vendredi 8 novembre 2019

Le premier Don Juan


Le Trompeur de Séville et l'Invité de pierre de Tirso de Molina, impression et première représentation en 1630.

El « castigo de las mujeres »

« Séville à grands cris m'appelle le Trompeur, et le plus grand plaisir que je puisse éprouver est d'abuser une femme et de l'abandonner déshonorée. »
On ne peut pas être plus clair que l'est Don Juan, exposant en aparté les motifs de sa conduite ! Un peu auparavant il évoquait la tromperie comme faisant partie inhérente de son être : « Puisque duper est ma vieille habitude, quelle question poses-tu, connaissant ma nature ? », et croyait la justifier par le recours à une autorité, par la référence à un modèle mythologique prestigieux : « Sot ! Énée en fit autant avec la reine de Carthage. »
Plaisir, nature, bon-droit, voilà ce qui fait le burlador en Don Juan, voilà sur quoi repose l'exacte adéquation entre ce qu'il fait et ce qu'il est.
Le désir sexuel n'est rien moins qu'absent chez lui, mais il semble subordonné à la tromperie, ou ne pouvoir du moins exister sans elle.

Don Juan procède de deux façons pour « tromper » ses victimes féminines :
  • par de fausses promesses de mariage (moyen qu'il utilise avec les femmes du peuple : la pêcheuse Tisbea et la paysanne Aminte) ;
  • par des viols par « surprise* » (moyen qu'il utilise avec les femmes de la haute noblesse : la duchesse Isabela et doña Ana, dont il se fait passer pour les amants).
* Dans le droit français, le viol par surprise « couvre les cas où l'agresseur a profité d'une erreur de la victime ». Un arrêt de la Cour de cassation, datant du 23 janvier 2019, s'attache à le caractériser plus finement : « Constitue un viol le fait de profiter, en
 connaissance de cause, de l'erreur d'identification commise par une personne pour obtenir d'elle un rapport sexuel, a fortiori lorsque cette erreur d'identification est le fruit d'un stratagème minutieusement élaboré. »
Don Juan violeur est un aspect du personnage de Tirso de Molina qu'on ne retrouvera pas dans sa longue postérité. Ces derniers temps, des débats ont surgi dans la sphère des études littéraires à propos des récits de viols et d'agressions sexuelles nombreux en littérature, avec la question de savoir si l'on peut appliquer notre définition moderne du viol dans des sociétés antérieures à la nôtre, certain.e.s avançant que si quelques textes évoquent bien des viols, leurs auteur.e.s ne pensaient pas décrire quoi que ce soit de tel...
Qu'en est-il de la pièce de Tirso de Molina ? Doit-elle être lue avec toute la distance du relativisme culturel ? Le Trompeur de Séville peut paraître confus sur le sujet, parce qu'il corrèle plusieurs choses à l'acte de viol qui semblent le minimiser et peuvent laisser croire que la société espagnole du XVIIe siècle en considérait l'auteur avec assez d'indulgence. Je m'explique : le viol des deux aristocrates par substitution a deux conséquences :
  • leur condamnation morale et leur dépréciation,
  • la réparation sociale du viol / déshonneur par le mariage (projet d'union entre Isabela et Don Juan).
Mais si la relation à la victime n'est pas (tout à fait) la nôtre, si la conception de la réparation à apporter au viol est à l'antipode de la nôtre, les agissements de Don Juan, quand ils ne s'accompagnent pas de violences ou de contraintes, sont regardés comme des faits d'une rare gravité, qui portent profondément atteinte à l'ordre social :
« Dis-moi, scélérat, ne t'a-t-il pas suffi d'entreprendre avec une violence, une brutalité inouïes semblable traîtrise en Espagne, envers une autre noble dame ? » Et plus loin, Catalinón, valet du Burlador, s'inquiétant : « Et si les femmes que tu as forcées (las forzadas) venaient se venger de nous deux ? »
Pour Don Juan, il ne s'agit là que de bonnes plaisanteries (le rire et la gaieté sont indissociables de son personnage et en augmentent la singularité et l'isolement dans un monde dominé par le chagrin et la colère qu'il répand sur sa route). Mais ce point de vue n'est pas celui de l'auteur et le dénouement, qui va jusqu'à le punir pour un viol qu'il n'a pas commis (petite révélation finale : doña Ana l'avait en fait démasqué), mais dont l'intention suffit à faire le crime, ne lui donne pas raison.

À côté des qualificatifs de « trompeur » et de « scélérat » décernés à Don Juan, il y a celui, trouvaille de son valet, de « châtiment des femmes ». Le châtiment suppose la faute, faute féminine, qui, dans la pièce, est toujours liée au mariage :
  • celle, péché de vanité, de Tisbea et d'Aminte, s'imaginant qu'un grand seigneur épouserait une simple roturière,
  • celle d'Isabela et d'Ana, qui se sont crues le droit de choisir leur mari.
La Comedia du Siècle d'or espagnol aspire à moraliser son public et Tirso de Molina, homme d'Église comme d'ailleurs ses plus talentueux contemporains (Calderón et Lope de Vega), s'y attache tout particulièrement. Si l'effroyable mort de Don Juan doit donner matière à réflexions à ceux des spectateurs, qui, appartenant à la jeunesse dorée, mènent une vie impénitente et scandaleuse, la terrible mésaventure d'Isabela et d'Ana constitue une mise en garde à l'attention des jeunes filles qui voudraient les imiter, en arrangeant, comme elles, un mariage clandestin avec leurs bien-aimés : ce type de mariage, conclu sans témoin et dans le plus grand secret, conditionné par la promesse du jeune homme d'officialiser au plus vite, scellé par une relation sexuelle destinée à mettre les parents « devant le fait accompli » (une fille dévaluée et immariable) et à forcer leur consentement, est alors une pratique courante, contraire aux intérêts de la société, puisqu'elle en fait une relation d'individu à individu et non l'alliance de deux familles. Cette pratique comporte un risque non négligeable pour la « mariée » : son amant peut ne pas tenir sa promesse (certes promesse sur l'honneur, dont il est supposé faire grand cas, mais, ainsi que le montre Don Juan, il est des astuces permettant de faire des serments qui n'engagent pas !). Tirso de Molina en signale un autre : l'homme qu'on fait entrer dans sa chambre, la nuit, à l'abri des regards, n'est pas forcément celui qu'on croit.
Faire de Don Juan le châtiment des femmes revient à dire que ce personnage négatif et dont l'existence est un danger pour la société, lui est également utile, qu'il y joue un rôle bénéfique, en contribuant au maintien de l'ordre social, en punissant celles et ceux qui prétendent s'écarter, même légèrement, du droit chemin (choisir son conjoint, désirer changer de statut par le mariage...). L'écart à la norme sociale puni par le Trompeur ne relève pas du droit, aussi les moyens pour le « punir » ne sont-ils pas légaux, mais bien illégaux et impossibles à assumer par une société centrée sur la Loi, qui les condamne donc, mais toujours trop tard, puisqu'elle trouve finalement son compte dans la répression qu'ils permettent. D'où l'ambivalence de Don Juan, tout ensemble criminel et justicier.

