Références :
Martin Heidegger, Être et temps (Sein und Zeit), Gallimard NRF, coll. Bibliothèque de philosophie, 1927-1992.
Gabriel Marcel, Journal métaphysique 1928-1933, in Être et avoir, Aubier / Éditions Montaigne, coll. Philosophie de l’esprit, 1935-1943.
Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Gallimard, coll. Tel, 1943-1992.
Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, essai sur le problème communiste, Gallimard, coll. Idées, 1947-1980.
Piotr Grigorenko, Mémoires, Presses de la Renaissance, 1980.
« La vie n’est pas neutre, elle consiste à prendre parti hardiment.
Il n'y a pas de neutralité possible entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, entre la santé et la maladie,
entre l'ordre et le désordre, entre la France et l'anti-France. »
Philippe Pétain, Aux Français, paroles de chef, 1940
« Tout acte est politique », « l’inaction est encore politique », « dire, c’est faire, donc toute prise de parole est politique ». Ces mots d’ordre, de rappel à l’ordre, circulent depuis trop longtemps sur les réseaux sociaux pour que ne se pose pas la question de leur source. Qui parle ainsi ? D’où vient cette subite enflure du politique dans notre vie sociale ?
À qui s’adresse-t-on ici ? À chacun.e d’entre nous comme souvent dans les discours culpabilisants, chacun.e étant renvoyé.e à sa responsabilité : cet enfant qui meurt au bout du monde, pendant que nous nous perdons dans la consommation et dans la fête, nous interpelle et nous demande compte de sa mort.
1) L’impératif de l’interpellation
Quel droit nous autorise à interpeler autrui, à exiger qu’iel prenne parti ? À quel sens du devoir se réfère-t-on ce faisant ? Quelle nécessité impose à autrui de nous répondre ? Pourquoi nous paraît-il normal de héler autrui et d’être hélé.e à notre tour, de sommer autrui de choisir son camp ici et maintenant et d’être sommé.e de faire de même ?
Qu’une pratique aussi singulière soit d’un usage aussi courant doit faire examiner l’hypothèse d’un ancrage dans notre passé culturel. Ouvrons la Bible : il n’y est en l’occurrence question que d’interpellation, du patriarche et du prophète par Dieu, du roi et du peuple par le prophète. On songe à la longue interpellation de Dieu par Job et, dans le Nouveau Testament, à toutes celles du Christ lui-même : ainsi en Matthieu 15, 21-28, où le silence puis les refus, au lieu de faire cesser l’interpellation de la femme syro-phénicienne, l‘intensifient.
Ce thème biblique de l’interpellation serait sans force sur nous, s’il n’avait pas été relayé dans les années 1930 par les grands philosophes de l’époque, qui en ont fait un véritable concept, transmis jusqu’à nous en se « sécularisant » dans la politique par l’intermédiaire du marxisme.
C’est Martin Heidegger qui, en élevant l’interpellation au statut de concept métaphysique fondamental, lui a redonné le poids qu’elle avait dans la Bible. Pour lui, l’être humain n’est humain que parce qu’il est l’étant interpelé par l’être de l’étant (son être). Par cette interpellation, il s’ouvre à l’être, qu’il ne peut cependant être sans cesser d’être, inatteignable quoiqu’il ait vocation à l’être, ce qui le fait s’interroger sans cesse mais aussi répondre toujours à côté et laisser la question sans réponse, cela parce qu’il est fondamentalement interpelé par ce qui le transcende et le constitue. S’il n’en était pas ainsi, l’être humain, comme les autres animaux, ne se poserait de question que lorsqu’il rencontre un problème, un obstacle, et retomberait dans l’insouciance aussitôt le problème résolu ou l’obstacle surmonté. Si les problèmes pratiques ont plutôt tendance à le ramener à l’animalité, le désœuvrement favorise les interrogations fondamentales qui font son humanité, qui le font poète ou philosophe.
