Source :
Arendt Hannah (1906-1975), Les origines du totalitarisme, Sur l’antisémitisme, 1951.
Qu’est-ce qui a rendu possible la « solution finale » ? Telle est la question qui guide les analyses philosophico-historiques de Hannah Arendt dans le premier tome de sa trilogie sur les origines du totalitarisme. Le fait marquant est selon elle le glissement progressif en Europe occidentale et centrale de l’attention au judaïsme comme religiosité des « cœurs endurcis », aveugles à la révélation, à celle à la judéité comme vice moral racial, inscrit dans le corps biologique. Si le judaïsme peut se « soigner » au moyen d’une conversion volontaire et d’une pénitence rigoureuse, on ne se débarrasse de la judéité que par l’extermination des corps. L’antisémitisme, qui est obsédé par la judéité, ne se répand cependant pas avant le dernier quart du XIXe siècle, alors que la lutte contre le judaïsme est obsolète dès la fin du Moyen Âge. Entre-temps, une zone de flou s’est installée, au terme de laquelle l’antisémitisme a pu prendre son essor. C’est cette zone qui intéresse particulièrement l’autrice, qu’elle étudie sous l’angle politique puis social, soutenant la thèse que les Juifs n’ont jamais eu de visée politique en Europe occidentale et centrale, ni de statut social digne de ce nom, même après la Révolution française et ses mesures de droit visant à leur égalité avec les non-Juifs. Arendt peut ainsi saisir la vérité et l’erreur historique de l’antisémitisme : dans l’erreur quand il affirme que les Juifs mènent politiquement le monde et qu’ils sont à ce titre « un État dans l’État », visant plus juste quand il prétend que les Juifs sont « une nation dans une nation » et qu’ils concentrent des habitus sociaux de « parias » (concept sociologique américain équivalent aux « marginaux » chez nous), même quand ils sont « assimilés ». S’interrogeant sur la possibilité que les antisémites aient vu partiellement juste sur le statut social des Juifs et sur les raisons de leur erreur quant au rapport de ceux-ci à la politique, sachant que rien, « officiellement », c’est-à-dire sur le plan juridique, n’explique cette perspicacité ni cet aveuglement, elle est amenée à voir dans le désir nihiliste d’un arrière-monde mystique mais désacralisé, régissant le monde politique et social, la racine de l’antisémitisme, de ses vérités et de ses erreurs. La zone de transition qui couvre plusieurs siècles est de fait caractérisée par la montée progressive de ce sentiment, de cette Stimmung, qui ne se déploie véritablement qu’avec la Révolution française, au moment où s’exprime publiquement la volonté d’égaliser les statuts des Juifs et des non-Juifs.
La liaison de Hannah la Juive avec l’antisémite nazi Martin est bien connue, de même que l’influence (objet de fréquentes critiques) de ce dernier sur sa philosophie : ainsi le concept de Stimmung (tonalité, sentiment profond), essentiel chez lui, est remployé ici comme concept-clé de l’analyse historique. Paradoxe ? Non pas : Sur l’antisémitisme est aussi, et de façon centrale vu la place qui y est donnée à l’étude des intellectuels juifs au XIXe siècle, une socio-analyse de l’autrice par elle-même, à la recherche de son héritage social et des moyens de l’objectiver afin qu’il ne régisse pas sa vie sans son consentement. C’est ici en tant que Juive et intellectuelle juive, et non pas en tant que femme et femme juive (l’ouvrage, ce qui constitue l’une de ses limites, laisse de côté les questions de genre), qu’Arendt interroge son héritage.
La nation dans la nation
Avant la Révolution française, les Juifs vivaient avec un statut à part, chaque communauté dépendant du pouvoir seigneurial local, auprès duquel elle était représentée par l’un des leurs.