La misogynie

  • Un ressort dramatique
Une violente misogynie imprègne les discours de l'ensemble des personnages masculins de la pièce, qu'ils soient jeunes ou vieux, rois, seigneurs ou paysans :
« S'il est vrai que tu [l'honneur] es de l'homme le bien le plus précieux, comment peut-on te confier à une femme frivole, qui personnifie l'inconstance ? »
« Ô femme ! Fausse pierre de touche de l'honneur... »
Mais la misogynie n'est pas seulement une affaire de discours, elle a également un rôle dans l'action, dont elle assure la continuation. Sans elle, la pièce n'irait pas au-delà de l'agression d'Isabela, au début de la première journée : c'est parce que la jeune fille, traitée en coupable, se voit empêchée de témoigner, que Don Juan sera libre de poursuivre ses méfaits. De même elle motive certains rebondissements, qui, sans cela, paraîtraient artificiels et peu vraisemblables. Ainsi la brusque décision de Batricio d'abandonner Aminte qu'il aime et vient d'épouser : son « Enfin, enfin c'est une femme » emporte ses derniers doutes, en accréditant tous les mensonges du Burlador sur celle-ci.
  • Le catalogue des courtisanes
À Séville, Don Juan croise son ami, le marquis de la Mota, autre jeune débauché : c'est l'occasion pour lui de prendre des nouvelles des prostituées de sa connaissance. La scène est d'une rare misogynie : désignation (d'usage) de ces femmes par des noms d'animaux (truite, morue, rainette : les trois ordres de la hiérarchie de la prostitution), mauvaises plaisanteries sur leurs innombrables malheurs (indigence, maladies...).
Ce mépris, cette violence verbale à l'encontre des prostituées, est un autre aspect de la haine des femmes qui se manifeste constamment dans la pièce.

Don Juan ou l'errant

Sur un plan symbolique, Don Juan apparaît comme la quintessence de l'homme baroque, toujours mobile, toujours changeant :
  • L'homme en mouvement : la fuite de Don Juan, conséquence invariable de ses parjures et de ses crimes, est, avec ceux-ci, le principal moteur de l'action et fait le lien entre les divers lieux de la pièce (le théâtre espagnol n'est pas tenu au respect de l'unité de lieu). Dans le monde du Burlador, on s'évade par les fenêtres, on a bien soin d'avoir toujours des chevaux sellés à disposition, on se cache dans des églises ou des auberges louches...
  • L'homme protéiforme : à deux reprises Don Juan se fait passer pour un autre, lorsqu'il prend la place du duc Octavio et du marquis de la Mota auprès de leurs maîtresses. Cette facilité à changer d'identité est à mettre en rapport avec son adaptabilité aux environnements très variés qu'il traverse (cour royale, noce paysanne, mauvaise compagnie), avec son aisance à moduler son langage, passant du discours amoureux le plus délicat aux propos de la dernière grossièreté. L'hypocrisie du personnage, qui sait habilement jouer des apparences pour cacher ce qu'il est, contribue également à faire de lui un être protéiforme.
À première vue, la construction de la pièce est plutôt lâche. Celle-ci suit la fuite en avant de son héros, tour à tour interrompue et relancée par de nouveaux projets de « tromperie », tous nés d'occasions qui se présentent à lui. On y observe cependant une manière de structure, un rythme donné par les répétitions et les oppositions (quatre femmes séduites, alternativement nobles et paysannes), comme s'il s'agissait de trouver un semblant d'ordre pour rendre compte des désordres du libertin. Par ailleurs, la reprise des mêmes lignes de dialogue, tel un motif musical se répétant, constitue autant de fils conducteurs qui font l'unité de la pièce ou de certaines scènes. Par exemple, la menace du châtiment divin revient à plusieurs reprises dans la bouche de différents personnages, tandis que Don Juan, négligeant ces mises en garde, se contente de répondre toujours la même chose : « Vous me laissez un bien long répit ! »
[Catalinón] « Vous autres qui trompez et abusez les femmes de la sorte, vous le paierez tous de la mort. – [Don Juan] Alors, vous me laissez un bien long répit ! » / [Plus loin, Tisbea] « Prends garde, songe, ma vie, qu'il y a Dieu et qu'il y a la mort. – [Don Juan] Vous me laissez un bien long répit ! » / [Plus loin, encore Tisbea] « Que cet amour t'oblige, sinon, que Dieu te punisse. – [Don Juan] Vous me laissez un bien long répit ! » / [Plus loin, Don Diego] « Dieu, au moment de la mort, est un juge terrible. – [Don Juan] Au moment de la mort ? Vous me laissez un si long répit ? »
Identiquement l'imprécation « Malheur à la femme qui aux hommes se fie », prononcée alternativement par Isabela et Tisbea, donne son unité thématique à la seule scène de la pièce qui met en présence deux femmes et deux victimes de Don Juan.

Justice et impunité

Don Juan est au-dessus des lois : la justice humaine semble en effet paralysée et inefficace, quand il s'agit de sanctionner sa conduite criminelle. Plusieurs facteurs concourent à cette faillite de la justice :
  • La misogynie, qui condamne les victimes de Don Juan à ne pouvoir obtenir réparation. L'entretien (l'interrogatoire ?) entre le roi de Naples et Isabela, qui vient d'être violée, en est un exemple frappant : traitée en coupable (elle est enfermée dans une pièce à part, conduite au roi sous bonne garde...), constamment interrompue et réduite au silence, elle finit par renoncer à faire éclater la vérité.
  • La complaisance (amour de Don Diego pour son fils) et l'intérêt (l'oncle de Don Juan), qui organisent l'impunité de celui-ci.
  • La crise des figures d'autorité : le XVIIe siècle voit débuter une période de doute et de perte de confiance pour les élites espagnoles. La pièce de Tirso de Molina reflète parfaitement cet état d'esprit avec une peinture très sombre des figures de pouvoir et d'autorité, présentées comme aveugles et impuissantes (deux qualités contraires à l'exercice du pouvoir !).
Le roi de Naples et le roi de Castille font successivement montre d'une cécité coupable, en condamnant les deux jeunes seigneurs, amants d'Isabela et d'Ana, et victimes collatérales de Don Juan. Quant à Don Diego Tenorio, il est une figure d'autorité (type dramatique du « père noble »)... privée de toute autorité paternelle et invariablement faible, soit par une excessive indulgence, soit par impuissance. Il reconnaît d'ailleurs lui-même cette impuissance, en laissant la punition de son fils à Dieu, tandis que son fils, à qui elle n'a pas échappé, dit de lui avec mépris : « Il va ensuite verser des torrents de larmes, c'est ce que font les vieillards. » La justice divine, par l'intermédiaire de la statue du Commandeur, semble donc se substituer heureusement à une justice humaine défaillante.
Cette affirmation n'est cependant pas tout à fait exacte : dans le final de la pièce, toutes les victimes de Don Juan, rassemblées dans un même lieu (la cour de Séville), sont sur le point, par différents moyens, de confondre le Trompeur. Parallèlement le « festin de pierre » s'organise. Il y a donc une concurrence entre justices divine et humaine et un suspens sur laquelle triomphera. Finalement la justice des hommes, trop lente quoique possible, sera prévenue par celle de Dieu.
À la mort de Don Juan, dénouement tragique, succède un second dénouement, appartenant à un tout autre genre : celui de la comédie, qui consacre le triomphe de l'amour, momentanément mis en péril. La dernière scène, comme le veut la convention comique, voit l'union de chacun avec sa chacune, organisée par un roi-marieur enfin juste et équitable. La disparition du personnage principal fonctionne comme l'expulsion d'un principe corrupteur : tous les personnages très en demi-teinte d'une pièce assez pessimiste, semblent en quelque sorte rachetés et devenus meilleurs.