La philosophie chrétienne française, qui a suivi un chemin parallèle à celui d’Heidegger, a, de son côté et assez paradoxalement, mis en avant l’horizontalité de l’interpellation plutôt que sa verticalité. Gabriel Marcel, dans son Journal métaphysique, se montre avant tout interpelé par le monde qui l’entoure, la menace trop humaine de guerre qui pèse sur lui et sur tout ce qu’il aime, interpellation qui brouille avec la transcendance rassurante de Dieu et plonge dans la dépression et le sentiment d’isolement. Mais il se sent aussi interpelé au quotidien, par ses amis, particulièrement ceux qui souffrent et auxquels il ne sait que dire, avec la culpabilité de sentir l’énervement poindre. En ce sens, l’interpellation suprême est celle du proche mourant, auquel aucune bonne réponse ne peut être donnée. Cette interpellation ne réconcilie pas avec la transcendance, mais elle ouvre tout de même sur ce que Marcel appelle le mystère de l’être, qui est mystère de la participation de l’étant à l’être (par laquelle autrui s’engouffre en nous), transcendantalité plutôt que transcendance.
En 1943, dans L’être et le néant, Jean-Paul Sartre, se positionnant par rapport à Heidegger d’une part, à Marcel d’autre part, fait sien le concept d’interpellation, rabattant résolument la verticalité de la transcendance sur l’horizontalité de l’existence, caractérisée par le fait de ne cesser de se transcender soi-même horizontalement. C’est dans l’action que nous répondons à la double interpellation de l’être que nous ne sommes pas encore et de l’être que nous ne sommes plus. Et nous y répondons sans cesse, parce que nous somme libres, que nous ouvrons nous-mêmes notre avenir, en nous fondant sur un passé auquel nous donnons sens. Rien de ce qui relève de la nécessité ne nous importe : la mort et la naissance sont des limites extérieures à notre liberté, incapables par elles-mêmes de la déterminer, tandis que celle-ci a le pouvoir d’en faire ce qu’elle veut, de les qualifier ou de les disqualifier, c’est selon. Car le tout est de donner du sens à sa vie. Dans cette aventure individuelle, autrui est là cependant, toujours avant qu’on y songe, autrui qui possède comme nous le pouvoir de faire sens, qui nous a toujours déjà assigné une signification quand nous envisagions de faire de même à son égard. Sartre, inspiré par Hegel, qualifie cette relation compliquée de rapport de domination : la question est de savoir qui imposera son sens à l’autre, qui saura interpeler l’autre comme l’autre se serait interpelé lui-même, depuis son passé ou son avenir. La culture, qui médiatise les relations trop directement conflictuelles entre individus, est constituée du dépôt séculaire des savoir-être-pour-autrui, savoir être dominé et savoir être dominant, et ce dépôt s’impose à chacun.e comme la naissance et la mort, de l’extérieur, chacun.e restant libre de donner ou non de l’importance à la culture. Certes l’exercice de la liberté suppose un cadre où elle puisse se déployer, mais cela ne l’empêche pas de casser ceux qui voudraient s’imposer à elle de l’extérieur et de remettre plus généralement en question les règles du jeu social.
Au final, l’interpellation reste pour Sartre une affaire individuelle de première importance, mais susceptible d’être détournée, soit dans les relations interindividuelles où chacun.e tente, par l’interpellation, de diriger l’autre (en lui imposant un passé ou un futur), soit dans les relations plus proprement politiques, où le pouvoir d’un parti s’illustre dans sa capacité, par l’interpellation publique, à rassembler autrui autour d’une histoire commune (d’un « récit partagé »).
