mercredi 15 avril 2020

La mort Sara #2


La Mort Sara. L’ordre de la vie ou la pensée de la mort au Tchad. Paris, Éditions 10/18, 1971.

Cet article paraîtra, à juste titre, redondant par rapport à celui-ci qui porte sur le même sujet. Il en diffère cependant par son caractère plus factuel et moins interprétatif, par sa présentation chronologique et non pas thématique. Je le publie donc pour ce qu'il est : un document de travail qui fait un compte rendu exact des étapes de l'initiation qui font passer le jeune Sara de l'enfance et du monde des mères à l'âge adulte et au monde des hommes.

L'initiation est essentiellement l'affaire d'un « quartier » de village, quartier qui regroupe les hommes d'une même lignée ancestrale, leurs épouses et leurs enfants au sein d'une unité de consommation (à chaque quartier est attribué un domaine hors du village, d'où les hommes tirent une nourriture brute, qu'ils confient aux femmes qui, après l'avoir cuisinée séparément dans leur case, la servent à leurs maris, qui l'offrent ensuite aux autres hommes, tandis qu'elles en réservent les restes non carnés pour elles et leurs enfants). Les épouses sont issues d'autres quartiers, entre lesquels leur mariage a pour fonction de maintenir des liens d'alliances et où elles sont ramenées, à leur mort, pour être enterrées. Le quartier est spatialement délimité par les cases des femmes, disposées en cercle autour d'un espace central masculin. Un village est l'ensemble de plusieurs de ces quartiers.

L'initiation permet aux garçons (les koy) d'accéder au statut d'adultes appartenant définitivement à la lignée de leur quartier. Elle a lieu tous les cinq ans environ. Elle concerne de fait de petits groupes (dans le cas de Jaulin, ils étaient six, pour un quartier d'environ cinquante personnes). Plusieurs quartiers d'un même village peuvent synchroniser les initiations de leurs koy respectifs (dans le cas de Jaulin, trois quartiers pour une quinzaine d'initiés), même si celles-ci ont toujours lieu séparément, chacun disposant de ses propres espaces rituels, identiques en termes de topologie : dans le village, hors du village, près du fleuve.

L'initiation a pour trame la mise à mort du koy et sa renaissance en tant que yondo (initié).
Cette mort et cette renaissance sont présentées aux femmes et aux enfants sous la forme d'un conte, où les morts avalent les koy, qu'ils vomiront sous la forme de jeunes yondo, s'ils sont dignes de devenir des hommes accomplis, ou qu'ils engloutiront définitivement.
Du point de vue des hommes initiés, cette mort et cette renaissance correspondent à la séparation de l'enfant d'avec sa mère. Il s'agit d'une mort sociale qui arrache le garçon à l'enfance, c'est-à-dire au groupe classificatoire de ses mères, mais aussi à la lignée masculine dont sa mère biologique fait partie et qui tend à l'attirer par son intermédiaire. L'enfant, par l'initiation, est donc coupé de la lignée maternelle et rattaché exclusivement à celle de son père. Ce schéma où chaque homme appartient à une seule lignée et n'appartient pas aux autres, structure profondément la culture sara.

1. L'annonce de l'initiation : quelques jours

Cette annonce est précédée par de longues discussions entre les chefs religieux du quartier (les moh) sur l'opportunité de la réaliser. Ces débats ne passent pas inaperçus et lorsqu'ils finissent, après divers reports qui servent avant tout à réaffirmer l'option et à la transformer doucement en décision, par arrêter le principe d'une prochaine initiation, les agissements des hommes indiquent aux femmes sa possible réalisation. Il n'y a donc pas, à proprement parler, communication de cette décision aux femmes, qui en sont réduites à interpréter les faits et gestes des hommes. Cela permet à ces derniers de créer une tension dont la décharge aura lieu au moment de l'annonce effective de l'initiation.

La période d'annonce débute quand, un soir, se fait entendre un bruit en provenance de la brousse (= de hors le village), identifié par les femmes et les enfants, dont les koy, au retour des ancêtres masculins morts, produit en réalité par un orchestre de rhombes et de voix contrefaites ; y répondent des cris d'hommes et des entrechocs de lances figurant un combat héroïque pour repousser les survenants. Dans cette musique de théâtre, les femmes reconnaissent le signal annonciateur de l'initiation et agissent en conséquence : elles rangent tous les objets de valeur à l'intérieur et s'enferment avec leur progéniture, car les morts sont sur le point d'entrer dans le village et de saisir tout enfant qui se trouvera / toute chose qui aura été oubliée en dehors des cases, espaces féminins offerts, lors du mariage, aux nouvelles épouses et futures mères, par l'ensemble des hommes du quartier où elles s'installent.

La durée de la période d'annonce varie en fonction des circonstances. Dans le cas de Jaulin, elle dure le temps que se termine le marché du coton qui assure de fortes rentrées d'argent et qui est tenu par les femmes, dont cette culture est l'une des prérogatives exclusives. Elles n'ont pas à partager les gains qu'elle leur procure et l'un des enjeux de l'initiation est de les en délester par l'intermédiaire de dons qu'elles doivent se sentir obligées de faire (pour favoriser le retour de leur enfant = pour que leur enfant ne soit pas définitivement avalé par les morts = pour qu'il ne soit pas maltraité au point de devoir s'enfuir, ce qui équivaut à sa mort sociale, si ce n'est à sa mort physique).

Pendant ce laps de temps, les nuits sont plutôt mouvementées : les morts pénètrent le village et réclament leurs petits-fils. Ils vont en outre visiter les cases des femmes séparées de leur mari et leur demandent des comptes : quand il s'avère que c'est le mari qui est la cause de la séparation, il est sévèrement battu, quand la femme avoue sa faute, sa case est renversée sur elle et tout le mobilier brisé ; une case lui sera reconstruite, où elle pourra repartir de zéro avec son mari. Les journées sont plus paisibles : un groupe de tambours est installé au cœur du quartier et, de temps en temps, un homme s'y arrête et produit une phrase rythmique en chantant l'invitation aux koy à rejoindre les adultes pour les aider à tenir les morts à distance (= pour contribuer aux offrandes faites aux ancêtres, ce qui est l'une des définitions de l'homme adulte).

