et d'Ebih dans le cadre d'un récit de voyage cohérent avec la géographie mésopotamienne. Le voyage d'Inanna débute le long de la rive orientale du golfe persique et se poursuit vers le nord en suivant la grande chaîne du Zagros. Elle parcourt ainsi l'Élam puis le pays des Subartu puis le pays des Lulubis et décrit du sud au nord l'arc de cercle de la chaîne du Zagros. Arrivée là où le Zagros touche au Taurus, Inanna se retourne en direction du centre de l'arc de cercle, où se situe approximativement la chaîne isolée de l'Ebih, coupée en son milieu par le Tigre. Il faut alors l'imaginer, non telle qu'elle est actuellement (fortement érodée, coupée en deux, desséchée et relativement basse), mais majestueuse et altière dans sa solitude, dépassant de loin les plus hauts sommets du Zagros et éminemment fertile. C'est Inanna qui, dans le combat que décrit Enheduanna, justifié par l'insolence de l'Ebih à son égard, lui donne sa configuration actuelle.

(9) Gibil est le dieu sumérien du feu et de la métallurgie. Il est dit « purificateur » par le rôle du feu dans la réduction du minerai métallique. Enheduanna en fait une puissance divine au service d'Inanna et lui donne l'apparence d'un animal qui montre ses crocs, sans doute un lion, emblème de la déesse. L'opposition du feu et de l'eau explique peut-être ici sa présence.

(10) Aratta est un pays fabuleux que la littérature mésopotamienne situe aux alentours de l'Élam. Elle la donne pour la première demeure d'Inanna, avant que la déesse ne rejoigne définitivement Uruk, et elle lui prête la plus grande richesse, notamment en minerais précieux et en artisans compétents pour les travailler. Le parallèle fait entre l'Ebih et Aratta est soutenu par leur commune richesse imaginaire, présentée, pour ce qui concerne l'Ebih, un peu plus loin dans le texte, dans le discours que An adresse à Inanna.

(11) L'invocation d'un dieu par un autre dieu s'opère de la manière la plus solennelle. Inanna franchit au crépuscule la porte du sanctuaire de An (la « Merveilleuse Porte ») et dépose son offrande au centre de l'aire dégagée qui précède le temple à proprement parler, devant le trône sur lequel An doit prendre place, ce qu'il fait, après avoir ouï les prières de sa « fille » Inanna. Pour mieux comprendre la lettre du texte d'Enheduanna, il n'est pas inutile de se référer au déroulement d'une cérémonie cultuelle telle qu'elle pouvait avoir lieu à Uruk et au cours de laquelle la statue d'Inanna rendait visite à la statue de An.

(12) Dans son discours à An, Inanna commence par évoquer les dons que son « père » lui a faits. – Il s'agit d'abord de la « terreur » (cf. note 1). – Il s'agit ensuite de la force de la parole : pour les dieux, une parole est forte quand elle assigne un destin irrévocable ; quand un dieu assigne un destin à quelqu'un ou à quelque chose, si sa parole n'est pas suffisamment forte, un autre dieu peut le contredire et assigner lui-même un autre destin à la personne ou à la chose ; éventuellement un dieu supérieur peut être amené à trancher à l'écoute du pour et du contre, et la parole la plus persuasive l'emporte. Telle est la rhétorique divine pour les Mésopotamiens. Inanna a reçu de An le pouvoir d'assigner des destins sans que nul n'ait la force de s'y opposer. – Il s'agit enfin d'armes et d'emblèmes. Les armes divines sont des puissances octroyées à un dieu, mais qui peuvent lui être ôtées ou qu'il peut offrir à un autre dieu. Les emblèmes dont il s'agit ici sont certainement du même type ; ils se distinguent des armes en ce qu'ils dénotent moins une puissance qu'un statut. Parmi les emblèmes qui appartiennent en propre à Inanna, il y a le couple de hampes ligaturées et ornées d'une étoffe, qui est une interprétation picturale de l'idéogramme cunéiforme de son nom. Nous ne savons malheureusement rien de l'arme 'cilig' et de l'emblème 'antibal'. L'emblème 'mansium' est une insigne royale.