2) L’engagement politique de l’intellectuel
En écrivant Humanisme et terreur en 1946-47, Maurice Merleau-Ponty entend mettre au clair la position de l’intellectuel français à l’égard du communisme. Il s’appuie, pour ce faire, sur son interprétation des procès staliniens de 1936-38, notamment celui de Boukharine, auteur de l’excellent ABC du communisme, publié en 1920 et rapidement traduit et diffusé partout dans le monde. Le texte de Merleau-Ponty permet de rendre compte de la genèse (problématique) de ces injonctions qui traversent la frange gauchiste des réseaux sociaux. Il livre en conclusion le verdict suivant : « accordons à l’URSS le bénéfice du doute ! »
Comme le note Claude Lefort, son rééditeur, cette conclusion ne passe plus aujourd’hui : certes Staline était toujours vivant en 1947 et Khrouchtchev n’avait pas encore produit un rapport à charge contre le stalinisme ; certes le contexte d’après-guerre, où tout un chacun pouvait constater qu’un nouvel équilibre mondial s’était imposé autour des USA et de l’URSS, encourageait à se repositionner rapidement et de façon plus spontanée que réfléchie, il n’empêche. Imagine-t-on dire que nos réticences vis-à-vis de la Russie actuelle tiennent au fait qu’on connaît mal le contexte russe et qu’un point de vue interne au Kremlin permettrait de justifier les actes de son gouvernement ? Qu’il est périlleux de prendre parti contre Poutine, qui incarne peut-être un détour inévitable de la glorieuse révolution soviétique, cheminant, au gré des ruses de la Raison, vers l’avenir radieux de l’humanité sans classes ?
Examinons maintenant le raisonnement qui conduit à cette conclusion et les biais qu’il comporte.
3) L’être humain en situation
Merleau-Ponty s’appuie essentiellement sur un concept parent de celui d’interpellation : celui de « situation », au cœur des débats philosophiques dans les années 30.
L’être humain est un être « en situation », c’est-à-dire qu’il ne bénéficie jamais d’un point de vue omniscient sur autrui et sur les choses, qu’il agit sans pouvoir appréhender les tenants et les aboutissants de ses actions, qu’il est responsable de ses actes justement parce que pour agir ou ne pas agir il lui faut s’engager, en l’absence de raisons ou de motifs par eux-mêmes déterminants et suffisants.
Les existentialistes chrétiens y voient la possibilité d’un jugement divin qui ne soit pas injuste (puisque nous devons nous reconnaître responsables), jointe à l’impossibilité de nous assurer par nous-mêmes du sens absolu de nos actes et donc de ce que le jugement divin retiendra pour et contre nous (puisque nous ne sortons jamais de ce qui fait sens pour nous et que nous reconstruisons en permanence ce sens « en situation »).
Les existentialistes « séculiers », en plaçant la problématique chrétienne au second plan, lui substituent celle de l’histoire, puis progressivement de l’Histoire avec un grand H à mesure qu’ils se rapprochent du PCF. Pour Sartre, l’être humain est individuellement situé en ce qu’il est né ici et à telle date de tels parents dans tel milieu de telle société géographiquement localisée, qu’il est d’abord dominé par ce contexte, que sa vie ne se construit d’abord qu’en arrière-plan de la vie qu’autrui lui souhaite, et qu’il rencontre sur son chemin tels adjuvants et tels opposants quand il se projette activement dans l’avenir. Il est par ailleurs collectivement situé par sa distribution sur la planète et par l’histoire factuelle dont il hérite, à laquelle il se doit de donner un sens collectif susceptible de faire sens au niveau individuel. C’est ici que Hegel et Marx peuvent entrer en scène dans la mesure où ils ont tracé le fil directeur d’une histoire qui soit l’Histoire, la même histoire collective pour toustes, une histoire véritablement universelle et non pas la vision unilatérale de quelques-un.e.s sur les faits passés et à venir, une domination de la Raison et non plus celle d’un groupe sur un autre, d’un individu sur un autre. Hégélianisme et marxisme sont des faits culturels par rapport auxquels un intellectuel français de 1947 est tenu, par le statut d’intellectuel qu’il s’est adjugé, de se positionner. Et Merleau-Ponty a choisi son camp : il sera marxiste jusqu’au bout du marxisme, mais pas au-delà. Tout son ouvrage consiste à déterminer les limites du marxisme.