Un matin, les hommes (adultes initiés) dirigés par les moh font le tour des cases qui hébergent les koy choisis pour l'initiation, les en extirpent, leur arrachent leurs vêtements (d'enfant), les badigeonnent d'un enduit blanc (couleur de mort) et les conduisent à la place centrale du quartier, d'où ils se mettront en marche pour la brousse, accompagnés des kondo (mères initiatiques des koy), des brando (pères initiatiques des koy) et d'autres anciens initiés.

2. L'initiation rituelle : sept jours

Jour 1

Les koy quittent le village tôt le matin en file indienne. Il s'arrêtent à quelque distance et se voient servir un petit déjeuner : une bouillie de mil blanche (celle même que l'on donne aux bébés comme alternative au lait maternel), qui leur a été préparée par les mères en prévision de leur renaissance (les koy sont censés être rapidement avalés par les ancêtres et vomis peu après, mourant puis renaissant aussitôt). Ils reprennent la route et rejoignent le bord du fleuve vers midi, où ils sont tenus de s'asseoir en cercle, accroupis (en appui sur la seule pointe des pieds, position délicate à laquelle les garçons se sont exercés depuis leur plus tendre enfance et qui traduit leur fragilité à l'égard de la terre et des animaux qu'elle porte : trop toucher le sol, c'est déjà pour un adulte communiquer à travers la terre ses intentions secrètes aux animaux, et donc rater une chasse, c'est pour un koy en cours d'initiation s'assurer une mort prochaine), pendant que les moh les sermonnent ou miment des attitudes guerrières, et que les kondo leur confectionnent des vêtements de branches et des masques de feuilles.

Invités à quitter leur posture, les koy sont revêtus des costumes qu'on leur a préparés, qui les couvrent entièrement et les empêchent de voir. Ils prennent alors la direction du village, guidés par les kondo. Sur le chemin les rhombes se font entendre, se rapprochent, et les kondo se mettent en garde, lance au poing : les ancêtres vont en effet tenter de toucher koy et kondo au moyen de bâtons supposés empoisonnés (les peuples de culture sara sont connus pour leur maîtrise des poisons). Le bruit des rhombes s'intensifient jusqu'au moment où la troupe parvient à un arbre, sous lequel sont réunies les mères, dont la posture indique la soumission (assises, serrées les unes contre les autres, tête baissée). Le bruit cesse et les chefs religieux demandent aux femmes de se relever. Celles-ci agitent alors des calebasses et les moh y versent le gomb, plante cueillie sur les rives du fleuve et qui servira de base à la sauce qui accompagnera les boulettes de mil, nourriture des koy pendant toute leur initiation.
Les femmes acquittent une somme symbolique en échange de ce gomb, somme par laquelle elles obtiennent le droit de nourrir encore leur fils qu'elles devinent sous les costumes de branchages et qui doivent être avalés sous peu par les ancêtres avant de renaître hommes. L'initiation dure en l'occurrence le temps des larmes de deuil (sept jours). Tout ce temps, les mères, toujours rassemblées sous l'arbre, mimeront le deuil : elles recevront les visites de parentes, pleureront beaucoup, etc. Ce deuil reste un deuil social et non pas individuel, puisque les mères présentes sont essentiellement des mères classificatoires (toutes épouses de la fratrie classificatoire du père du koy) et non nécessairement biologiques.

Quittant les femmes, le groupe des hommes revient sur ses pas et s'arrête près d'un arbre. Chaque kondo dépouille son koy de son habit de branchages, lui fait manger une dernière boule de mil avant la mort initiatique promise (qui n'aura jamais lieu : l'initiation masculine est avant tout une renaissance sans mort préalable), puis le rase : tout ce qui peut être ôté du corps enfantin, encore marqué par la maternité, doit disparaître. Les cheveux sont placés dans une calebasse qu'on dépose en la retournant sur le sol auprès de l'arbre.

À la tombée du jour, la troupe rejoint un camp établi sous les frondaisons d'un arbre, entouré d'une palissade décrivant un ovale, au sol tapissé de feuillages : les koy, en effet, ne doivent absolument pas toucher la terre, sinon par la plante des pieds.

Au moment où les koy se détendent un peu et s'apprêtent à se coucher, un moh s'approche tour à tour de chacun d'eux. Ils adoptent ensemble la position accroupie : commence alors la première grande opération rituelle de l'initiation, qui consiste, pour l'adolescent, à manger une boule d'un mélange de viande, de sang et d'autres produits, et à priser une poudre noire que le moh tire de deux calebasses. Elle correspond à l'assimilation de la vie à l'état brut et fait du koy un nouveau-né, un néophyte, abrité dans le ventre maternel (masculin) de l'enclos ovale du camp, duquel il ne peut sortir sans danger.

Jour 2

Le matin, nouvelle séance d'alimentation avec la bouillie des tout petits, puis défécation collective sous bonne garde à proximité du camp.

Départ en milieu de matinée pour le fleuve. Non loin de ses rives, dans une clairière, les hommes confectionnent un lit de feuilles et demandent aux koy, un à un, de s'y étendre sur le ventre. Une fois couchés, ceux-ci sont recouverts d'une épaisse couche de branchages et de feuillages. Les rhombes se font alors entendre, ainsi que les pas d'une danse et la voix d'un mort : « Je les tue pour en faire un bouillon. » Les branchages sont retirés et les koy reçoivent tour à tour des coups de chicote (un bâton souple) à proportion des fautes commises dans l'enfance (toutes liées à la trop grande fréquentation de leur mère, dangereuse quand elle a ses règles).