Parentés et disparités avec le Don Juan de Molière

  • Le libertinage
Le Don Juan de Tirso n'est pas un esprit fort (premier sens du mot « libertin ») comme chez Molière : à aucun moment, il ne conteste l'existence de Dieu ou de l'Enfer. Simplement il remet les choses de la religion à un âge où la proximité de la mort en fera une nécessité.
Par contre, pour des raisons sociales (la pièce est traversée par la forte opposition entre nobles et « vilains » : aux nobles, la raison, le bon sens, aux vilains, la superstition et les croyances irrationnelles), il n'est pas superstitieux. Malheureusement pour lui, l'univers merveilleux de Tirso de Molina admet celles-ci et c'est bien à tort qu'il néglige et tourne en dérision les signes funestes que le crédule Catalinón voit se multiplier.
  • Les femmes du peuple
Chez Molière, la séduction des femmes du peuple appartient à l'univers de la comédie, culminant avec la confrontation de deux rivales, qui manquent d'en venir aux mains sous les yeux d'un Don Juan dépassé. La langue employée est un patois de convention, destiné à faire rire le public.
Notre dramaturge a donc fait un choix radicalement différent de celui de son inspirateur, chez qui les scènes de séduction de Tisbea et Aminte sont traitées dans le style de la pastorale et recourent à un langage raffiné et très métaphorique. Ce style atteint son paroxysme avec la pêcheuse de Tarragone, dont la figure n'est pas sans rappeler celle, idéale et poétique, des bergères de l'Arcadie.

samedi 2 novembre 2019

Les « male tears »


Du neuf avec du vieux

Vous connaissez tou.te.s l'expression « male tears », employée à propos des réactions de certains hommes face à tout ce qui relève des luttes féministes, à l'accès des femmes aux sphères d'activité masculines ou simplement la mise en avant médiatique de quelques-unes d'entre elles. Mais aviez-vous déjà entendu cette expression il y a cinq ans, ou disons dix pour celleux les plus au fait de la culture (féministe) anglo-saxonne ? Si « male tears » sonne aux oreilles comme une relative nouveauté, l'idée qui s'y exprime n'en est pourtant pas une.
Dans Male and female, publié en 1947, l'anthropologue Margaret Mead évoque quelque chose de très comparable avec la locution familière « poule mouillée », qui sert, non à qualifier un type de comportement masculin, mais, plus directement, un type d'homme. La poule mouillée, c'est l'homme sans courage ni force de caractère, un homme faible qui geint et se plaint...

Un outil de lutte contre les inégalités

À l'époque où Mead écrit, « poule mouillée » est fréquemment utilisé pour désigner ceux qui adoptent un certain comportement face à la féminisation de professions jusque-là masculines. Dans l'Amérique de l'après-guerre, ce processus est bien engagé, il paraît même inéluctable, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il se déroule sans heurt ni opposition.
Mead montre que la défense, par les hommes, de leur pré carré prend une forme toujours identique, au point qu'on peut parler ici de mécanisme. Ce mécanisme qui joue toujours de la même façon, qu'on voit d'ailleurs encore à l'œuvre aujourd'hui, n'est jamais victorieux : les hommes perdent du terrain, mais parviennent à chaque fois à recréer (provisoirement) de nouveaux espaces d'exclusion des femmes et des facteurs discriminatoires inédits à leur avantage. Il comporte trois phases identifiables :
  • Le protectionnisme :
Cette phase est interne à la profession. Tous les moyens sont mis en œuvre pour dégrader ou rendre inadaptés l'environnement et les conditions de travail des femmes.
  • La protestation :
La question de la féminisation de la profession envahit la scène publique et médiatique. Elle est débattue au grand jour : on se positionne pour ou contre.
  • Le repli :
Cette phase se déroule de nouveau en interne. L'accès des femmes à la profession étant désormais acquis, il s'agit pour les hommes d'y aménager des espaces spécifiquement masculins et des hiérarchies sexuées où les postes les plus intéressants sur le plan économique et/ou symbolique seront masculins.
La stratégie de la protestation, dans la deuxième phase, est plutôt malheureuse et dessert la « cause des hommes » plus qu'elle ne lui profite. Qualifiée de plainte, moquée et ridiculisée, elle est inaudible. Pourquoi cela ? Parce que les hommes, les « vrais », ne se plaignent pas des femmes, qu'ils ne se présentent pas comme leurs victimes et, plus largement, qu'ils n'engagent pas de combats, forcément dévalorisants, avec elles. Bref, la protestation entraîne une perte de virilité : ceux qui s'y risquent s'exposent, selon les époques, à être appelés « poule mouillée » ou à s'entendre dire qu'ils versent des « male tears ».

Un outil à double tranchant

Il y a donc un intérêt évident à recourir à ces deux expressions dans le cadre du militantisme féministe, mais... car il y a un mais : parler de « male tears » et de « poule mouillée », c'est retomber dans la culture masculine dans ce qu'elle a de plus viriliste, c'est recourir à des distinctions construites par les hommes pour se hiérarchiser, c'est conforter (certes pour la bonne cause) des stéréotypes de genre préjudiciables aux deux sexes.
La « poule mouillée » n'est autre, en effet, que le dominé des dominants, pour parler en termes bourdieusiens, placé par la pensée de la virilité du côté du féminin, parce qu'il fait montre de certains traits de caractère attribués conventionnellement aux femmes : la pusillanimité, la passivité, la sensiblerie. L'homme jugé féminin, l'homme efféminé est exposé au mépris des dominants, mais aussi des dominées / femmes qui...
  • refusent de lui être assimilées et cherchent à s'en distinguer, en mettant en avant des qualités d'endurance et de force morale, que les sociétés même les plus conservatrices accordent aux femmes,
  • se moquent de lui, assumant le rôle qui leur est dévolu traditionnellement, de validation, par le langage et le rejet, de la hiérarchie entre hommes établie par les hommes.
Il en va de même pour les « male tears », dont l'efficacité à ridiculiser repose sur l'idée que les larmes et la plainte ne sont pas masculines, sont indignes des hommes.

À garder ? À jeter ?

À vous de voir si le profit que la cause des femmes peut tirer de l'emploi de « male tears » est supérieur au désavantage de reprendre et conforter la structure et les valeurs de la culture masculine. Si vous ne me verrez jamais m'approprier ce genre d'expression, je suis un peu partagée sur le sujet et je peux comprendre qu'on l'utilise pour son efficacité à faire taire les hommes dans des contextes où la parole masculine prend définitivement trop de place.
Je ne serai pas aussi circonspecte quand à l'expression construite sur le même modèle « white tears », qui me semble fonctionner par des ressorts très différents. J'avoue cependant que je ne maîtrise pas du tout le sujet, sans compter que je ne suis pas la mieux placée pour en parler.

samedi 19 octobre 2019

Mead #1 Mère et enfant dans l'Amérique de l'après-guerre


Extraits, résumés et commentaires de Male and female (1947) de Margaret Mead, p. 310 sqq.