Arendt étudie plus particulièrement le cas allemand qui fournit « l’idéal-type » de ce système et de son évolution. En Allemagne, la multitude des seigneuries indépendantes, dont la plupart ne pouvaient prétendre à l’autonomie alimentaire, vestimentaire ou artisanale, impliquait d’intenses relations commerciales entre elles. La mobilité des Juifs était permise dans ce cadre, par le biais d’échanges, notamment matrimoniaux, entre communautés voisines. Des réseaux familiaux juifs se sont ainsi développés, le long de routes commerciales, se prolongeant jusqu’en Italie d’un côté, aux Pays-bas de l’autre, tous plus ou moins investis dans le commerce à longue distance et dans son financement. Les seigneurs allemands ont su s’allouer les services des représentants des communautés juives de leur ressort, compétents pour financer des investissements, qu’ils fussent marchands ou militaires. C’est ainsi qu’est apparu le « Juif de cour », progressivement aux XVe et XVIe siècle et de façon généralisée aux XVIIe et XVIIIe siècles, fonction héréditaire de fait plus que de droit, propre à former un habitus particulier : l’assimilation (en pensée) de la famille juive disposant de représentants auprès des cours princières à la famille aristocratique, habitus méconnu (terme bourdieusien équivalent à celui de déni en psychanalyse et désignant une ignorance volontaire mais inconsciente) par l’aristocratie qui n’avait que mépris pour le Juif de cour. Ces représentants compétents en finances ont joué un rôle de plus en plus étendu auprès des princes : du simple prêt à la gestion domaniale en passant par la logistique des campagnes militaires, avec la fourniture à moindre coût de nourritures, vêtements, outils, etc. Chaque famille élargie pouvait mobiliser simultanément tous ses membres et, à travers eux, toutes les communautés juives qu’ils représentaient. Pour Arendt, ce mécanisme a contribué à l’émergence du pouvoir princier absolu (par exemple en Prusse), capable de gouverner directement son territoire sans la médiation des nobles, désormais utiles seulement à la guerre.
Les familles juives disposant de représentants auprès des princes, polarisées sur le modèle de la famille aristocratique, tendaient à se séparer de leurs communautés d’origine, tout en continuant à leur fournir des rabbins. Le Juif de cour se définit par sa loyauté envers le prince, dont il se fait un point d’honneur et le moyen de réaliser l’idéal familial. Les communautés juives étaient de leur côté globalement pauvres, ne subsistant qu’en se pliant aux directives économiques de leurs représentants (dont le travail à faible coût pour ne pas grever le budget du prince). Pour autant, le système n’était pas figé : de nouveaux candidats à la représentation apparaissaient sans cesse, issus soit des cousinages lointains des Juifs de cour, soit de familles pauvres. La « classe moyenne » des familles juives n’était pas encore en relation avec la société non-juive : elle vivait des services commerciaux fournis pour le compte des Juifs de cour et s’honorait des services religieux, de plus en plus délaissés par ces derniers, rendus à leur communauté.
Les non-Juifs roturiers détestaient les communautés juives, auxquelles ils n’avaient affaire qu’en dernier recours. Les nobles ayant occasionnellement affaire au Juif de cour se contentaient de le mépriser. Seul le prince le voyait d’un œil favorable, reconnaissant pleinement sa compétence : le Juif de cour est le méritant par excellence, le méritocrate radicalement séparé de l’aristocratie du sang.
À partir de la Révolution française, ce système peu stable se rigidifie et se fracture. La promotion de l’égalité émerge en même temps que la dénonciation des privilèges. La réaction des Juifs aisés à ce mot d’ordre démocratique, qu’Arendt juge à première vue « surprenante », montre à quel point le sens même de leur existence est lié à leur exclusion sociale a priori, c’est-à-dire à l’exclusion sociale de tous les Juifs. Sans elle, pas de représentation, pas de compétence reconnue, pas de mérite, pas de privilège princier, pas d’égalité par le haut – la seule égalité désirée, l’égalité aristocratique, que l’on doit conquérir sous les auspices du prince. La perspective d’une égalité générale accordée à tous (mais pas à toutes) dans un esprit démocratique signifie d’une part la dévaluation de l’égalité pour des Juifs qui y voient un privilège à dispenser de façon exceptionnelle, d’autre part la disparition du mérite qui obtient l’égalité par la démonstration d’une supériorité liée à une ascension d’autant plus marquée qu’elle part des tréfonds de l’inexistence sociale, et par la nécessité de faire toujours mieux pour obtenir autant. Devenir égal parce qu’on est supérieur et ne devenir égal qu’au sommet de la société : tel est, pour Arendt, le fantasme social inconscient qui constitue l’identité juive (aisée) en Europe occidentale et centrale au moment de la Révolution, et qui se manifeste subitement quand l’égalité et l’abolition des privilèges sont mises à l’ordre du jour des débats politiques. Et ce fantasme de certains Juifs apparaît en même temps que le désir de pouvoir discriminer d’autres Juifs. Cela commence en 1792 avec les Juifs bordelais qui écrivent aux parlementaires girondins pour leur demander d’excepter les Juifs de l’égalité citoyenne. Cela se poursuit en 1815 avec les Juifs prussiens exprimant leurs réticences à ce que l’unité allemande soit étendue aux territoires d’Europe de l’est. Arendt remarque que le danger pour les Juifs vient toujours des Juifs de l’est : les bordelais craignent d’être égalisés avec les alsaciens, les prussiens avec les russes. L’est abrite des hordes de Juifs misérables prêts à déferler et à rompre le fragile ordre des choses occidental, brigands potentiels plutôt que postulants à l’ascension sociale par le mérite.