La troupe rejoint ensuite le fleuve. Les koy s'assoient sur un nouveau tapis de feuilles pour assister à une séance de jugements et d'exécutions entre les hommes présents : des fautes impunies, mais notoires (notamment l'adultère, condamnable parce qu'il revient à coucher avec une femme à même le sol et non pas sur une natte), sont sévèrement jugées et les fautifs fustigés avec la chicote qui met leur dos en sang. Leurs plus proches parents sont les exécuteurs des peines. Ils n'en ménagent pas leurs coups pour autant.

Ces deux séances constituent la seconde grande opération rituelle de l'initiation, établissant un lien direct (par la chicote) entre néophytes et initiés. Le néophyte apprend là que la violence entre hommes est une purification de l'affaiblissement lié à la fréquentation des femmes (par la nourriture qu'elles préparent, toujours soupçonnée de l'avoir été en période menstruelle) par une fortification virile du corps.

En début d'après-midi, chaque brando (père initiatique) fait s'accroupir son koy devant lui, attache à son bras une racine de mbor, qui donne santé et puissance (équivalent de la boulette de viande et de la poudre noire, qui donnent vie, et de la chicote, qui donne force), et lui offre son premier vêtement d'adulte (une peau de cabri couvrant les fesses, qui fait office de selle pour monter à cheval (les Sara sont un peuple de cavaliers)). Il s'agit là de la troisième grande opération rituelle de l'initiation, qui signifie purement et simplement la naissance de l'initié dans la société masculine. Lors d'une naissance biologique, on dépose auprès du nouveau-né une racine de mbor et, un peu plus tard, après lui avoir fait toucher cette racine, on le recouvre de peaux. La racine de mbor a alors deux fonctions : représenter le jumeau idéal de l'enfant et lui conférer santé et puissance.

Le néophyte étant mort et rené, on se consacre alors à son éducation : son kondo lui apprend à parler la langue secrète des initiés. Ce à quoi est consacré le reste de la journée...

Jour 3

... Et le troisième jour. Au fil de la journée, on leur donne à sucer du karité, censé les laver de toutes les nourritures impures qu'ils ont pu ingérer durant leur enfance.

Jour 4

Le quatrième jour commence par une séance de chicote collective et une toilette à base d'eau postillonnée par les kondo au visage de ceux qu'il faut désormais nommer des yondo (initiés) en puissance (des « néo-yondo ») plutôt que des koy, des jeunes en chemin dans l'initiation plutôt que des non initiés.

Dès le début de la matinée, a lieu la quatrième grande opération rituelle de l'initiation : la séance de scarification du visage (des figures géométriques à base de segments de droite, en croix ou en parallèles), qui se déroule en dehors de l'enclos du camp.
Les figures en sont variées ; elles sont considérées comme une ornementation à valeur esthétique. Si elles ne signifient rien par elles-mêmes, elles permettent au moins de distinguer les clans entre eux par la différence du style ou la façon de procéder (points ou lignes), unité de niveau immédiatement supérieur par rapport à la lignée. Alors que la peau de cabri relève de l'ensemble culturel sara, la scarification permet de mettre en valeur des différences qui en font la richesse.
Le visage tailladé au rasoir, puis enduit de charbon de bois, les néo-yondo retournent dans l'enclos, où les anciens initiés vont réitérer la séance de purification des fautes par flagellation qui avait déjà eu lieu le second jour.

L'après-midi débute par une séance d'apprentissage de la langue secrète. Puis chaque brando invite chaque néo-yondo à se rendre avec lui non loin de l'arbre où ses cheveux ont été déposés sous leur calebasse, là où avaient été plantées par les pères initiatiques autant de fourches à trois branches que de koy à initier. A alors lieu la cinquième grande opération rituelle de l'initiation. Chaque brando s'accroupit avec son néo-yondo face à lui dans la même posture ; il se saisit d'un poulet, tué auparavant par ses soins, lui arrache la langue et en caresse l'intérieur du pied et la main gauches ou droites du néo-yondo, selon que la « chance » du brando est gauche ou droite (elle est gauche si son premier enfant est une fille, droite s'il est un garçon) ; il dépose ensuite la langue sur la fourche. Le lendemain, le néo-yondo pourra manger le cœur du poulet.
Ce poulet est important pour d'autres raisons : d'une part, il a été payé un prix exorbitant par le groupe des mères, un montant tel qu'il correspond à une part notable de leurs revenus cotonniers, qui revient aux chefs religieux qui pourront remplir leur fonction de donateurs à l'égard des autres hommes de la lignée ; d'autre part, il est donné, une fois la langue et le cœur retranchés, par le brando au kondo pour qu'il s'en nourrisse et y puise la force de bien élever le néo-yondo, exactement comme un mari donne à son épouse un aliment spécial pour qu'elle puisse soutenir l'allaitement de leur bébé. Pourquoi la langue et le cœur d'un poulet ? La langue ferait référence au babil du nouveau-né, le cœur au courage, entendu comme le fait de ne pas manquer de chance dans la brousse. De fait, le brando, par la langue du poulet, étend sa propre chance à son néo-yondo, et cette chance empruntée se complète, grâce au cœur du poulet, par l'évitement propre de la malchance.
La consommation du cœur du poulet fait en outre basculer le régime alimentaire du néo-yondo, passant du régime non carné du koy et des femmes au régime carné de l'initié. Lors d'un repas en effet, le père mange avant ses enfants et ne leur laisse ni viande ni poisson. Cette opération rituelle opère ainsi simultanément dans la brousse et dans le village, dans le premier cas pour guider les premiers pas du jeune homme (le pied chanceux conduit aux animaux de la brousse, la main chanceuse donne à l'arme de jet la bonne trajectoire pour l'emporter sur la bête), dans le second cas pour modifier sa position par rapport à son père.

De retour à l'enclos, nouvelle leçon de langue secrète et premier cours de danse masculine.