4) Les situations-limites
Le raisonnement de Merleau-Ponty repose in fine sur une thèse assez simple : (1) il y a des moments particulièrement tendus où l’exercice individuel de la liberté a une incidence sur la vie et sur la mort d’autrui, incidence qui va jusqu’à le faire mourir ou le sauver, et donc où la responsabilité de chacun.e est toujours déjà engagée dans un choix à la Buridan décidant de qui tuer et qui sauver ; (2) c’est dans ces moments-là que l’histoire devient une affaire sérieuse et que les individus peuvent enfin faire date collectivement, orienter, par l’exercice même de leur liberté individuelle (dont les incidences apportent vie et mort), l’organisation à venir de la société et, plus loin, de l’Humanité.
Pour Merleau-Ponty, ces moments-là surviennent lors des guerres ou des révolutions. Pendant une guerre, déserter le front ou, à l’arrière, militer pour la paix, c’est tuer un soldat qui se bat pour nous, soit par affaiblissement de la ligne de front, soit par démoralisation de la population et affaiblissement du soutien au front, c’est donc trahir. Pendant une révolution (une vraie, pas de palais), c’est-à-dire une guerre civile, la société à venir sera celle du parti vainqueur et le sort du parti vaincu sera entre ses mains : il n’y aura eu que deux interprétations possibles des événements, que deux jugements possibles des actes et des personnes qui en sont responsables ; la neutralité n’est pas, dans une guerre civile, une option historique envisageable, puisqu’il y a toujours un vainqueur. Qu’il s’agisse d’une guerre extérieure ou d’une guerre civile, la situation est telle que, sans pour autant qu’elle s’en trouve essentiellement bridée, la liberté individuelle s’exerce avec des effets collatéraux graves.
Merleau-Ponty importe cette théorie dans le contexte des procès staliniens de 36-38 qui ont eu lieu en temps de paix, en avançant l’idée suivante : quand une révolution rencontre l’hostilité de ses voisins (cf. la révolution française combattue par toute l’Europe), a fortiori quand elle possède une dimension universelle (cf. la révolution prolétarienne soviétique combattue par le reste du monde), quand une guerre se poursuit par la résistance du vaincu, la liberté a les mêmes incidences vitales « pendant de nombreuses années », jusqu’à ce que la souveraineté révolutionnaire soit reconnue par les autres nations, la paix intérieure revenue et la réconciliation proclamée. Rester neutre est, dans ces périodes tendues, impossible. Jusques à quand précisément ? Chaque situation est particulière : la guerre civile soutenue par les nations européennes jusqu’en 1921, les ratages des premières expériences de collectivisation à marche forcée, la lutte à mort déjà engagée entre le communisme et le fascisme en Espagne qui ne demande qu’à s’étendre sur le territoire russe lui-même, dont les infrastructures de défense sont très dégradées et qui ne peut déployer son potentiel militaro-industriel sans plonger les masses dans la famine, un pays qui ne survit que par le sacrifice de toute une génération, voilà la situation en URSS au moment des procès de Moscou (*), situation telle que Boukharine, selon Merleau-Ponty, ne pouvait nier l’accusation de traîtrise qui était portée contre lui qu’en « assassinant » la révolution elle-même, qu’en rendant le retournement décisif de Stalingrad impossible, par la démoralisation qu’il allait répandre dans les rangs du prolétariat. Il ne l’a pas voulu, il a choisi le sacrifice, se faisant tout de même un point d’honneur de faire restituer par le verbatim du procès le sens de l’histoire qu’il avait pu développer par sa pratique marxiste, la valeur de son autocritique au regard d’une Histoire dont la fin, seule universelle, est l’humanité sans classe, et la façon dont il a accepté sa suppression pour raison d’État.
Il va sans dire qu’avec ce genre de raisonnement et en prêtant ce genre de comportement sacrificiel aux victimes, Merleau-Ponty n’est pas près de trouver une limite à l’exercice de la violence légitime, pour peu qu’elle ait pour origine une décision du parti communiste.