La situation à laquelle les Juifs étaient parvenus avant la Révolution est ainsi amenée à évoluer en se durcissant :
Les Juifs de cour sollicitent une reconnaissance tangible de leurs souverains. C’est ainsi que la famille Rothschild finit, non sans peine, par obtenir au milieu du XIXe siècle, en Autriche, le titre de baron, titre de noblesse de peu de valeur, mais titre enfin. Cet exploit fait suite à certaines tentatives pour acquérir des droits féodaux sur les communautés juives des États-nations en formation, droits spéciaux qui, sans offrir une réelle reconnaissance aristocratique, en constituent le préalable.
La situation des Juifs des familles aisées (le plus souvent cousins plus ou moins éloignés des Juifs de cour) est plus complexe. Ils se tournent d’abord vers les cercles aristocratiques marginalisés par la formation des États-nations et réunis par leur opposition au principe d’égalité. Puis, une fois reconnue l’incapacité des États-nations à réaliser l’égalité, l’aristocratie reprenant partout ses droits, ils commencent à se rapprocher des cercles républicains, qui réclament l’égalité des chances et la reconnaissance du mérite. Dans les deux cas, ils s’opposent aux Juifs de cour, donc à leur propre famille, autant qu’à la communauté à laquelle ils restaient jusque-là liés par des fonctions honorifiques, tournés vers l’assimilation, du moins une assimilation qui les maintient dans une différence autre que la différence communautaire : « homme dans la rue, Juif à la maison (et non pas dans la communauté) ».
Les communautés juives perdent leur indépendance (les Juifs de cour qui les gouvernent n’en sont pas issus) et leurs soutiens (les familles aisées) prennent leurs distances avec elles, ce qui tend à les réduire effectivement à une misère qui relevait jusqu’alors du fantasme.
La rupture n’est cependant pas complète : l’égalité dans le statut de citoyen permet aux Juifs d’investir les secteurs économiques dans lesquels ils avaient acquis des compétences : commerce alimentaire ou textile, médias et banques de crédit, qui continuent à rendre possibles les ascensions sociales, au détriment néanmoins du sentiment d’appartenance positive à un groupe de Juifs.
Les Juifs n’ont développé aucun sentiment d’appartenance à la société de l’État-nation dont ils relèvent désormais et qui les inclut de droit. S’étant construits sur la base d’un statut à part, leur intégration ne peut signifier pour eux que leur disparition :
Le nouveau pouvoir gouvernemental d’État, en se hissant au-dessus des classes, n’emporte l’adhésion d’aucune. Seules les grandes familles juives lui restent fidèles, même si leur puissance financière n’est plus à la mesure des États-nations parvenus à maturité. Elles lui restent fidèles dans la mesure où elles ont un ancrage en chacun d’eux, parce qu’encore une fois, c’est leur réseau transnational qui fait la différence. Le XIXe siècle est le grand siècle de la diplomatie juive et des relations inter-étatiques en général. Ce faisant, elles se séparent toujours plus des autres Juifs, englués dans le jeu fluctuant des classes sociales pour les plus favorisés, toujours socialement discriminés pour les autres.