L'accouchement

Le texte que je cite ci-dessous propose une description fine, piquante et même quelquefois drôle des conditions de prise en charge du nourrisson dans la société américaine des années 40. Cette description paraîtra sans doute toujours actuelle et pertinente à quelques différences près, d'ailleurs issues d'une volonté de faire évoluer celles des pratiques dont l'autrice souligne la complète rupture avec celles des sociétés traditionnelles.
« L'idéal, en Amérique, est que la naissance ait lieu à la clinique. Cela veut dire, à de rares exceptions près, que le père n'y assiste pas et que la mère a été confiée aux soins de professionnels, docteurs et infirmières. Pendant des mois, on l'a préparée à quitter son foyer et son mari, non pour la maison de ses parents et de son frère, comme dans beaucoup de sociétés primitives, mais pour un endroit neutre et étranger où elle et beaucoup d'autres femmes inconnues se retrouveront sur des rangées de lits pour accoucher.
Le bébé vient au monde sans intervention de la pesanteur*, sur une table d'accouchement conçue pour faciliter le travail de l'accoucheur** et non pour que le poids de l'enfant serve à la délivrance. Son premier cri est souvent provoqué par une claque vigoureuse. Ce cri, la mère, sous l'effet d'un anesthésique, ne l'entend pas, bien que des recherches récentes portent à croire que ce cri a pour fonction de faciliter les contractions de l'utérus [permettant l'expulsion du placenta].
Le nouveau-né est emporté vers une rangée de berceaux ; ses lèvres, prêtes à téter, restent serrées en vain. Les cris n'y font rien. Les aptitudes physiologiques fondamentales que l'enfant apporte en naissant demeurent inemployées au début. Il peut téter, mais on ne lui donne pas le sein ; il peut pleurer pour qu'on s'occupe de lui, mais personne ne le prend dans ses bras. Tout son corps est enveloppé de tissus moelleux, première leçon qui lui apprend à escompter la présence d'un tissu entre son corps et un autre. Deuxième leçon : à l'heure prévue, étendu comme il faut sur une table roulante, on l'apporte à sa mère et on le place contre le corps totalement vêtu de celle-ci, à l'exception de quelques centimètres carrés de peau, soigneusement stérilisés. C'est un moment délicat ; la nurse sait comment prendre le nouveau-né qui se trouve si épuisé par la faim qu'il n'a souvent plus envie de boire : elle le tient par la nuque et le place contre le sein de la mère. Qu'il ait bu ou non, on l'emportera au bout du nombre de minutes fixées***. La mère reste seule, tantôt le bout des seins douloureux d'avoir été pétris par les petites mâchoires affamées, tantôt soucieuse et le sein engorgé, parce que le bébé n'a pas voulu téter, et fort peu satisfaite de ce premier contact avec ce petit paquet bien ficelé.
Pendant les neufs ou dix jours suivants, la mère ne manipule son bébé que langé, et seulement à des heures régulières. Le père n'y touche pas du tout. Très souvent, on renonce à l'allaitement au sein, et lorsque tous deux rentrent à la maison la mère a appris à avoir avec son bébé un certain genre de contacts. Le manque de lait, l'impossibilité d'allaiter, l'insistance de l'accoucheur et du pédiatre en faveur de biberons supplémentaires, tout cela est assez naturel dans un cadre où le nouveau-né est traité comme si sa santé et son bien-être dépendaient de la précision pour ainsi dire mécanique dans le choix et la présentation de la nourriture. La mère commence à s'impatienter à cause de son lait qui est trop fort ou trop pauvre, trop abondant ou insuffisant, s'écoulant par des bouts de sein rentrés, trop sensibles ou difficiles à téter. C'est avec soulagement qu'elle aura recours au biberon, à la tétine en caoutchouc si commode, dont le trou peut être élargi avec une épingle, à la bouteille graduée dans laquelle on peut mesurer la quantité voulue de lait à la bonne température. Plus de corps humain récalcitrant pour compromettre l'augmentation du poids de bébé, critère principal de sa bonne santé. Immédiatement ou au bout de quelques semaines, la plupart des mères américaines renoncent à faire de leur corps la source de nourriture. »
* Certaines femmes de Nouvelle-Guinée, quand vient pour elles le moment d'accoucher, seules ou accompagnées de parentes et/ou voisines, s'étendent sur une forte pente, solution alternative à l'accouchement debout, accroupie ou assise pratiqué dans la plupart des cultures. Ces quatre solutions mettent à profit la pesanteur pour favoriser la délivrance.
** Margaret Mead est sans doute la première à faire ce constat dans un contexte féministe et à en dénoncer le caractère problématique. Il est vraisemblablement énoncé explicitement dans tous les manuels d'obstétrique, puisqu'il correspond à un principe hippocratique de dignité du médecin. Hippocrate, au Ve siècle avant J.-C., trace en effet les contours de cette profession, qui implique la distance avec les malades et une certaine gravité, incompatible avec le fait de s'accroupir ou de s'agenouiller pour accoucher la parturiente. Dans l'accouchement clinique, la manière de faire correspond moins à des contraintes physiologiques élémentaires ou à la prise en compte des besoins de la patiente qu'à des considérations sur le rapport hiérarchique entre l'accouchée et le médecin.
*** Tout, dans la gestion clinique de l'enfant, est affaire de minutes : l'accouchement, l'allaitement, le bain... Les moyens semblent toujours insuffisants pour répondre aux besoins de la mère et de l'enfant. Mais cette insuffisance est inscrite dans la structure même de l'hôpital (qu'il soit public ou privé), établissement de type industriel, qui recherche conjointement une maximisation de la productivité (par l'introduction de procédures réglées) et une minimisation des coûts (par économies d'échelle).

L'allaitement

L'autrice relève l'homologie entre le style d'allaitement et le style de rapports sexuels. Ainsi un allaitement fondé sur la frustration et la satisfaction violente (cas de la tribu des Mundugumor) préfigure des rapports sexuels douloureux et conflictuels, tandis qu'un allaitement fondé sur l'anticipation des besoins et la satisfaction partagée (cas de la tribu des Arapesh) conduit à des rapports sexuels harmonieux, qui accordent une large place aux préliminaires et visent la jouissance mutuelle.
Chez les Américain.e.s, il n'y a plus aucun lien entre allaitement et sexualité, puisque celui-ci est entièrement vidé de sa dimension biologique : biberon plutôt que sein (le biberon étant, de surcroît, moins un substitut du sein que de la main), tétées à horaire fixe plutôt qu'en fonction du rythme biologique, durée de la tétée fixée au préalable plutôt que définie par la satiété : tout est fait pour empêcher que l'enfant trouve son plaisir dans le contact peau à peau et l'activité de la bouche et des lèvres, caractéristique du stade oral de la sexualité. Comme toujours dans la société américaine, l'enfance ne prépare en rien à la vie adulte. En l'absence d'une référence orale complète, liant la satisfaction à un mode de relation charnelle à l'autre, l'individu, fille ou garçon, se trouve complètement démuni lorsqu'il entame sa vie sexuelle génitale, le seul expédient à sa portée consistant à se construire un modèle normalisé à partir de ce qu'il peut glaner parmi les objets culturels qui se présentent à lui (le cinéma notamment).