(*) Je renvoie ici aux Mémoires du général dissident Piotr Grigorenko et à son diagnostic sur l’état des infrastructures défensives de l’URSS en 1937 et sur la grande famine qui a touché l’Ukraine en 1931-33. Lui-même a eu l’occasion de rénover, à faible coût, l’une des places de la ligne de défense soviétique : il était tout à fait possible de rénover en peu de temps l’ensemble de la ligne. Staline (avec son proche entourage) est pleinement responsable de la décision de son démantèlement et de sa reconstitution hâtive dans une zone trop rapprochée des positions ennemies : il est pleinement responsable de l’état de « nécessité » que Merleau-Ponty pense imposé de l’extérieur par l’hostilité du monde. Il en va de même pour la famine en Ukraine, dont la cause directe est l’erreur, que Staline n’a jamais assumée, commise dans ses exercices de planification centralisée de l’économie agricole, et non pas une nécessité extérieure, une météo défavorable ou la trahison des cadres ukrainiens du parti, passés à l’ennemi, et du peuple ukrainien tout entier. La « nécessité », à laquelle l’URSS s’est trouvée effectivement confrontée, a très largement résulté des libres choix de ses dirigeants, dans un système aux rouages globalement assez huilés pour ne faire qu’amplifier leur incompétence initiale. Cela seul suffit à discréditer les procès et la ligne du parti, sans avoir à chercher plus loin.
5) Le prolétariat et la vérité Historique
Sa vision des choses, Merleau-Ponty l’emprunte à Marx et, au-delà de Marx, au socialisme d’avant 1848, confronté à la misère parisienne plus encore que londonienne. La réalité du prolétaire était alors celle d’un individu suspendu entre la vie et la mort, que la maladie emportait plus ou moins vite, au gré des oscillations d’un chômage qui tuait, s’il se prolongeait trop, au gré de celles du prix des denrées de première nécessité qui, monté trop longtemps trop haut, devenait fatal. La seconde moitié du XIXe siècle voit une nette amélioration de la situation. Dans l’Europe industrielle, alors même que les écarts de richesse augmentent considérablement, le revenu du travail gagne continûment en pouvoir d’achat, ce qui réduit notamment l’impact des périodes de chômage – moyennant la solidarité ouvrière à l’échelle de l’Europe. C’est loin d’être le cas dans les pays qui s’engagent dans la transition industrielle, par exemple la Russie, où se reforme le prolétariat du Paris de 1830. Les colonies, surtout, présentent tous les traits de l’exploitation à la vie à la mort de l’homme par l’homme, sous couvert d’une idéologie libérale humaniste de progrès technique universel à partager entre toustes, à condition de respecter les règles du marché, le droit lié à la propriété privée et l’avance prise par les nations les plus « méritantes », qui accomplissent leur mission civilisatrice par pure grandeur d’âme.
En 1947, la réalité parisienne de 1830 se lisait dans le passé proche de l’URSS, dans l’avenir proche ou lointain des pays préindustriels et dans l’éternel présent des colonies. Ce qui, de réalité, commençait à devenir un mythe à force de déplacement et décentrement – le prolétaire acculé à la lutte à mort –, portait et porte d’ailleurs encore (pour les intellectuel.le.s de gauche) le sens de l’Histoire, seule histoire qui vise la fin des classes et donc seule digne d’un H.
Le prolétaire qui fait vivre autrui en se livrant, non sans lutte, à la mort, est, pour Merleau-Ponty, la source de la vérité sur la société et sur l’histoire à faire : il faut le suivre ou « le précéder d’un pas mais pas plus » (Lénine). De par sa condition, il comprend de façon intuitive comment guérir les maux de société, et sa boussole ne dévie jamais, tandis qu’il progresse vers son but avec les autres prolétaires, ses amis certes, mais dont la mise à mort inévitable doit lui faire préférer les nouvelles générations. Car le prolétaire est collectivement le sacrifié par excellence, à sacrifier, toujours déjà sacrifié, mais individuellement libre de l’assumer ou pas, et dont le sacrifice ouvre plus largement l’avenir pour une génération sans classe.