Les Juifs qui cherchent à s’assimiler selon la formule « homme dans la rue, Juif à la maison » pénètrent dans les cercles marginalisés des mécontents au plus proche de l’État : aristocrates conservateurs qui veulent recréer une élite ou bourgeois républicains « de gauche » (au sens très large, incluant libéraux et socialistes) qui s’inquiètent pour leur place de fonctionnaire au moment où l’ancienne noblesse réinvestit les ministères. Arendt analyse les deux situations :
En Angleterre, Benjamin Disraeli (deux fois Premier ministre) est l’idéal-type du Juif aisé ambitieux et convaincu de sa supériorité. Il vise un cercle très fermé, celui des aristocrates les plus conservateurs. Il parvient à s’y introduire et y sera fêté toute sa vie. Issu d’une famille de Juifs assimilés coupée de la communauté, Disraeli n’a des Juifs qu’une image floue, mais la certitude que sa judéité rend possible une mobilité sociale hors de portée des non-Juifs. Être juif est un pouvoir, qui n’opère que chez ceux qui ne le sont pas. C’est parce que le Juif fascine le non-Juif, comme un supérieur fascine un inférieur, qu’il peut tout socialement. Cette certitude, Disraeli l’exprime haut et fort. Et ça marche : extravagant, il captive, pénètre tous les cercles, s’élève, se fait apprécier de la reine Victoria elle-même. La Stimmung des arrières-mondes et des pouvoirs occultes est bien à l’œuvre ici : elle fonde l’aura « moderne » du Juif magicien. En sortant le Juif de la maison, Disraeli a transgressé l’interdit du Juif assimilé, pour montrer que l’assimilation est impossible, ou tout au moins qu’elle recèle une contradiction, destructrice à long terme. On retrouve cette figure particulière du Juif brillant en société dans l’œuvre de Proust qui l’analyse avec finesse, étant lui-même « à demi-juif » et sachant le faire valoir si besoin.
Du côté de la bourgeoisie (cultivée) :
Soucieux avant tout d’égalité des chances, et sensibles par-dessus tout à la réapparition des privilèges aristocratiques susceptibles de limiter leur accès à l’administration, « les libéraux » [allemands, au lendemain du Congrès de Vienne] introduisirent dans le débat la distinction entre les Juifs pris individuellement, « nos frères », et les Juifs pris collectivement, distinction qui n’a cessé, depuis, de caractériser l’antisémitisme de gauche.
L’égalité étendue aux Juifs suscite chez les intellectuels de la bourgeoisie déclassée un brusque engouement pour les assimilés qu’ils sont amenés à croiser. Cherchant à dépasser les limites de l’État-nation tel qu’ils le voient devenir, nourris d’idéalisme humaniste, ils voient en eux, « nos frères », l’être humain dans sa pureté naturelle, dont ils peuvent faire l’épreuve pour juger s’ils conservent cette humanité qui fonde leur humanisme. Car le Juif dans son individualité assimilée, ayant perdu ce qui faisait de lui un Juif, est rendu à l’état de nature. Sans cette assimilation, point de rencontre humaniste possible. Or elle suppose les Juifs à l’état de non assimilation, susceptibles d’appréciations négatives : le champ est libre pour un antisémitisme général propre à renforcer le rayonnement du Juif individuel. L’antisémitisme de gauche y trouve sa source. Le philosophe Moses Mendelsohn, grand-père du compositeur, incarne cet idéal d’un Juif singulier qui n’est pas juif : ses « amis » ne l’aiment que pour se prouver leur humanité, tel cet « ami noir » que mettent en avant certaines personnalités de la droite et de l’extrême-droite française… ou « l’ami juif » de la gauche pro-palestinienne.
Arendt évoque le cas de Karl Marx, Juif assimilé dont la trajectoire lui semble représentative de la destinée sociale de beaucoup d’intellectuel.le.s juifves, elle-même comprise. Marx a été bien accueilli dans les milieux intellectuels de gauche, où il a bien voulu jouer le jeu du bon Juif pris individuellement face aux mauvais Juifs pris collectivement, avec ses critiques des Juifs de cour et plus généralement du positionnement des Juifs dans l’économie : dans les médias au service du pouvoir, dans les secteurs du crédit et du commerce, c’est-à-dire hors de la sphère proprement productive. S’exceptant du groupe des Juifs pour n’en retenir que ses hautes capacités à dépasser sa condition, jouissant de l’amitié admirative du non-Juif Engels, il s’est concentré sur la question des classes, des déclassements et des reclassements, qui n’intéressaient que les non-Juifs, non sans y réintroduire sa problématique propre, à travers le mythe du prolétaire porteur de l’avenir de l’humanité, être humain pur qui ne se distingue du Juif assimilé que parce qu’il est le pur humain à l’état de culture et non plus à l’état de nature. Ce léger décalage est significatif de la critique inconsciente que Marx fait aux Juifs : l’absence de sens politique, qu’ils soient parvenus ou confinés dans leur pauvre communauté d’origine. Le prolétaire a contrario est une entité collective disposant de sa propre culture productive, douée du sens de l’histoire et à qui il ne manque qu’une avant-garde pour s’engager politiquement. Marx ne parlera plus jamais des Juifs, disparus de la pensée socialiste au moment où l’on commence à songer à leur extermination physique.