Les soins du nourrisson

Les soins donnés au bébé, qui visent à la conservation de sa santé, sont réglés, normés, minutés. Ils ont pour corollaire d'annuler, nous l'avons vu, toutes relations de l'enfant au corps de sa mère, mais aussi à son propre corps : d'abord grâce au biberon / à la cuillère, puis au perce-dent qui remplace les massages maternels de la mâchoire, enfin à la tétine et au doudou, compensant l'interdit du pouce sucé.... La médiatisation de la satisfaction par un objet aboutit à la dégenrer.
Ces soins ont une finalité hygiénique, mais avec l'interdit du pouce sucé, qui réunit le double inconvénient d'introduire des microbes dans l'organisme et de déformer la dentition, et les changements réguliers de position du bébé au cours de sa nuit, afin de prévenir toutes malformations crâniennes, on passe du domaine de la santé à celui de l'esthétique, et l'enfant ne peut manquer de lier ensemble discipline, hygiène et beauté, ce qui l'orientera dans le choix de sa ou son futur.e partenaire dont l'attrait purement esthétique aura une connotation morale et sociale bien déterminée.

L'apprentissage de la « propreté »

« Dans leur comportement, la plupart des adultes ont l'air de ne faire aucune différence de traitement entre les garçons et les filles. »
Cette assertion m'étonne : il est assez connu qu'en occident, l'attention et les soins donnés à l'enfant sont plus importants s'il est un garçon (je crois qu'on parle, pour la tétée, d'une différence de plus ou moins dix minutes selon le sexe). Mead, qui a observé à quel point ces soins étaient soumis à un strict minutage, qui rapporte que, dans les cultures tribales, ceux-ci sont genrés dès la naissance et généralement en faveur des enfants mâles, ne relève rien de tel...
Elle situe l'instauration d'une distinction sexuelle bien après la venue au monde, vers l'âge de deux ans, avec l'apprentissage de l'élimination.
À deux ou trois ans, commence pour les garçons une phase de valorisation, qui passe par l'exhibition de leur sexe, tandis que les filles, jusque-là mises en avant par les jeux de rôle autour de la maternité, entrent dans une phase de latence et doivent chercher les moyens de la surmonter. Mais dans la société américaine puritaine, contrairement aux sociétés primitives où elle a parfaitement sa place, cette exhibition est proscrite. Elle va donc se faire sur un plan symbolique, celui du langage, et sera le fait, non de l'enfant, mais de la mère : plaintes sur le comportement turbulent du garçonnet, éloges de sa facilité à uriner. En creux, la fillette est dévalorisée.
L'élimination manifeste encore d'une autre manière la spécificité de la société américaine par rapport aux sociétés primitives : si dans celles-ci, il s'agit de satisfaire un besoin au moment où il se fait sentir, dans celle-là il n'est plus question que de le contrôler (par la rétention et l'anticipation).
« De leur mère, le petit garçon et la petite fille apprennent qu'il est bon que l'acte de défécation soit effectué à un moment et en un lieu voulu, car les produits éliminés sont si mauvais que les garder indûment dans le corps entraînerait toute sorte d'ennuis. Apprendre à prévenir maman à temps devient d'une importance capitale pour le petit enfant, singulièrement le petit garçon chez qui le contrôle de la vessie est plus difficile que chez la petite fille. Prévoir plutôt qu'agir par instinct, prévoir avec inquiétude pour faire face aux situations inattendues (...), prendre ses dispositions et agir en conséquence. Si on l'oublie, si on ne prévient pas à temps, maman vous punit en vous retirant son amour, amour qui, l'enfant le sait déjà, est conditionné par toute la conduite. »
Suit un passage assez amusant, où Mead montre que la société américaine, sur le plan de la défécation, se distingue également des sociétés française et italienne : en France et en Italie, les toilettes publiques permettent de satisfaire librement ses besoins dans l'espace public... à condition d'être un homme. Aux États-Unis, accessibles aux deux sexes, elles sont destinées à remédier aux « accidents », au défaut d'anticipation de leurs usagers.

Et le père ?

En 1947, le père semble totalement absent et/ou passif pendant les premières années de sa vie de parent. Il fait une entrée en scène tardive vers les cinq ans de son enfant, où il contribue, par son comportement, à renforcer la distinction des sexes : avec son petit garçon, il établit une relation de rivalité un peu brutale autour de jeux masculins, tandis qu'il traite sa fille en petite femme, qu'il flatte et courtise ! Il est attendu de la fillette qu'elle repousse ces avances. De là à penser que le père américain, ce faisant, inscrit le harcèlement au cœur des relations hommes (âgés, dans une position de pouvoir) / femmes et se charge d'enseigner à y faire face par une sorte de jeu de rôle incestueux, il n'y a qu'un pas... que Mead ne franchit pas !

mardi 24 septembre 2019

Les privilégié.e.s sous l'œil de la sociologie et de la religion


Quand les discours des prédicateurs et penseurs chrétiens du XVIIe siècle français rejoignent les thèses des sociologues (de gauche) :

« C'est-à-dire qu'on est grand par tout ce qui ne vient pas de nous, et qu'on ne l'est ni dans sa personne, ni par sa personne. »
Bourdaloue, Sermons
« Je m'imagine que celui qui s'est le premier appelé haut et puissant seigneur, se regardait comme élevé sur la tête de ses vassaux, et que c'est ce qu'il a voulu dire par cette épithète de haut, si peu convenable à la bassesse des hommes. »
Nicole, Essai de morale
« Que la noblesse est un grand avantage qui dès dix-huit ans met un homme en passe [dans une position favorable], connu et respecté comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans. C'est trente ans gagnés sans peine. »
Pascal, Pensées morales
On retrouve dans ces trois citations certaines idées développées ultérieurement par les études sociales :
  • la valeur des privilégié.e.s n'est pas liée aux qualités personnelles, elle est héritée ;
  • le ou la privilégié.e jouit d'un double capital : celui, vertical, amassé par ses parents et celui, horizontal, que constituent ses client.e.s* (les « vassaux »), dont le nombre détermine la force de son influence et de son réseau ;
  • ce capital de départ fonctionne comme un accélérateur et un facilitateur : il n'est pas impossible de posséder les mêmes avantages que le ou la privilégié.e, mais les obtenir par le seul mérite suppose du temps et de la peine.
* Au sens que Benveniste donne à ce mot : dans toutes les institutions masculines indo-européennes, les membres d'un groupe (les clients) délègue à l'un d'eux (le patron) leur capacité à diriger le groupe dans son ensemble. Cette délégation se fait en contrepartie de services, quels qu'ils soient. Si vous voulez en savoir plus, c'est ici. Cette institution sous-tend toujours les relations de pouvoir aujourd'hui. Elle a même gagné en importance, puisqu'elle n'est plus seulement masculine et qu'elle est passée du seul champ politico-religieux à celui économique (patron.ne et salarié.e.s, par exemple), symbolique (star et fans, par exemple) et culturel (« mandarin » et étudiant.e.s, par exemple).