Jour 5

Le matin, chaque néo-yondo se voit remettre un bâton auquel est fixée la racine de mbor (celle qui au second jour avait été attachée à son bras afin de lui conférer santé et puissance), ainsi qu'une calebasse contenant le cœur du poulet et une boule de mil avec sa sauce. Deux par deux, les néophytes se proposent d'échanger leur calebasse : « La mienne est meilleure, prends-la ! — Non, c'est la mienne, prends. » Après qu'on leur a repris leur calebasse, ils sont invités à se flageller mutuellement avec leur bâton à mbor, suite à quoi chacun reçoit celui de l'autre, puis se saisissant de trois bâtons qu'on lui a donnés le premier jour pour en frotter régulièrement la paume de ses mains, il les échange avec l'un des membres d'un autre couple. De sorte que chacun se retrouve avec le bâton à mbor d'un néo-yondo et avec les trois bâtons d'un autre. C'est la sixième grande opération rituelle de l'initiation. Sa signification est claire : il s'agit de construire une fraternité entre les néo-yondo. Nés ensemble, ils sont frères. La particularité sara (en est-ce une ?) est que la fraternité simple côtoie une fraternité renforcée, une gémellité. Quand le nombre des néo-yondo est pair, il suffit de leur faire former (au moins en imagination) un polygone régulier : chacun échange avec celui qui lui fait face et avec celui qui se tient par exemple à sa droite, de sorte que l'ensemble des échanges forme une croix de Malte à n/2 branches ou, pour le dire autrement, un réseau unique connectant tous les néo-yondo. La différence entre fraternité simple et fraternité renforcée tient seulement à la différence de statut entre le bâton à mbor et les trois bâtons « pommadés ». Si elle emprunte quelque chose à la maternité (le mbor, mais aussi le fait que les kondo sacrifient collectivement à un esprit durant l'initiation, comme la mère sacrifie à un esprit quand elle met au monde des jumeaux), la fraternité initiatique est proprement masculine : les frères devant leur mère ne fraternisent pas avec des bâtons.

Les brando et les pères classificatoires des néo-yondo, après en avoir débattu entre eux, donnent un nom en langue secrète à ces derniers. Il s'agit là de la septième et dernière opération rituelle de l'initiation en tant que telle, par laquelle les néo-yondo obtiennent définitivement leur statut de yondo, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne courent aucun danger : ils sont nés et ont été reconnus par le groupe des initiés, des yondo, comme faisant partie des leurs, mais ils sont encore des enfants, fragiles et dangereux. Les autres opérations rituelles seront désormais concentrées sur leur retour à la vie villageoise. Les noms sont a priori variés : « le chef » (le premier initié, celui qui, au début de l'initiation, a été saisi et emporté dans la brousse un jour avant les autres), ceux d'animaux divers ; quant à Jaulin, il est appelé « cause de discussion » !
Débute alors sans tarder l'intégration sociale du yondo né dans la brousse et devant vivre au village, dans le quartier de sa lignée.

En fin d'après-midi, les jeunes yondo sont rassemblés et des volontaires (anciens yondo) se désignent pour les badigeonner d'ocre rouge. Cette opération est dangereuse, parce qu'elle renvoie le yondo à la sauvagerie de la brousse où il est né, sauvagerie que tout yondo doit apprendre à dominer. Ceux qui ont touché l'ocre rouge de leurs mains sont instantanément fragilisés, ramenés à l'ignorance de l'enfance à l'égard de la sauvagerie, menacés d'y retomber. Il faut les fortifier et cela passe par une flagellation d'autant plus douloureuse que leurs fautes passées ont été grandes.

Chacun reçoit alors deux bâtons rougis d'ocre, ainsi qu'un énorme masque de branchages confectionné par leur kondo, et la troupe s'ébranle pour rejoindre un camp non enclos, à proximité du village, à l'ombre d'un grand arbre. Les jeunes yondo ne reviendront plus à leur premier camp. En chemin, ils frappent l'un contre l'autre les deux bâtons, assimilés aux couteaux de jet rougis par le sang des bêtes sauvages. Ils répètent ainsi la danse qu'ils devront reproduire le lendemain.

Jour 6

Le matin, les jeunes initiés sont repassés à l'ocre rouge, ajustent leur masque et répètent les pas de danse qu'ils ont appris. Brando, kondo, anciens et jeunes yondo forment alors cortège en file indienne et se dirigent vers le village en grand vacarme (cris, chants, tambours, bâtons entrechoqués).

Devant la foule des femmes et des hommes venus nombreux des villages avoisinants, devant les mères craintives et réjouies tout à la fois, la troupe s'avance en dansant jusqu'au centre masculin du quartier, les jeunes yondo courbés et tressaillants, assimilés à des animaux sauvages. Dangereux, pas encore assurés de résister aux pulsions sauvages, les yondo sont invités à se décharger de leur violence potentielle sur leur kondo, leur mère initiatique, à coups de fouet. Le redressement du yondo prendra du temps : toujours, en présence des aînés, il devra courber la tête, s'asseoir à leur genoux, jusqu'à ce qu'ils deviennent eux-mêmes grand-pères classificatoires et qu'ils bénéficient alors de la plus haute considération.

Après la séance de flagellation, la troupe regagne le camp non enclos. Alors que durant l'initiation, les visites de courtoisie d'anciens initiés appartenant à d'autres quartiers / clans étaient courantes, quoique parfois compliquées à gérer (car susceptibles de perturber volontairement le cours de l'initiation), là elles se limitent à la famille, sont plus simples et plus cordiales, mais supposent que le jeune yondo ait conscience de sa place dans la hiérarchie de la lignée et agisse en conséquence (se montre respectueux et soumis). Chaque nouvel initié reçoit en particulier la visite de ses pères classificatoires (frères de son père), qui lui font de généreux présents qui seront transmis à son kondo, de même qu'à la naissance d'un enfant les frères du père apportent à celui-ci des cadeaux qui reviendront à la mère, de façon à renforcer l'alliance de leur lignée avec la sienne, la naissance étant avant tout l'occasion d'un raffermissement des liens.