(13) Enheduanna évoque la fonction royale par excellence : la fondation des temples (cf. note 16). Trois moments sont retenus pour leur valeur symbolique : le fait de tracer le soubassement du temple, c'est-à-dire d'inscrire sur le sol la limite de la plateforme, sur laquelle s'élèvera le temple en tant que tel ; le fait d'affermir les fondations du temple en consolidant la plateforme à l'endroit où le bâtiment doit s'élever, ce qui recouvre notamment le dépôt de « clous de fondation » à ses différents angles ; le fait d'affermir le trône, c'est-à-dire d'installer cette pièce maîtresse du temple qu'est le trône, sur lequel, dernière étape de la fondation, viendra prendre place la statue du dieu, après avoir fait son entrée solennelle dans l'enceinte du temple.

(14) L'arme 'cita' pourrait être un fléau d'arme, dont le manche se prolongerait en sept bâtons articulés, dotés chacun d'une « tête » (paragraphe 53-58) ; arme imaginaire, dont l'arbre 'mubum' est censé offrir une certaine représentation ; malheureusement cet arbre nous est inconnu et nous ne pouvons guère nous l'imaginer que par l'hypothèse que nous faisons sur la nature de l'arme...

(15) Les attaches dont il est question, c'est notre supposition, sont les six cités de Mésopotamie qui accueillent un temple d'Inanna, parmi lesquelles quatre devaient célébrer plus exclusivement son culte. Les temples en Mésopotamie font le lien entre le ciel et la terre, entre les dieux et les hommes. Y convergent le surplus alimentaire de l'arrière-pays (grain, bétail) et une grande part des importations de matières premières (bois, métal) ; les artisans de la ville réalisent pour lui leurs plus beaux ouvrages (poterie, menuiserie, orfèvrerie, tissage), tout cela pour alimenter, vêtir, parer la déesse ou le dieu, et lui donner une demeure digne d'elle ou de lui, dans laquelle elle ou il pourra abriter ou inviter ses proches. Chaque temple possède par ailleurs des « clous de fondation », de petites statuettes disposées à certains endroits de son soubassement et destinées à l'ancrer dans le sol, à garantir sa durée et à maintenir dans le monde souterrain les forces mauvaises qui pourraient en sortir. Les temples sont à Inanna ce que les « clous de fondation » sont aux temples : de solides attaches à la terre.

(16) Enheduanna, dans cette strophe, alterne référence religieuse et référence politique et militaire. Dans la seconde moitié du troisième millénaire, avant l'unité politique imposée par Sargon, les rois sont aussi les grands prêtres des dieux tutélaires de leur cité-État. Avec Sargon, si les rois sont remplacés par des gouverneurs et les grands prêtres par des hauts-fonctionnaires du culte (hommes ou femmes), Sargon lui-même cumule la fonction de grand roi d'Akkad et de Sumer et de fondateur ou de restaurateur de temples. Dans tous les cas, le roi possède une fonction politique et militaire et une fonction religieuse. Et Inanna est présentée par Enheduanna comme la source ou le soutien du pouvoir des rois, tant religieux que militaire.

(17) La dernière phrase est assez obscure. Plutôt que de nous en tenir à du mot à mot, nous avons opté pour une certaine lecture de l'idéogramme cunéiforme du nom de An. Cet idéogramme est en l'occurrence assez transparent : il s'agit d'une représentation du ciel par ses quatre orientations fondamentales (nord > sud, nord-ouest > sud-est, ouest > est, sud-ouest > nord-est), qui se croisent en un centre qui est aussi bien le centre de la terre (où se situe le temple de An) que le centre du ciel (où se situe la place céleste de An). Il figure en quelque sorte un filet ou une nasse recouvrant toute la surface de la terre.

(18) Les Annunaki ou divinités Anuna sont mot à mot la progéniture de An, seigneur et maître de toute chose. Ils logent auprès de lui dans les cieux, qui sont comme son palais ouvert à sa parentèle. Les Annunaki ne sont pas les seuls dieux du panthéon mésopotamien, mais ce sont les plus élevés et les plus honorés.

(19) Les « racines des cieux » désignent souvent les montagnes.