Quand ma comparaison atteint déjà ses limites :

Le constat est peut-être le même, mais les objectifs en divergent radicalement. La sociologie met en lumière la vérité des faits sociaux pour permettre une meilleure connaissance de notre société, et ceci en vue de plus de justice et d'égalité, tandis que la religion ne prétend élucider les mécanismes sociaux que pour opposer une réalité humaine imparfaite, fragile et mensongère, à la seule réalité solide et véritable : celle de Dieu.
En effet, la pensée chrétienne dénie toute valeur à la créature, qui, par elle-même, hors de Dieu, n'est que néant. D'où ces rappels et ces injonctions à l'humilité à l'adresse de celleux qui, en raison de leur rang, pourraient se croire au-dessus de leur humanité.
« Je ne puis pas soutenir ces grandes paroles [sur la grandeur et la gloire] par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. »
Bossuet, Oraisons funèbres
Rabaisser (chez les prédicateurs) et égaliser (chez les sociologues) empruntent identiquement la voie de l'objectivation sociale. Si deux buts différents conduisent à l'emploi des mêmes moyens, c'est que les contextes d'usage de ces moyens diffèrent : le discours religieux s'adresse au ou à la privilégié.e, qui admettra sa nullité au regard de Dieu, d'autant plus qu'elle ne remet pas en cause sa grandeur au regard de la société ; le discours sociologique, quant à lui, s'adresse à la clientèle des privilégié.e.s (les patron.nes) et lui fait voir ce que leur grandeur lui doit ; il lui démontre qu'elle possède le pouvoir de grandir un individu, qui n'est rien sans elle, et qu'elle peut choisir d'user de ce pouvoir autrement.

Quand les discours des prédicateurs et penseurs chrétiens du XVIIe siècle français sont en complète contradiction avec les thèses des sociologues (de gauche) :

La sociologie pointe du doigt les inégalités à l'œuvre dans la société et affirme qu'il est possible de les abroger, la religion fait de même, mais aboutit à les confirmer.
Pour les théologiens de l'époque, Dieu a voulu la société fortement hiérarchisée qui est la leur, dans laquelle chacun.e doit rester à la place où iel est né.e. Ce que ces énormes distinctions ont de révoltant pour des individus qui sont tous enfants de Dieu et donc égaux par essence, est gommé par la théorie des devoirs d'état : chaque état (place sociale) comporte des devoirs qui se valent. Si les classes populaires souffrent du fait de la pauvreté et de la pénibilité de leurs conditions de travail, les classes dirigeantes ont aussi leurs peines, du fait d'une vie consacrée à la chose publique et au service des premières. Les petits servent les grands qui les servent en retour : c'est la formule de la fidélité clientéliste, dont Benveniste a très bien explicité les mécanismes.
« Savez-vous que l'intention de Dieu n'est pas que vous soyez plus grand pour avoir plus de sujets, mais seulement qu'il y ait plus de sujets à qui vous soyez utile ? »
Bourdaloue, Sermons
« Un grand, dans son idée, n'est pas un seul homme, c'est un homme environné de tous ceux qui sont à lui, et qui s'imagine avoir autant de bras qu'ils en ont tous ensemble, parce qu'il en dispose et qu'il les remue. »
Nicole, Essai de morale

J'ai retrouvé le même genre d'idée dans un contexte sans aucun rapport avec les textes théologiques et moraux évoqués ci-dessus : dans les discours rapportés de soldats sur l'un de leur chef, en l'occurrence le « grand » Turenne :
« Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux ; et les vieux soldats leur disaient : « Quoi ! vous vous plaignez ! on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes mal ; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici ; il veille quand nous dormons ; c'est notre père ; on voit bien que vous êtes jeunes ! » et ils les rassuraient ainsi. »
Sévigné, Lettres, 16 août 1675
Certes le célèbre maréchal de Louis XIV est bien au chaud, pendant que ses soldats sont dehors, dans le froid et l'humidité, mais c'est cependant lui qui a hérité de la plus grande part de peines, du fait de l'immensité de ses responsabilités qui ne lui laissent aucun repos.

Quand je conclus mon article :

La pensée sociale du XVIIe siècle reste, comme au Moyen-Âge d'ailleurs, une pensée de la fidélité, qui engage les client.e.s à servir leur patron.ne et invite, en retour, le ou la patron.ne à œuvrer pour le bien de tou.te.s. C'est justement ce mécanisme de la fidélité clientéliste, que tâche d'objectiver la sociologie, non pour vanter ses mérites, mais pour la mettre en regard d'autres possibilités.

mercredi 28 août 2019

Mars convive des femmes #6 Aigiarm la forte damoiselle

Illustration : manuscrit du Devisement du monde de Marco Polo, 1410 - 1412

Article revu le 30 novembre 2024

 

J'ai longtemps été sceptique à l’égard de toutes ces princesses guerrières, employées par Disney ou autre, pour moderniser et renouveler le genre du conte de fées : l'idée me semblait trop moderne, en effet, pour n'être pas anachronique.

Et puis, en m'intéressant de plus près à la question, j'ai constaté qu'il ne s'agissait point là d'une invention de ce début de siècle, qui déclinerait au féminin un modèle historiquement exclusivement masculin. Car la princesse guerrière a une longue existence aussi bien dans la réalité que dans l'imaginaire collectif, et mon article (http://gnathaena.blogspot.com/2019/05/mars-convive-des-femmes-4-des-croisees.html) sur les grandes héroïnes qui peuplent la littérature épique a achevé de me convaincre de son importance.

La lecture de la Jérusalem délivrée du Tasse (1581), a également radicalement changé mon opinion sur une proche représentation très répandue dans les œuvres de fiction contemporaines se déroulant dans des univers médiévaux (je pense ici à la série Game of Thrones). Cette représentation est structurée par l'opposition entre princesse « conventionnelle », se conformant docilement aux injonctions sociales masculines, et « rebelle » (pour reprendre le titre du célèbre dessin animé), qui s'extrait de la place assignée à son sexe pour évoluer dans le monde des hommes, souvent par l’intermédiaire d’un simple travestissement, et gagner par là indépendance et liberté. Dans cette opposition, un jugement péjoratif est attaché à la princesse conventionnelle, tandis que la princesse rebelle est fortement valorisée, montrée d'ailleurs comme l'avenir désirable de la première, ce vers quoi elle doit tendre…

Une telle vision des choses me paraissait très marquée par nos valeurs et conceptions… Et pourtant, c'est exactement celle que développe l'une des héroïnes du Tasse, la princesse musulmane Herminie, qui déplore sa condition et envie l'existence virile de sa plus chère amie, la valeureuse Clorinde :

« Trop heureuse guerrière, se dit-elle, ah ! que ne puis-je te ressembler ! Ce ne sont point tes exploits, ce n'est point le vain honneur de ta beauté que j'envie… Une longue robe n'enchaîne point ses pas ; une jalouse retraite ne captive point sa valeur. Elle revêt son armure, et si elle veut sortir, elle part ; ni la crainte ni la pudeur ne l'arrêtent. Ah ! pourquoi la nature et le ciel me refusèrent-ils sa vigueur et son courage ? J'aurais pu, comme elle, échanger contre une cuirasse, contre un casque, ce voile et ces vêtements importuns. Les feux de l'été, les glaces de l'hiver, les tempêtes, les orages, rien ne pourrait m'arrêter. Seule ou accompagnée, j'irais dans la plaine, à la clarté du jour ou à la lueur des étoiles. (…). Pourquoi du moins une fois ne prendrais-je pas les armes ? Pourquoi ces bras, tout faibles, tout débiles qu'ils sont, ne pourraient-ils pas au moins un instant en soutenir le poids ? Ils le pourront. »

Cet étonnant monologue reprend des idées qui nous sont familières jusque dans leur formulation : double enfermement des femmes dans leurs vêtements et leur « foyer », favorisé par une éducation à la peur et à la honte.