En fin d'après-midi, les yondo sont repeints d'ocre et remettent leur masque : il leur faut danser devant leurs sœurs classificatoires (= les femmes non mariées avec lesquelles ils ne pourront pas se marier) et les flageller à la demande. Les sœurs partagent ainsi un peu de la souffrance que leurs frères ont endurée et par là renouent avec eux, par la seule vertu qu'ils ont acquise : la force de la chicote (les autres demandent encore à être cultivées). Par ce lien maintenu par-delà l'enfance, les sœurs s'assurent en quelque sorte de la solidité de leurs liens à leur lignée d'origine qu'elles quitteront par le mariage.

Après cette séance de réconciliation des frères et des sœurs, les yondo sont conduits non loin de leur premier camp, près d'arbustes au pied desquels ont été plantés des bâtons recourbés, un pour chacun, et placés des calebasses contenant de l'ocre rouge. Chaque yondo suspend ses deux pseudo couteaux de jet et son masque sur l'arbuste le plus proche de son bâton recourbé, et tous se mettent une dernière fois en position couchée pour recevoir la fessée collective. Désormais, les coups de chicote seront reçus à titre individuel.

Tout le monde rejoint le second camp non enclos et s'endort.

Jour 7

Réveil et marche en direction du village. Pause lors de laquelle on bavarde et on écoute des histoires en langue secrète.

La nuit venue, un repas carné est apporté aux jeunes yondo : du poisson à la sauce blanche. Le changement alimentaire est entériné. Les premières bouchées sont administrées par le brando après avoir expliqué au poisson de quel droit le jeune yondo le consomme.

3. L'initiation profane : quelques semaines

Le lendemain, très tôt, tout le monde gagne un troisième camp, celui de l'initiation profane, non loin du village. De durée variable (nulle à six mois selon les clans), elle doit permettre aux jeunes yondo de poursuivre leur « croissance », de se préparer au retour à la vie villageoise des mères avec un nouveau statut, celui d'homme accompli.

dimanche 29 mars 2020

La mort Sara #1


Dans les années 60, Robert Jaulin, ethnologue français (1928 - 1996), est admis à participer au rite d'initiation masculin d'un clan sara (les Sara sont un peuple établi au sud du Tchad). Il en tire l'ouvrage* dont je résume ici le premier livre.
* La Mort Sara. L’ordre de la vie ou la pensée de la mort au Tchad. Paris, Éditions 10/18, 1971.

Une démarche problématique...

  • pour Robert Jaulin :
La méthode anthropologique s'est construite, aux XIXe et XXe siècles, comme un rapport de stricte observation à la réalité sociale étudiée. C'est sur la distance de l'anthropologue à ce qu'iel observe que reposent l'exactitude, la pertinence et l'objectivité de ses observations. L'auteur, en quittant la position d'observateur pour celle de participant, transgresse donc un principe fondateur de l'anthropologie, s'exposant aux critiques et à l'ostracisme de ses pairs.
Sa participation au rite d'un groupe social auquel il n'appartient pas va confronter Jaulin à un autre problème de taille : attendu que l'éducation reçue par le jeune garçon, au cours de son enfance, se veut une préparation à son initiation, Jaulin est particulièrement démuni, lorsqu'il doit, comme tous les initiés, passer de longs moments accroupi, posture masculine par excellence et condition indispensable et préalable du statut d'homme adulte, sans s'y être jamais exercé, ou encore rester de longues heures sous une lumière accablante pour les yeux d'un Européen.

  • pour les Sara :
Pour les autorités religieuses des différents clans sara, permettre à un étranger de participer à un ensemble d'épreuves qui fondent l'identité et la cohésion du groupe des hommes d'une même lignée (fondée par un ancêtre commun), qui servent à évaluer la capacité d'adolescents à remplir le rôle qui sera le leur en tant qu'adultes, sachant que le projet de cet étranger est de divulguer le contenu et le sens de ce rite secret, est encore plus problématique. Aussi bien Jaulin a-t-il essuyé énormément de refus et rencontré beaucoup d'obstacles avant d'être autorisé à prendre part à l'initiation de jeunes Sara.

Les raisons qui poussent à tenter / accepter cette démarche

Du côté de Robert Jaulin, la motivation est simple : les témoignages oraux, matière première de l'anthropologue, ne lui permettent pas d'appréhender la réalité complexe du rite d'initiation.
Du côté des chefs religieux du clan où il est finalement admis à être initié, la menace de la disparition prochaine de la culture sara les convainc de l'intérêt qu'il peut y avoir à initier un Blanc, à la fois pour promouvoir leur rite, grâce à l'écho national que recevra l'expérience initiatique de Jaulin, et pour lui donner une nouvelle force, en montrant que leurs traditions ne sont pas incompatibles avec la modernité et l'ouverture à l'Occident.
La disparition de la culture sara est voulue à la fois des colonisateurs français, qui l'ont mise en œuvre en installant dans chaque tribu un responsable administratif qui recueille une partie de l'autorité des chefs religieux, et de leurs adversaires, les indépendantistes, désireux de construire la future nation tchadienne sur des bases laïques et de l'affranchir de ce qu'ils regardent comme des croyances et des pratiques rétrogrades (la scarification du visage tout particulièrement).