(20) Nisaba est la déesse de l'écriture. Il n'est pas inintéressant de constater que ce poème, patronné par une déesse, est rédigé par une poétesse en l'honneur d'une autre déesse. Il y a là une structure triangulaire exclusivement féminine, et cela à la naissance de la poésie écrite, toute neuve et pourtant déjà parfaitement accomplie.

jeudi 28 juillet 2016

Enheduanna – 'Inanna et Ebih' – Introduction au poème

Le poème intitulé 'Inanna et Ebih' est un hymne épique adressé à Inanna-Ishtar. Enheduanna fait à la déesse l'offrande de paroles de louange et y intègre un récit mythique, où Inanna tient la première place et prend elle-même la parole : à sa propre attention, à l'attention du grand dieu An, sommet de la hiérarchie céleste, à l'attention d'Ebih, son ennemi-e.

Ce poème n'est archaïque que sur un point : celui-celle contre qui se déchaîne l'ire de la déesse, Ebih, est une chaîne de montagnes qui n'est pas autrement « personnifiée » que par son nom. à aucun moment en effet Enheduanna ne peint Ebih sous des traits anthropomorphes ; toutes les descriptions qu'elle en fait sont celles d'un mont ou plutôt d'une chaîne montagneuse. C'est qu'à côté des dieux, des démons, des monstres, des hommes, des animaux et des végétaux, pour les anciens Mésopotamiens, les montagnes sont de véritables individualités, et Ebih est une créature montagneuse que An lui-même, le roi des dieux, craint et respecte.

Quel que fût le mythe dont Enheduanna s'inspira, la poétesse est partie de la réalité géographique du lieu pour construire l'image de ce qu'il était avant sa destruction et souligner la toute-puissance d'Inanna. Nous avons la chance de savoir où se trouve l'Ebih, aujourd'hui appelée Hamrin, au nord-est de l'Iraq (voir photos). Le contraste entre le mont Ebih tel qu'il est aujourd'hui (et tel qu'il était à l'époque de Enheduanna) et le mont Ebih du mythe interprété par la poétesse est maximal. L'Ebih mythique est présenté comme une chaîne de montagnes prestigieuse, gigantesque et infiniment fertile, qui défie impunément les dieux, jusqu'à ce qu'Inanna s'avise de l'affronter. Son œuvre destructrice est inscrite et visible dans le paysage, et si son résultat nous saute aux yeux encore de nos jours, c'est par la grâce du poème de Enheduanna.


la chaîne de montagnes Hamrin-Ebih, vue aérienne de détail, la désolation règne


la chaîne de montagnes Hamrin-Ebih, vue aérienne large, la chaîne est coupée en deux par le Tigre, le paysage est dans l'ensemble fortement désertique


la chaîne de montagnes Hamrin-Ebih, vue en plan très large incluant le Zagros à l'est, beaucoup plus imposant, mais qui à l'origine, selon le mythe, l'était bien moins que l'Ebih

Que le lecteur ne soit pas déconcerté par certains traits stylistiques : l'hymne étant chanté et accompagné d'instruments de musique, les répétitions abondent, avec éventuellement de légères variations syntaxiques, de mots, de phrases, de strophes, voire de groupes de strophes.

Qu'il ne soit pas non plus découragé par les louanges hyperboliques adressées à Inanna : la piété mésopotamienne est avant tout marquée par la reconnaissance de la grandeur, de la puissance des dieux, dont dépend toute chose et qui assignent à chacun un destin. Elle en fait des super-rois, auxquels on s'adresse avec un respect infini.

Notre traduction, indirecte parce que reposant entièrement sur la version anglaise du Electronic Text Corpus of Sumerian Literature de l'université d'Oxford, est très classiquement dirigée par l'exigence d'un équilibre entre le respect de la lettre, la mise en évidence du sens et la valorisation des figures poétiques, de style et de pensée, et des figures narratives. Sur ce dernier point, Enheduanna est particulièrement inventive. On lira ainsi avec la plus grande admiration l'exposition du récit, qui opère un glissement, par le biais d'une comparaison avec le soleil, de la description des attributs et des pouvoirs de la déesse au récit de son voyage qui l'amène à rencontrer Ebih, passant habilement de la louange à l'épopée, de l'hymne à la narration.