Afin de poursuivre l'exploration de cette riche figure de la princesse guerrière, je vous propose aujourd'hui de partir pour l'Asie, avec sa variante médiévale et turco-mongole, la princesse tartare Aigiarm / Khutulun.

C'est néanmoins à travers un œil occidental qu'elle va vous être présentée, celui de Marco Polo. Dans son Devisement du monde, ou Livre des merveilles, ou Livre de Marco Polo, écrit en 1298 sous sa dictée par un compagnon de cellule, le célèbre marchand et explorateur vénitien relate la vie d'Aigiarm dans un court récit qui emprunte à la fois aux univers du conte de fées et du roman de chevalerie, et rappelle par ailleurs la légende béotienne d'Atalante par le motif du refus du mariage et de la mise à l'épreuve des prétendants…

« Or sachez que le roi Caidu (roi du Turkestan, neveu du Grand Khan) avait une fille qui s'appelait Aigiarm, ce qui veut dire, en tartare : luisante lune. Cette damoiselle était si belle, si forte et si vaillante qu'en tout le royaume de son père ne trouvait-on homme qui la pût vaincre de force : en toute épreuve elle montrait une plus grande force qu'aucun homme. Son père la voulut plusieurs fois marier, mais elle ne le voulait, disant qu'elle ne se marierait jamais jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un homme qui la vainquît en toutes épreuves. Et son père, quand il connut sa volonté, lui accorda le privilège à leur usage de pouvoir se marier avec qui elle voudrait et quand il lui plairait. Elle était si grande et si robuste, si forte et si bien bâtie qu'elle ressemblait à une géante. Elle avait envoyé des lettres dans chaque pays que quiconque se voudrait venir exercer contre elle vînt à telle condition que, si elle le vainquait, elle gagnerait cent chevaux, et que s'il la vainquait, il l'aurait pour femme. Si bien que plusieurs fils de gentilshommes étaient venus s'exercer contre elle, mais elle les avait tous vaincus, tant qu'elle avait gagné plus de 10 000 chevaux.

Or il advint que l'an 1280 du Christ, vint un gentil seigneur, fils d'un roi riche et puissant, qui était preux, vaillant et très fort : il avait ouï parler de l'épreuve de cette damoiselle et était venu s'exercer contre elle, afin, s'il la vainquait, qu'il la pût avoir comme femme, selon les conventions. Et il avait très grande envie de l'avoir, car elle était très belle damoiselle de grande manière, et il était très beau, jeune preux et fort de toutes forces : il n'avait trouvé homme, au royaume de son père, qui pût tenir contre lui. Aussi était-il venu hardiment, et avait amené mille chevaux d'un seul coup, mais le jeune homme se fiait tant à sa force qu'il pensait gagner tout de suite.

Et sachez que le roi Caidu et sa femme la reine, mère de la forte damoiselle, prièrent leur fille privément qu'elle se laissât vaincre de toute manière, se disant très heureux si leur fille devenait sa femme, parce qu'il était gentilhomme et fils d'un grand roi. Mais la damoiselle leur répondit qu'en aucune manière elle ne se laisserait vaincre, mais que s'il la vainquait par force, elle voulait bien être sa femme selon les conventions, autrement non.

Or advint qu'au jour nommé tout le monde s'assembla au palais du roi Caidu. Et y furent le roi et la reine. Et quand toute la gent fut assemblée, dont il y en avait beaucoup pour voir cette lutte, sortit, la première, la damoiselle, avec une cotte étroite de samit (velours de soie), et puis vint le jeune homme, avec une cotte de cendel (étoffe tissée d'or et de soie) qui était très belle chose à voir. Et avait-on convenu que si le damoiseau la pouvait renverser à terre, il l'épouserait ; et si, au contraire, la princesse (le versait à terre) il perdrait les mille chevaux.

Et quand ils furent tous deux ensemble, se prirent l'un l'autre à bras, et dura longtemps que l'un ne pouvait abattre l'autre. Mais à la fin fut telle aventure que la demoiselle le jeta sous elle très vaillamment. Et quand il se vit jeté sous elle, il en eut très grande honte et très grand-vergogne ; et sitôt qu'il fut levé, il ne fit autre chose que s'en partir aussitôt qu'il put, avec toute sa compagnie, et s'en retourna chez son père, honteux et dolent de ce qui lui était advenu, qu'il eût été vaincu par une damoiselle qui oncques n'avait pu trouver homme qui tînt contre elle. Et laissa les mille chevaux qu'il avait amenés.

Quant au roi Caidu, je vous dis que lui et sa femme furent très courroucés, car par leur vouloir le damoiseau eût gagné leur fille, et chacun voulait qu'il l'eût pour femme, parce qu'il était tenu pour riche homme, et encore était très beau jeune homme, fort, preux et plaisant.

Or, je vous ai conté de la fille du roi. Et sachez que, depuis ce fait, son père n'allait en nul fait d'armes qu'elle n'allât avec lui. Et il la menait volontiers, parce qu'il n'avait nul chevalier avec lui qui tant fît d'exploits comme elle faisait. Et quelquefois, elle quittait l'armée de son père et allait à l'armée des ennemis, et s'emparait d'un homme, par force, aussi légèrement qu'un oisel, et l'apportait à son père. »

Ce récit diffère sensiblement du mythe grec en ce que l'héroïne, contrairement à Atalante, ne se marie pas. Quoique tout fasse attendre un tel dénouement (l'insistance des parents, le rang, la beauté et la valeur du prétendant, égal de la princesse), cette fin sans mariage n'est pas négative pour autant : Aigiarm ne se voit nullement proscrite ou rejetée suite à ce choix de vie peu conventionnel et jouit, au contraire, de l'affection préférentielle de son père. La pratique du rapt, dont la description clôt le récit, peut faire l'objet d'une lecture symbolique, qui réaffirme cette préférence paternelle. Si l'on file la métaphore qui fait des soldats ennemis des oisels dont se saisit la jeune guerrière, celle-ci apparaît dès lors comme un rapace, plus précisément un faucon : elle est dans la guerre ce que le faucon est dans la chasse, loisir de prédilection des seigneurs tartares qui voient dans cet oiseau de proie une créature d'élite, avec laquelle ils entretiennent des relations privilégiées (dont le texte de Marco Polo fait mention à plusieurs reprises). Ne poussons pas plus loin la métaphore : Aigiarm-faucon ne tue pas sa proie avant d’en faire don à son seigneur et père, elle l’affronte, la vainc et l’apporte à celui-ci, qui pour sa part, plutôt que la dévorer, la rançonne après avoir reçu d’elle l’hommage des vaincus. La guerre décrite comme une chasse au faucon, c’est la guerre noble, autant européenne qu’asiatique (les khanats mongols sont eux aussi organisés selon un modèle féodal). Il ne s’agit pas de la chasse destructrice aux animaux sauvages, mais d’une chasse-jeu où sont mises en avant la fidélité de la troupe guerrière à son chef, la compétition en son sein, l’action d’éclat qui départage les compétiteurs (ici, le rapt d’un ennemi au milieu même de ceux de son camp) – tout ce qui définit, au Moyen Âge, la chevalerie. Assimiler Aigiarm à un animal, de surcroît un faucon, oiseau sauvage dont la domestication doit aboutir à l’union la plus intime avec son maître, n'est absolument pas dépréciatif et ne fait qu’exprimer la force de l'attachement paternel, ainsi que le haut degré de ses qualités chevaleresques.