Juifs proches du pouvoir ou Juifs assimilés sont pris dans un cercle vicieux, où se renforcent mutuellement la Stimmung qui donne le ton des relations sociales avec les non-Juifs, et leur tendance initiale à se séparer d’eux-mêmes, de ce qui fonde leur collectivité (culture, rite, habitus, affaires).
L’égalité politique n’a pas entraîné l’égalité sociale des Juifs et des non-Juifs. Bien qu’ils n’aient jamais véritablement formé une « nation dans la nation », ce qui supposerait a minima un sentiment d’unité collective, les Juifs, attachés à leur différence, ne se sont pas non plus fondus dans la société, bien au contraire, même pour les plus assimilés. « Hors société » est ce qui les caractérise, avant comme après la Révolution française. De là leur incapacité politique, car s’engager politiquement suppose de faire partie intégrante de la société.
L’État dans l’État
Lorsque l’antisémitisme apparaît au grand jour, vers 1880, le contexte a changé, l’État-nation a perdu de son intérêt politique face à la montée de l’impérialisme qui bouscule les frontières. L’impérialisme se distingue du colonialisme par la volonté d’étendre le territoire national et son industrie au-delà des frontières nationales, plutôt que de s’en tenir à une exploitation sur le plan commercial les territoires ultramarins. C’est ainsi que naissent le capitalisme d’État et le régime des concessions nationales à durée limitée, concessions industrielles et non plus commerciales, où les Juifs ne jouent plus qu’un rôle marginal, ainsi que le remarquait Marx. Le lien entre Juifs et grand capital n’en est pas moins établi et de façon d’autant plus décomplexée que la dénonciation antisémite apportait des voix populaires indispensables à la réussite politique. Ces voix n’étaient pas celles des ouvriers, mais de la petite bourgeoisie qui, délaissée par l’État au profit du grand capital industriel, se trouvait plus dépendante que jamais des banques de crédit juives qu’elle n’avait jamais aimées et qu’elle pouvait maintenant ouvertement détester.
Antisémitisme et supranationalisme
L’antisémitisme n’est pas fondamentalement nationaliste, et réciproquement le nationalisme n’est pas fondamentalement antisémite. C’est du moins ce qui ressort des analyses de Arendt.
Que le nationalisme ne soit pas fondamentalement antisémite, cela se comprend, puisque l’antisémitisme est né sur les ruines de l’idée d’État-nation. Par ailleurs, les seules classes qui avaient à gagner au nationalisme à la fin du XIXe siècle, à savoir la protection d’un État national fort, étaient la petite bourgeoisie et la paysannerie, toutes deux, il est vrai, sensibles à l’antisémitisme, mais incapables de le formuler et de le porter politiquement. C’est essentiellement la droite conservatrice, aristophile, chrétienne et élitiste, qui en porte la responsabilité. L’antisémitisme des « masses » est depuis le départ le fruit d’une manipulation et n’est aucunement susceptible de se soutenir lui-même, du moins en Europe occidentale et centrale.
Que l’antisémitisme ne soit pas fondamentalement nationaliste résulte de ses liens étroits avec l’impérialisme et le christianisme. Arendt montre d’ailleurs qu’un but transnational n’est pas incompatible avec un orgueil national échauffé par la saine compétition entre jeunes États-nations.