Le contenu du rite d'initiation

  • La nuit des morts :
L'annonce de l'initiation peut durer quelques jours, le temps que les femmes se rendent disponibles pour accompagner, à distance, le rite. Elle débute un soir par un concert de rhombes (instruments vibratoires émettant un ronflement puissant) et de voix contrefaites, auxquels répondent des harangues guerrières et des entrechocs de lances. Telle est la mascarade que jouent les hommes de la lignée dans laquelle doit avoir lieu l'initiation : l'irruption des morts, sortis du ventre de la Terre-Mère, affamés, réclamant leurs « petits-fils » pour les manger, et la lutte des hommes de la lignée contre leur convoitise.
Quand elles entendent ce vacarme, les femmes font rentrer précipitamment leurs enfants dans leur case et y remisent tous les objets de valeur : les morts vont arriver au village et s'emparer de tout ce qui traîne...
Au matin, les rhombes se sont tues. La vie reprend, mais au centre (masculin) du cercle des cases (féminines), a été installé un groupe de tambours : de temps en temps, un homme s'y arrête et joue en chantant « garçons (koy), rejoignez les hommes pour apaiser les morts ».
Durant toute l'annonce de l'initiation, les morts pénètrent dans le village chaque nuit et non contents de rechercher avidement leurs « petits-fils », ils en profitent pour visiter les cases des femmes séparées de leur mari. Après un interrogatoire en bonne et due forme de l'épouse, les morts procèdent au jugement. Si c'est l'homme qui a injurié son épouse (en général en commettant un adultère), il est pris à part dans la brousse, où il se voit administrer une volée de coups de bâtons (pour le purifier de sa fragilité). Si c'est la femme (en général en cuisinant pour son mari, alors qu'elle avait ses règles), les morts font s'écrouler sa case sur elle et tous les objets de valeur qu'elle possède sont brisés ; une nouvelle case lui sera reconstruite ailleurs et elle devra reconstituer son mobilier en redoublant de travail.
Un matin, les koy en âge d'être initiés sont brutalement arrachés à leur mère, dévêtus, enduits de blanc (couleur de mort) et conduits dans la brousse.

  • Dans le ventre de la brousse :
Les koy se trouvent désormais dans la brousse, assimilée à la Terre-Mère, épouse polygame des défunts de la lignée, unie à eux par un mariage endogamique absolument contraire au régime matrimonial des vivants : strictement exogame. La survie de l'homme sara dans la brousse est conditionnée par le culte qu'il rend aux morts (qui intercèdent auprès de la Terre-Mère en sa faveur), ainsi qu'aux esprits (qui ont un pouvoir sur les faveurs ou défaveurs de la Terre-Mère), et par le fait qu'il ne faute pas (en ayant une relation directe avec la terre, ce qui l'identifierait à un mort). L'initiation est, sur le plan profane, un apprentissage de la vie dans la brousse, vie masculine collective. Le koy y est donc particulièrement exposé, puisqu'il ne sait rien des ancêtres, des esprits et des interdits. Il peut être à tout moment avalé, et s'il ne supporte pas l'initiation, on le traite comme s'il l'était effectivement : on le fait disparaître, éventuellement en le tuant.
L'initiation se déroule en deux phases. La première, rituelle, dure sept jours ; à son terme les koy sont devenus de jeunes yondo (initiés) et ont fait une première apparition au village. La seconde, profane, est de durée variable (de nulle à six mois) ; elle vise à apprendre aux yondo comment se comporter entre brousse et village, ainsi que les fondements philosophiques du statut d'homme.
La phase rituelle comporte sept opérations et se clôt par la mise en scène du retour des koy devenus yondo, émancipés de leur mère, parce que nés une seconde fois sans leur concours direct. Ces sept opérations sont les suivantes :
  • absorption de la vie brute par l'ingestion d'une boulette de viande et la prise d'une poudre noire dont les recettes sont tenues secrètes ;
  • fortification par des coups de bâton (chicote) destinés à purifier le yondo de ses contacts directs avec la terre (cette fortification est le fondement de la sociabilité masculine sara) ;
  • promesse de santé et de puissance, par le contact avec une racine de mbor, et réception du vêtement masculin (la peau de cabri) que le yondo peut désormais porter ;
  • scarification du visage, qui marque de façon esthétique, par le style, l'appartenance du yondo à son clan ;
  • promesse de chance et d'évitement de la malchance par contact avec une langue de poulet et absorption de son cœur cuisiné, amorce du changement alimentaire du garçon qui passe d'une alimentation non carnée (comme koy) à une alimentation carnée (comme yondo) ;
  • fraternisation des jeunes yondo unis par un lien de fraternité simple et un lien de fraternité renforcée (jumeaux initiatiques), réseau constitutif de la confrérie des yondo issus d'une même session ;
  • réception du nom d'initié.
Ces sept opérations poursuivent toutes le même but : séparer le garçon de sa mère et l'introduire dans l'espace de la brousse, domaine de la Terre-Mère que l'on ne peut approcher sans l'épouser, c'est-à-dire mourir.

De l'enfantement naturel à l'enfantement culturel / du féminin au masculin

Le rituel peut se résumer à une appropriation masculine de l'enfantement :
  • chacun des koy se voit attribuer une mère de substitution (un homme déjà initié), qui prend soin de lui et veille à le protéger des dangers nombreux qui pèsent sur lui dans la brousse (qui ne sont pas que symboliques : en effet, durant les premiers jours de l'initiation, les morts harcèlent sans cesse les néophytes et tentent de les toucher, eux et leurs mères initiatiques, avec des bâtons dont on assure qu'ils sont empoisonnés*), et un père d'initiation qui préside aux opérations rituelles ;
  • durant l'initiation, les koys sont considérés comme des nourrissons qui doivent tout apprendre : manger (ils amorcent un changement de régime alimentaire), dormir (dans la nuit froide de la brousse, sur un lit de feuilles), excréter (collectivement, entre frères d'initiation) ;
  • Les phases sociales essentielles de l'enfantement biologique sont transposées dans l'initiation : lors d'une naissance biologique, le père offre à la mère un aliment qui lui permettra de soutenir l'allaitement, les frères du père offrent à l'enfant des cadeaux qui sont ensuite transférés à la mère, on place auprès du nouveau né une racine de mbor qui figure son frère jumeau idéal, on lui fait toucher la racine et on le recouvre de peaux ; tous ces éléments sont présents dans l'initiation, la naissance initiatique étant une transposition dans le monde masculin de la naissance biologique.
Le rite d'initiation fait naître l'individu de sexe masculin en tant qu'être social, en tant que partie d'un ensemble plus vaste (le groupe des hommes), seconde naissance qui succède à la naissance naturelle, donnant l'existence à un être incomplet qui demande à être parfait.
* Les Sara sont célèbres pour leur science des poisons.