Boukharine apparaît dès lors comme le double de Merleau-Ponty, son double idéalisé, qui, tout en ne faisant pas partie du prolétariat, est mis en situation d’être Historique et qui, par son sacrifice, rejoignant le prolétaire, choisit l’Histoire contre les histoires. Méditer sur lui, sur sa situation, puis revenir à celle de l’intellectuel français de 1947 pour déterminer en quoi celui-ci peut modestement s’inscrire dans l’Histoire, voilà ce qu’entreprend Merleau-Ponty dans son ouvrage. Voilà comment il rêve sur un mythe et importe dans notre culture le fantasme d’une situation universellement explosive pour le meilleur ou pour le pire de l’humanité, au regard de laquelle nous devons, dans notre situation concrète plus ou moins éloignée des zones de haute tension, régler notre conduite, et avons simultanément le devoir, puisque discours et action se confondent, d’exprimer notre position quant à la fin de l’Histoire et aux partis politiques qui la portent.
6) Question de méthode
Chercher à délimiter la sphère de la violence historiquement légitime, à établir le degré de tension sociale au-delà duquel les modes de vie prennent une dimension politique, de même que vouloir distinguer le bon pauvre du mauvais pauvre, le bon Français du mauvais Français, tout cela ne peut conduire qu’à des impasses et au règne de l’irrationnel en politique comme en philosophie.
Dès qu’il s’agit en l’occurrence de définir, c’est-à-dire de circonscrire, le groupe des « vrai.e.s prolétaires », celleux dont la situation est telle que tout est pour elleux question de vie ou de mort, survient le risque d’un double glissement :
par surcharge indéfinie de critères qui finissent par exclure tout.e prétendant.e à ce statut,
a contrario par réduction progressive des critères jusqu’à inclure un maximum d’individus.
De même, quand il s’agit de fixer le degré de tension sociale au-delà duquel toute décision met en danger un.e concitoyen.ne, le glissement se produit dans deux directions :
d’un côté on dira qu’on ne l’atteint jamais, même en pleine guerre totale, car il ne subsiste plus d’administration capable de contrôler les individus (Merleau-Ponty tombe dans ce piège, en affirmant qu’il n’était pas possible à l’URSS de 1937 de surveiller des millions de Soviétiques, de poursuivre systématiquement les « déviant.e.s » et de les encadrer dans des camps de travail) ;
de l’autre, qu’au comble de la paix dans les pays occidentaux, le moindre de nos gestes décide de la vie et de la mort d’un enfant non occidental.
Merleau-Ponty avait prévu ce genre de critique. Voici ce qu’il répond : « le communisme seul suit le chemin de l’Histoire, lui seul a donc le droit de se perdre dans l’irrationnel, parce qu’au final la raison triomphante le justifiera y compris dans ce qu’il n’a pas su maîtriser. » En gros, quels que soient les critères qu’il choisit pour déterminer l’appartenance au prolétariat ou pour proclamer l’état de crise, et si irrationnels soient-ils, le parti communiste sera justifié par la Raison le jour de l’accomplissement de l’Histoire.
On en revient donc au point de départ : on peut bien se convaincre que le prolétaire, simple humain sans qualité, est l’universel à l’œuvre dans l’histoire, que seule l’histoire qui conduit à une humanité universelle libre mérite de porter le nom d’Histoire, on aura toujours à identifier les « vrais » prolétaires, dont la boussole ne peut continuer à pointer vers l’universel que s’ils restent purs, qu’à condition que soient détectés suffisamment tôt les traîtres, au premier rang desquels les transfuges de classe opportunistes, dont le but ne peut être que de restaurer à leur profit l’ancienne société de classe. De même on ne pourra éviter de se demander ce que c’est que cette boussole d’universalité, ce sens inné de l’humanité sans classe, dans une société où la solidarité internationale des travailleurs n’a plus d’existence concrète depuis la chute de la Commune de Paris (l’association internationale des travailleurs, dont le but était de coordonner le financement international des grèves dans tous les pays industriels, disparaît en 1872).