L’antisémitisme de droite, plus « authentique » que celui de gauche, s’est construit sur la base de la Stimmung des arrières-mondes occultes : cette Stimmung ne se fait plus entendre sur le plan spirituel (le Juif magicien), mais géopolitique. Le but visé est la reconstitution d’une aristocratie à l’échelle européenne, d’ailleurs plus spirituelle que biologique, dans la perspective d’un empire effectif de l’Europe sur le monde, la dissolution des États-nations constituant un préalable obligatoire, leur concurrence étant considérée comme une dissipation d’énergie plutôt que comme un aiguillon. Il s’agit donc d’une visée géopolitique d’ampleur qui nécessite des accords internationaux entre les partis nationaux qui la partagent. À la même époque, l’internationalisme de gauche ne connaît pas la géopolitique et ne vise que la victoire sociale du prolétariat dans toutes les nations européennes industrialisées, sans remettre ces dernières en question.
Sans « arrière-monde » politique, cette nouvelle aristocratie n’aurait aucune place où loger. Or cette place existe et elle est occupée par trois groupes d’essence transnationale : la franc-maçonnerie, l’Église et les Juifs. Parmi ces groupes, seule l’Église (qu’elle soit catholique ou protestante) a de réelles intentions politiques. Les francs-maçons, en auraient-ils, ne disposent pas d’une organisation les permettant, les Juifs, qui bénéficient d’une telle organisation, ont toujours servi le pouvoir quel qu’il soit et n’ont connu aucun engagement politique avant la menace antisémite, à laquelle le sionisme a été leur unique et tardive réponse. La droite élitiste a cependant choisi de viser les Juifs en leur prêtant des intentions politiques qu’ils n’ont jamais eues : la domination du monde à travers la manipulation occulte de l’Europe. Le célèbre faux, le Protocole des Sages de Sion, exprime parfaitement les intentions des partis d’extrême-droite (appelons-les ainsi désormais), attribuées aux Juifs. C’est à partir de ce moment que ces derniers vont être exclus des missions diplomatiques qu’ils avaient remplies depuis près d’un siècle. Les francs-maçons ne sont jamais loin de subir le même sort, ni la Curie d’ailleurs. Les affinités, dans les nations catholiques, entre les jésuites et l’ancienne aristocratie concentrée dans l’armée, interdisent cependant aux élitistes les plus nihilistes d’accuser Rome. Les réformés de droite ne s’en sont pas privés, non plus que la gauche. Cela jusqu’à ce que la question perde de sa pertinence avec, en France, la loi de 1905 et, en Italie, les accords de Latran, avec lesquels Mussolini confine l’envahissante Église italienne dans les étroites limites du Vatican.
La gauche, focalisée sur ses ambitions sociales plutôt que politiques, et peu concernée par le sort des Juifs qui ne jouent pas de rôle particulier dans les usines, connaît bien le proto-antisémitisme de rejet des Juifs pris collectivement, mais ne peut reprendre à son compte que de façon extérieure les formules si efficaces auprès de la petite bourgeoisie et de la paysannerie. Son internationalisme aveugle à l’impérialisme jusqu’au célèbre livre de Lénine (L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917), son indifférence envers tout réseau transnational qui n’interfère pas avec le capitalisme, ne lui permettent que de récupérer des formules creuses ciblant les Rothschild et autres. Cela ne dure pas : l’affaire Dreyfus en France fait comprendre à Clémenceau que les grands financiers juifs jouent un rôle mineur dans la corruption généralisée qui caractérise le capitalisme de l’époque. De même Jaurès renonce à l’antisémitisme comme arme politique pour s’en tenir à un antisionisme de façade. Pour autant, de nombreux socialistes deviendront antisémites autant qu’anti-francs-maçons et anticléricaux. Telle est la force de la Stimmung et la persistance de l’image d’arrières-mondes politiques, d’ailleurs encore d’actualité : le complotisme se porte très bien, avec son volet antisémite inévitable.
Antisémitisme et anticapitalisme
Les Juifs ont rendu service au capitalisme d’État, sans avoir jamais eu la main sur lui, les masses financières en jeu dépassant largement leur capacité propre. L’amalgame entre la banque capitaliste et la banque juive de crédit procède d’une illusion. La grande bourgeoisie, à l’instar de l’aristocratie, n’a admis de Juifs dans ses rangs que ce qu’il fallait pour satisfaire son goût du Juif magicien.