Sens cosmique du rite

Le sens cosmique de l'initiation est la résistance de la vie à la mort. Pour les hommes, être initiés garantit le règne de la vie face à celui de la mort. Car la mort a un règne : le cimetière, qui réunit les hommes de la lignée et leurs sœurs revenues se perdre en la Terre-Mère qu'ils épousent en mourant. La mort a donc pour loi l'endogamie. Dans la culture sara, vivre, c'est s'opposer terme à terme à la mort, c'est avoir pour loi l'exogamie stricte.
La société sara se conçoit comme une juxtaposition de groupes d'hommes appartenant à une même lignée. Les femmes sont échangées entre ces groupes : à leur mariage, elles quittent celui d'origine pour rejoindre celui de destination, où elles seront toujours considérées comme des étrangères ; d'ailleurs, elles sont enterrées dans le cimetière de leur groupe d'origine. Les garçons, en naissant, héritent à la fois de la lignée de leur père et de celle de leur mère (ou plutôt du père de leur mère, tout cela reste une histoire d'hommes !). Pour que l'enfant mâle ne se trouve plus dans cette position intermédiaire, mais dépende uniquement de la lignée paternelle, il faut effacer l'héritage lignager maternel. La fonction de l'initiation est d'opérer la renaissance de l'enfant comme héritier d'une seule lignée, celle de son père et de sa mère initiatiques, ce qui lui permettra ensuite éventuellement d'épouser sa cousine germaine maternelle sans qu'on y ait à redire (cette situation n'est pas rare dans des groupes qui comptent peu d'individus et donc peu de candidates au mariage). Puisque l'ordre exogamique est perpétué par l'initiation, celle-ci apparaît dès lors comme la meilleure garantie du maintien en vie des Sara.
Ce qu'en pensent les femmes, Jaulin ne nous le dit pas, mais il suggère qu'elles l'acceptent « par la force des choses » sans nécessairement y adhérer.

Cette conception de l'initiation comme séparation d'avec la mère et adhésion complète à la lignée paternelle, induit toute une série de croyances et de comportements à l'égard de la terre, notamment :
  • pour un homme, entrer directement en contact avec la terre revient à mourir ;
  • les hommes vivants profitent des bienfaits de la terre grâce à l'intercession des hommes morts, avec lesquels ils ont des relations cordiales mais distantes ;
  • la terre fait le lien entre les êtres vivants qu'elle porte, hommes compris ; les hommes ont un net avantage sur toutes les autres créatures du fait qu'ils s'offrent à la terre en mourant (qu'ils sont enterrés, alors que les bêtes qui meurent sont dévorées) et que la terre, reconnaissante pour ces épousailles volontaires, tarde à transmettre leurs intentions aux animaux, tandis qu'elle communique rapidement celles des animaux aux hommes...

La construction de la virilité

Le rite d'initiation est l'occasion de purifier les koy de souillures contractées pendant leur enfance, notamment celles liées à l'absorption de nourritures préparées par des femmes impures (ayant leurs règles). Cette purification passe par de longues séances de flagellation. Elle concerne également les hommes déjà initiés qui se sont rendus coupables de quelque crime et qui reçoivent leur punition (également des flagellations) pendant la durée du rite, punition dont se charge un homme de leur famille. Ces souillures et ces crimes témoignent toujours d'un affaiblissement dû à un contact trop direct avec la Terre-Mère ; leur réparation passe par une revirilisation au moyen de la chicote.
Le rite d'initiation est ainsi un moment essentiel de construction de la virilité, que ce soit positivement, par le don de force que réalisent les coups de chicote, ou négativement, par :
  • le rejet de l'homosexualité : durant leur séjour dans la brousse, les jeunes sara passent la nuit à la belle étoile sans feu ni couverture. Pour supporter le froid des nuits tchadiennes, ils dorment serrés les uns contre les autres. Au matin, les mères initiatiques passent parmi eux et tous ceux qui ont le malheur d'être en érection se font asperger le bas-ventre avec de l'eau glacée. Cette pratique sert à la fois à affirmer que l'homme sara accompli est strictement hétérosexuel et à désavouer la tentation homosexuelle qui existe dans toute sociabilité exclusivement masculine.
  • l'instauration d'une culture de la peur : le rite d'initiation se pare de récits propres à épouvanter les personnes qui en sont exclues, c'est-à-dire les enfants et les femmes. L'usage du rhombe, instrument de musique dont les sons graves évoquent l'idée de rugissements inhumains, contribue à cet effet. Il s'agit bien sûr d'éloigner celleux qui ne sont pas concerné.e.s, mais cela va sans doute au delà : la culture des hommes se caractérise par l'effroi qu'elle fait naître.
Le rite d'initiation permet également de rappeler l'opposition irréductible entre les deux sexes, les hommes étant placés, par le symbolisme de la renaissance sociale, du côté de la culture, alors que les femmes, ne connaissant qu'une naissance naturelle, sont placées du côté de la nature. L'homme sara a donc la prétention d'incarner à lui seul l'Humanité en tant qu'elle s'oppose à l'inculture, à la sauvagerie et à l'animalité qui appartiennent aux animaux mais aussi à la culture mortifère des femmes, naturellement portées à l'endogamie.
Le rite d'initiation est enfin l'occasion pour les hommes de se donner un rôle essentiel dans le processus de reproduction. Cela va de pair avec une dévaluation de la maternité féminine, inapte à créer des êtres entiers.

Sens culturel du rite

Les Sara sont arrivé.e.s au Tchad au XVIe siècle, fuyant le bassin nilotique et les marchands d'esclaves musulmans. Ce peuple déraciné a éprouvé alors le besoin de se trouver une nouvelle identité qui le ressoude et lui permette une certaine assimilation aux sociétés indigènes parmi lesquelles il s'établit et auxquelles, à cette fin, il acheta le rite d'initiation dont il est question ici.
Jaulin est sans doute le premier à avoir mis à jour cette possibilité qu'ont les groupes humains d'acquérir une création culturelle qui leur est totalement étrangère pour la faire leur.