Notons pour finir qu'Inanna-Ishtar, dans ce poème, est moins considérée comme une déesse de la fertilité et de l'amour que comme une déesse de la guerre. Ce rôle guerrier n'est pas un simple ajout à un rôle amoureux qui caractériserait mieux la déesse. Chez Inanna, il y a commune structure entre les fonctions guerrière et amoureuse. Quand, en amour, c'est Inanna qui choisit librement ses amants qui n'ont d'autre choix que de subir passivement cet amour, dans la guerre, c'est encore Inanna qui choisit librement ses ennemis, qui n'ont pas non plus d'autre choix que de subir passivement son ire. Mais si l'amour et l'ire d'Inanna sont libres, ils ne sont pas immotivés : Inanna jette son dévolu sur ceux dont la grandeur est méritée et soumise aux dieux, elle se jette brutalement sur ceux dont la grandeur est illégitime et arrogante à l'égard des dieux.

mardi 26 juillet 2016

Enheduanna

Vie des femmes illustres #1

Enheduanna est le premier poète connu de l'histoire de l'humanité. Il faudra encore près de deux siècles avant que le nom d'un homme soit attaché à un poème.

Enheduanna n'est pas que le nom d'une poétesse, elle est fille de Sargon, le premier roi qui parvint à unifier la Mésopotamie en un vaste empire akkado-sumérien, et d'une reine sumérienne devenue l'une de ses épouses. Fruit de cette union, elle incarne la fusion entre la société sumérienne, à l'avant-garde de la civilisation, mais vieillissante, et un groupe ethnique jeune et dynamique en pleine expansion, les akkadiens. Elle a vécu vers -2300 / -2250.

Enheduanna fut grande prêtresse de Sîn-Nanna, le dieu lunaire, à Ur, et peut-être aussi de d'Inanna dans cette même ville. Elle est la première grande prêtresse de Sîn-Nanna dont le nom nous est connu. En tant que telle, elle était identifiée au parèdre du dieu qu'elle servait, à son épouse divine, Ningal. Elle fut également la première grande prêtresse à être divinisée et à recevoir un culte après sa mort. Ses hymnes, dont quarante-huit nous sont parvenus, ont structuré la liturgie mésopotamienne pendant cinq siècles, jusqu'à l'avènement de Hammurabi et le recentrage du culte mésopotamien autour de la royauté divine de Marduk.

Elle connaît l'exil pendant le règne de son demi-frère, peut-être pour des raisons politiques, du fait du pouvoir que possède inévitablement une grande prêtresse dans la cité qu'elle administre.

Des historiens ont avancé qu'Enheduanna n'était pas l'auteure des œuvres qui portent son nom. Elle en serait seulement la commanditaire. L'argument sur lequel ils s'appuient est que la poésie mésopotamienne ne connaît aucune autre femme auteure et que l'art de l'écriture en général est un art masculin, réservé à des professionnels, les scribes. 
Une telle thèse me gêne à plus d'un titre. Si l'on efface un auteur féminin parce qu'il constitue une exception, que se passera-t-il si l'on retrouve la trace d'une deuxième femme auteure, si ce n'est à nouveau son effacement, toujours justifié par son caractère exceptionnel ? à partir de quel nombre doit-on s'arrêter d'effacer les femmes du champ de la poésie ? 
Par ailleurs, si Enheduanna constitue une exception dans la littérature mésopotamienne, on voit que toute sa vie est marquée du sceau de la singularité et que le rôle qu'elle joue est unique pour une femme dans une culture à bien des égards « machiste ». 
Enfin, cette thèse repose sur une distinction auteur – commanditaire dont la pertinence est remise en cause aujourd'hui : l'idée du poète génial qui porte en lui toute son œuvre et du mécène qui ne fait que l'entretenir, semble inexacte et appartient à une conception romantique de la création. On sait par exemple que Mécène, le célèbre protecteur de Virgile, lui fournissait et l'idée et les grandes orientations stylistiques de ses poèmes. Affirmer que Enheduanna est la commanditaire des œuvres qui lui sont attribuées, ne revient pas pour autant à dire qu'elle n'a joué aucun rôle dans leur création.
Mais affirmer cela, c'est se méprendre sur la relation du commanditaire et de l'écrivain en Mésopotamie : de même que le roi est le commanditaire des stèles qui narrent ses exploits et que les scribes et sculpteurs en sont les artisans, ce sont les dieux qui sont les commanditaires des poèmes de Enheduanna et c'est bien elle qui en est l'artisan, la poète, l'auteure – à moins que l'on introduise une nouvelle distinction, entre commanditaire, architecte et artisan, mais c'est là un peu trop raffiner à mon humble opinion.