Je voudrais rebondir sur cette idée, quitter un peu Hannah Arendt, et évoquer les liens actuels entre l’anticapitalisme et l’antisémitisme, liens qu’on voudrait croire fortuits et qui pourraient bien être structurels. Qu’est devenue en l’occurrence la distinction, si importante historiquement pour la gauche, entre le « frère juif » et les « mauvais Juifs pris collectivement » ? J’ai évoqué la collusion entre la figure du Juif assimilé, ramené à sa pureté d’humain doté de ses pleines capacités naturelles, et celle du Prolétaire, ramené quant à lui à sa pureté d’humain cultivé par son rapport concret (et conflictuel) à la nature et, s’il n’était exploité, doté de ses pleines capacités culturelles (réalisant « l’homme total » cher à Marx). Tandis que le Juif sympathique s’est nié dans le Prolétaire et ne subsiste effectivement que comme « relique », les « Juifs pris collectivement », ceux qui sont marqués au fer rouge par leur origine communautaire asociale et qui ne se sont pas purifiés dans le processus d’assimilation, ceux-là se sont incarnés dans Israël avec son cortège cosmopolite de pro-israéliens, c’est-à-dire de sionistes. En Israël, les Juifs au pluriel ont redoublé leur négativité par rapport au Juif assimilé transfiguré en prolétaire, de non-prolétaires ils sont devenus pur refus du prolétariat, anti-prolétariat. Par contraste, les Palestiniens sont devenus les nouveaux prolétaires réels, purs résistants au pur rejet du prolétariat et les intellectuels de gauche les témoins impuissants de la lutte qui se fait « là-bas », lutte décisive entre le prolétariat et l’anti-prolétariat. Et l’anticapitalisme dans tout ça ? Disons qu’Israël devient le soutien ultime du capital, capable d’agir à distance instantanément grâce à son réseau de très riches sionistes transnationaux. Caricatural ? Et pourtant l’antisionisme de gauche ne tient le plus souvent qu’à ça.
Conclusion
Deux enseignements me semblent s’imposer à la lecture du livre de Hannah Arendt.
Tous les marqueurs du chemin qui mène à la judéité comme vice biologique, comme perversion de l’espèce humaine et comme source de souillure spirituelle sont à proscrire absolument de notre pensée non-juive. L’ami juif, l’admirable Juif, le Juif magicien, le Juif humain plus qu’humain, les Juifs simultanément bandits et banquiers, trafiquants de femmes et d’enfants et seigneurs de la finance internationale, les Juifs passés de la diplomatie au complot, rien de cela n’est bon. La culpabilité même à l’égard des Juifves est à pratiquer avec précaution : bien fondée par l’histoire, elle peut constituer une nouvelle Stimmung, elle l’a peut-être même déjà constituée, propre à dégénérer en pénitence exterminatrice.
Le sionisme est le seul engagement politique juif à l’époque où Arendt écrit sa dernière préface en 1967. L’attaquer sans soutenir par ailleurs une politique juive alternative, c’est vouloir replonger les Juifs dans le désengagement politique et dans les apories du XIXe siècle. Cette alternative existe-t-elle aujourd’hui ? Il n’est pas possible d’avoir une opinion sur le sionisme sans savoir quelque chose de l’histoire contemporaine de la pensée politique juive. Et je ne suis pas sûre que les antisionistes s’y soient jamais attachés.
La question de l’antisémitisme de l’extrême-gauche française actuelle mérite donc mieux que le déni dont il fait l’objet chez ses dirigeants et ses sympathisants : il doit être regardé en face, conformément à la tradition d’auto-critique de cette famille politique. Quant à l’extrême-droite, s’il semble évident qu’elle y a renoncé (provisoirement) comme inutile à sa recherche du pouvoir (on sait les consignes, d’ailleurs imposées non sans peine, qu’a fait passer sur ce sujet la direction du RN à ses cadres et adhérents), elle commet une erreur (volontaire sans doute, évitons la naïveté), en expliquant l’explosion de l’antisémitisme chez LFI par son « islamisation » : l’antisémitisme de gauche ne vient pas d’« ailleurs », d’une « religion importée », il est consubstantiel à la doctrine de gauche et s’il est absent du parti socialiste et de ses dérivés aujourd’hui, c’est simplement qu’il est encore et toujours une ligne de partage qui permet de se distinguer politiquement, d’acquérir à peu de frais une identité politique, un shibboleth* comme l’était le cas Dreyfus, qui se fait encore et toujours sur le dos des juifs.
(* Marqueur culturel qui sert de ligne de partage pour identifier l'appartenance d'un individu à un groupe ou à un autre.)