Les femmes face au rite d'initiation

Le rite d'initiation se construit en partie contre les femmes, en les excluant d'une part, puisqu'il s'agit d'une tradition masculine, qui participe, de surcroît, à affirmer leur altérité (être naturel vs être culturel), et, d'autre part, en s'efforçant de provoquer chez elles des émotions toutes négatives (effroi devant l'irruption et le harcèlement des morts-vivants, désespoir face à la « mort » de leurs enfants...).
Néanmoins, paradoxalement, l'exclusion des femmes se double d'une volonté de les faire participer à un rite qui ne pourrait exister sans elles et...
  • sans leur peur qui donne toute sa vraisemblance et sa solennité à la mise en scène du retour des ancêtres,
  • sans leurs lamentations, qui s'inscrivent, en tant qu'expressions du deuil, dans le récit de la mort des koy, de la perte irrévocable de leurs fils, qui reparaîtront au village non comme leurs enfants mais comme des hommes,
  • sans leurs offrandes de nourriture, qui possède à la fois une fonction religieuse et propitiatoire : apaiser la voracité de la brousse afin qu'elle consente à régurgiter ceux qu'elle a avalés, et un rôle matériel : nourrir les initiés et leurs initiateurs
  • sans les énormes sommes qu'elles dépensent pour la première viande de leurs enfants nouvellement initiés, issues de l'économie cotonnière dont elles ont l'exclusive, et qui sont versées aux chefs religieux qui président à l'initiation ; eux-mêmes en feront le soutien de leur autorité par les libéralités qu'ils pourront se permettre.
Jaulin, qui appréhende le rite d'initiation depuis le seul point de vue des hommes, ne cesse d'interroger la nature de cette contribution féminine : les femmes craignent-elles vraiment ces époux travestis en mort-vivant, pleurent-elles sincèrement leurs enfants enlevés, bref sont-elles dupes de la mise en scène du rite d'initiation ou jouent-elles la comédie ?

samedi 15 février 2020

Mars convive des femmes #7 La reine Califia


La Reine Califia par Niki de Saint Phalle compte parmi les statues du Queen Califia's Magical Circle (1994-2002), jardin de sculptures situé à Escondido en Californie.
Pour cette œuvre, l'artiste s'est inspirée du personnage devenu légendaire de Califia (dont l’état de Californie tire son nom), amazone noire régnant sur une île paradisiaque couverte d’or et sur un peuple de guerrières.
Ce personnage apparaît pour la première fois sous la plume de l'écrivain espagnol, Garci Rodríguez de Montalvo, dans son célèbre roman : Les aventures d'Esplandián (circa 1500). Dans ce roman qui appartient à la même veine épique que La Jérusalem délivrée du Tasse, Califia lève une armée parmi les habitantes de son île pour aller soutenir les Musulmans qui assiègent Constantinople.
Le nom Califia est formé sur le mot arabe « calife » ou « khalife ». Et voilà comment la Californie a été nommée en hommage à une femme, à une femme noire, à une femme guerrière et musulmane.
Niki de Saint Phalle la représente revêtue de son armure d'or (comme toutes ses amazones, puisqu'il n'existe pas d'autre métal sur l'île mythique de Californie), et chevauchant un griffon (son armée comprend cinq-cents de ces créatures féroces, dressées pour ne tuer que les hommes !).

vendredi 14 février 2020

Une révélation !


En lisant l'article Wikipédia sur le poète-troubadour du XIIe siècle, Jaufré Rudel, je suis arrêtée par ce passage :
« Surnommé le prince de Blaye, ville dont il est le seigneur, il est semble-t-il actif à partir des années 1120, et prend part à la deuxième croisade (v. 1147-1149). Guillaume le troubadour a pris au père de Jaufré la forteresse de Blaye et en a détruit les murs et la tour. La forteresse n'est rendue à Jaufré que longtemps après. »
Car voilà qui me renvoie instantanément aux premiers vers du plus célèbre sonnet de Nerval : El Desdichado (circa 1853).
« Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé, / Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie... »
Le prince d'Aquitaine dont il est ici question a généralement été identifié soit à Guillaume le troubadour, soit à son arrière-petit-fils, Richard Cœur de Lion, tous deux ducs d'Aquitaine. Dans un texte qui met en scène la figure du poète que ce soit par des références à ses attributs traditionnels (le luth et la lyre) ou à ses plus grands représentants (Phébus, Orphée, Virgile, enterré près de la colline du Pausilippe, ou Salomon, auquel renvoie immanquablement la référence à la reine de Saba), le fait que ces deux hommes se soient essayés avec plus ou moins d'application à la poésie rend cette hypothèse tout à fait sensée. Mais l'épithète « à la tour abolie » qui ne peut s'expliquer que par cette circonstance singulière de la vie de Rudel, me semble devoir faire pencher en sa faveur. La référence au seigneur de Blaye permet par ailleurs d'étoffer la thématique de la spoliation qui court à travers le sonnet (Nerval regrettait apparemment la perte de terres familiales sous l'Ancien Régime), de même que celle de la séparation d'avec l'être aimé, puisque Rudel a été le chantre de « l'amour de loin », dans lequel le sentiment, loin d'être empêché par l'absence et le défaut d'espoir, croît au contraire grâce à eux.
L'identité du « Ténébreux » ne laisse par contre aucun doute : il s'agit d'une évocation du célèbre Amadis de Gaule, qui apparaît dans le roman de chevalerie éponyme, œuvre de Garci Rodríguez de Montalvo, publiée en 1508. Amadis est surnommé le « Beau Ténébreux », lorsqu'il se retire, désespéré, dans une solitude sauvage, après le rejet de sa chère Oriane.