La figure d'Aigiarm a profondément marqué la culture occidentale, qui la connaît sous le nom de Turandot (du persan Turandokht توراندخت qui signifie « Fille d'Asie centrale ») et la fait figurer dans de nombreuses œuvres littéraires et/ou musicales, dont la plus célèbre est l'opéra éponyme de Puccini (1924). Ces œuvres transforment radicalement et affadissent notablement le récit original pour le rendre plus acceptable pour un public moderne européen : Turandot, fille de l'empereur de Chine, n'est plus ni une athlète, ni une guerrière, et finit par succomber à l'amour. L’affrontement physique est remplacé par une série de trois énigmes qui entraînent la décapitation des prétendants incapables de les expliquer. À la droiture d’Aigiarm qui veut décider de son mariage par une épreuve égalitaire succède la ruse, la cruauté et la perversité de Tourandocte, particularités plus conformes aux stéréotypes misogynes et racistes en vigueur (le stéréotype de la Chinoise cruelle et insensible irrigue toute la culture occidentale, en particulier cinématographique, du XXe siècle).

Si l’œuvre de Puccini est ouvertement inspirée de la fable tragi-comique en cinq actes (1762) du vénitien Carlo Gozzi, qui, traduite par Schiller et très jouée en Allemagne, connaît un immense succès parmi les romantiques allemands, nous devons vraisemblablement l’introduction de la figure littéraire de Turandot au traducteur et diplomate François Pétis de La Croix (1653—1713). Désireux de mettre à profit le succès des Mille et une nuits, traduit peu auparavant, s’inscrivant dans le courant orientaliste alors très en vogue, Pétis propose un recueil de nouvelles intitulées les Mille et un jours, Contes persans (5 volumes publiés entre 1710 et 1712), que ce grand polyglotte, premier en France à maîtriser à la fois le persan, le turc, l’arabe et l’arménien, a sans doute recueilli lors de ses nombreux voyages. L’une de ses nouvelles donne le premier rôle à une princesse Tourandocte, graphie francisée de la Turandokht perse. Sa ténacité et ses aventures permettent par ailleurs d’établir un lien certain avec le personnage historique d’Aigiarm.

Néanmoins les modifications que consacrera Puccini sont déjà bien présentes : Tourandocte se distingue surtout par sa grande beauté qui lui soumet tous les hommes et, comme dans un conte de Mme d’Aulnoy (Le nain jaune par exemple), c’est la vanité qui lui fait rejeter ses prétendants. Mais ce changement est-il aussi profond qu’il y paraît ? Le récit de Marco Polo insiste bien sur le fait qu’Aigiarm est extrêmement belle : sa beauté, sa force et sa vaillance sont mises sur le même plan, laissant penser qu’il n’y a pas de contradiction, chez les Tatares, entre des qualités que l’Occident qualifierait de viriles et la beauté, attendu obligé pour les femmes et condition du désir masculin. La forte damoiselle n’en est pas moins belle, désirée et recherchée des hommes parce qu’elle est robuste et virile ; elle n’en est pas moins femme, épouse et mère potentielles.


Cette question de ce qui fait une femme, et une belle femme (car les femmes sont rarement pensées hors des catégories de beauté et de désirabilité), résonne singulièrement avec l’ardent débat qui s’est élevé cet été 2024 à propos de la boxeuse algérienne Imane Khelif. Certains discours de personnes racisées, algériennes ou non, en réponse aux attaques des extrêmes droites européenne et américaine, pointaient à juste titre la relativité des critères de beauté / féminité occidentaux, qui valorisent la faiblesse et la fragilité et idéalisent le dysmorphisme sexuel. Il est indiscutable que l’Occident est aujourd’hui prescripteur universel des critères de la beauté féminine et donc d’un dysmorphisme culturel qui efface le dysmorphisme biologique et se substitue à lui, naturalisant des critères culturels.

Le rôle et la responsabilité de l’Occident s’arrêtent sans doute là, car s’il s’agit de culture, il s’agit aussi d’histoire des représentations. À l’époque où la culture occidentale se constituait, au Moyen Âge, les représentations idéalisées du corps de l’homme et du corps de la femme n’offraient point cette vision caricaturalement contrastante que l’on observe aujourd’hui. Certes, femmes longilignes et languissantes se succèdent dans les tableaux, les statues et les enluminures, sans même parler de la Vierge Marie, possédant par excellence toutes les qualités inhérentes à la féminité, toujours très frêle et délicate. Mais la chose est également vraie des hommes représentés dans des œuvres où le dysmorphisme sexuel est quasiment inexistant et les sexes ne se distinguent que par les vêtements, la coiffure et les activités. Voilà pourquoi se vêtir d’habits masculins, se couper les cheveux « en sébile » et courir les chemins revient alors pour une femme à changer de genre.

Ceci s’explique assez simplement : la représentation est à cette époque un monopole de clercs, et les artisans / artistes sont soit clercs, soit sous la tutelle de clercs. Car le clergé au Moyen Âge se définit lui-même comme un ordre social à part, à côté de ceux des seigneurs et des paysans, orants formant avec les protecteurs et les nourriciers le tout de la société occidentale (où l’on est bien en peine de donner une place tant aux marchands qu’aux femmes). Le clergé a le monopole de la représentation comme les seigneurs l’ont des armes et les paysans des outils. Or la représentation cléricale de l’homme et de la femme, des animaux et des jardins, n’est pas autre chose que la représentation du clergé par lui-même : juvénile, frais, délicat, restant pur au milieu du carnage ou dans l’étreinte amoureuse, en harmonie avec une nature préservée du péché. Le chevalier le plus brutal et la plus gracieuse princesse y sont peints du même pinceau, présentent la même silhouette, les mêmes courbes, la même nonchalance. Et hommes et femmes ne disposaient alors d’aucune autre image à laquelle s’identifier.

Peut-on en déduire que ces hommes et ces femmes du Moyen Âge occidental, au moins de la noblesse, ne pouvaient que vouloir se ressembler davantage, effacer ce qui les séparait et créait entre eux de la discordance, être moins masculins pour les hommes et moins féminines pour les femmes, tout en portant coiffes, vêtements et objets quant à eux bien genrés ? Rien ne permet évidemment de le confirmer, mais tout s’y prêtait. On trouve ainsi dans le De regimine principum doctrina de Gilles de Rome (1280) qu’une belle femme doit être grande et forte, de façon à transmettre ses dons naturels à ses enfants, puisque ceux-ci reçoivent de leur mère la majorité de leurs caractères physiques. Le Moyen Âge semble ainsi genrer d’autant plus nettement les attributs culturels et donc l’éducation au sortir de la prime enfance qu’il laisse plus ingenré le sexe biologique – ce qui est, à nos yeux, très paradoxal, mais qui est assez conforme aux doctrines qui veulent qu’au paradis la différence des sexes ne se voie pas : « Si l’on considère les exigences de leur nature individuelle, les ressuscités n’auront pas tous […] le même sexe. Cette diversité est également réclamée par la perfection de l’espèce. Mais la convoitise aura disparu, et, avec elle, tout sentiment de honte. […] Après la résurrection, ce sont surtout les mérites qui feront la différence entre les élus, quels qu’ils soient. » Réginald de Piperno (secrétaire de Thomas d’Aquin, continuateur de sa Somme théologique inachevée), Supplementum, Q81 La qualité du corps des ressuscités.