7) La menace ne résoudra pas l’indifférence aux questions politiques
L’interpellation possède bel et bien un caractère impératif, que nous expérimentons quand quelqu’un nous hèle dans la rue. Si cet appel nous touche, c’est bien que nous reconnaissons à chacun.e un droit à interpeler, droit qui relève assez clairement d’une culture sociale égalitaire. La même expérience nous montre aussi que nous pouvons choisir de passer outre ou de nous arrêter et d’écouter. Sans cette liberté de choix, le geste d’hospitalité à l’égard d’autrui n’aurait évidemment aucune valeur. Et même dans une culture de l’hospitalité qui n’est plus la nôtre, recevoir reste une obligation choisie, qui engage une responsabilité, a minima celle de tenir éloignés, pendant le temps d’une écoute, ses propres problèmes. De ce point de vue, l’œuvre d’Emmanuel Lévinas tend à mettre en avant le renfort réciproque de la liberté d’indifférence de l’égoïté existentielle et du pouvoir re-ligieux plus que politique de l’interpellation.
L’interpellation à caractère politique existe tout autant que les autres. Elle dispose de son institution par excellence qui est le parlement démocratique, où chacun.e peut invectiver chacun.e à son gré et où le jeu de l’interpellation est régulièrement surjoué. Les effets de champ sont ici maximisés : toute interpellation est positionnante et positionnée, elle émane d’un groupe et s’adresse à un autre groupe, et derrière l’interpellation se jouent alliances et ruptures. Un anthropologue y verra un rite d’hospitalité politique égalisant avant d’être dispositionnant. Un sociologue poussera jusqu’à y repérer le pouvoir social comme l’enjeu du jeu. Il continuera en remarquant que le jeu n’est jouable que sous réserve d’un certain capital. L’anthropologue rebondira en évoquant une société hiérarchisée où une classe particulière s’affronte égalitairement pour le pouvoir sur tous les sans-classe, avec cette particularité très européenne que le pouvoir politique se prend par l’acclamation du peuple, ce qui a pu se traduire par le port des couleurs du parti qui doit vaincre (le blanc de la Bourgogne à Paris au XIVe siècle, la cocarde tricolore pendant la Révolution), ce qui se traduit aujourd’hui par le vote, et en amont du vote par la manifestation de son attachement au bon parti. De cela, il est facile de conclure au dévoiement de l’interpellation au sens lévinassien du terme, un dévoiement au profit d’un jeu véritablement joué par quelques un.e.s, ces divinités politiques qui ont besoin du *kred populaire pour s’affronter entre elles.
L’argument selon lequel, parmi tous les partis politiques, il y en a un qui a la Raison avec lui et qui possède le sens de l’histoire avec un grand H, qu’être interpelé.e par lui c’est avoir l’honneur d’être invité.e à participer à la scène Historique et, en cas de réponse négative, devenir responsable du ralentissement de l’Histoire, cet argument n’a pas plus de poids que celui des patrons qui demandent aux ouvriers d’accepter le revenu minimum au nom du progrès dont les générations futures pourront bénéficier grâce à leur sacrifice.
Il n’en a pas plus, celui qui met en avant l’existence de situations-limites pour lesquelles l’exercice de la liberté a des incidences mortelles sur autrui, c’est-à-dire pour lesquelles chacun.e est amené.e à jouer le jeu de pouvoir du champ politique, qu’iel le veuille ou non. Ce type d’argument n’est contraignant qu’en apparence, car il ne dispose pas de critère pour dire où, quand et pour qui la limite est atteinte.