Article
cité :
L’homme
à l’état de nature : Hegel et Rousseau, Gnathaena 2025
Sources :
Christophe
Colomb, La découverte de l’Amérique, I. Journal de
bord. 1492-1493, FM / La Découverte, 1980.
Avant
d’entamer la lecture du journal de bord de Colomb, ou du moins ce
qui nous en reste, c’est-à-dire essentiellement un résumé du
dominicain Bartolomé de las Casas, je pense qu’il est important de
garder deux choses à l’esprit.
Dans
ce journal adressé
aux « Rois catholiques » (Ferdinand
II d’Aragon et Isabelle de Castille),
il s’agit pour
son rédacteur de
justifier
la confiance qu’iels
lui ont accordée en « finançant » son voyage.
Or
plus
le temps passe et plus le profit du voyage s’avère
faible et décevant,
plus Colomb sent
la nécessité d’en
exagérer
l’intérêt,
d’où certaines descriptions dithyrambiques
des
populations, des ressources naturelles et des avantages
géographiques, qu’il
faut replacer
dans ce contexte.
Colomb
a
été et demeure
une
figure historique
éminente,
à la
fois objet d’admiration, valorisé
comme le type couplé de l’aventurier/explorateur et du savant,
dont
l’Europe,
depuis la Renaissance, n’a jamais cessé de nourrir le mythe (cf.
aujourd’hui encore l’héroïsation
de T.
Pesquet),
et de détestation, notamment
de la part des décolonialistes. Mais Colomb n’est qu’un
individu dans un vaste
mouvement
qui le dépasse, d’ouverture
de l’Europe sur l’océan Atlantique, de maîtrise de la
navigation hauturière et très vite de
domination
des voies
maritimes et
de conquêtes insulaires
et continentales,
enfin
de
transformation des grands royaumes européens en empires.
Il n’est pas individuellement nécessaire : sans lui, plus
ou moins vite, les
Portugais
ou
les Espagnols eussent
atteint
les Caraïbes et
les portes du Brésil.
Dans
quel but ?
Le
préambule, écrit de la propre main de Colomb, rappelle le but du
voyage : trouver une route maritime occidentale vers les
« terres de l’Inde et d’un prince appelé Grand Khan »
pour y prêcher l'Évangile.
Ce
projet se double évidemment d’un certain nombre d’autres, plus
temporels et prosaïques, passés sous silence pendant toute la
première partie du voyage, mais que Colomb va ensuite exprimer d’une
manière de plus en plus obsessionnelle, à mesure que son voyage
semble plus incapable de remplir les promesses faites à Isabelle et
Ferdinand : l’or et les épices (poivre et cannelle),
accessoirement les perles et certaines plantes médicinales (aloès,
gomme de lentisque, rhubarbe…). Néanmoins la mission
évangélisatrice alléguée en introduction n’est pas une simple
couverture : Colomb est dévot et ne conçoit pas la réussite
d’une entreprise aussi périlleuse que la sienne sans la
bénédiction que Dieu réserve à ses serviteurs. Que ce soit chez
l’amiral ou chez ses commanditaires, le voyage de 1492-93 possède
une forte dimension morale adossée à une entreprise d’exploitation
généralisée, caractères constitutifs que l’on retrouve dans
toute l’histoire coloniale occidentale.
Mais
la quête obsessionnelle de l’or cache elle-même un autre projet,
à nouveau religieux : la conquête de la « Sainte
Maison » (Jérusalem).
Ce
fut ainsi que j’ai témoigné à Vos Altesses le désir de voir le
bénéfice de ma présente entreprise consacré à la conquête de
Jérusalem, ce dont Vos Altesses rirent, disant que cela leur
agréait, et que même sans ce bénéfice c’était là leur désir.
Comment ?
Le
projet de Colomb est d’emblée colonial : il annonce, dès son
préambule, qu’il prendra possession, en tant que « vice-roi
et gouverneur perpétuel, de toutes les îles et de la terre ferme »
qu’il trouvera et qu’on trouvera après lui « dans la mer
Océane ». La scène où s’opère pour la première fois
cette prise de possession, en l’occurrence de l’île de Guanahani
(aujourd’hui San Salvador ou Watling Island), est étonnante :
elle fait intervenir un notaire et comprend la rédaction d’un acte
qui l’officialise. Cette prise de possession apparaît comme
purement administrative : elle ne résulte ni d’une victoire
militaire ni d’une alliance avec les puissances locales, dont
l’éventuelle existence n’est pas même évoquée. Cette île
n’est pas vide : bien au contraire ! Elle est même le
lieu d’une première rencontre marquante des Occidentaux avec
celleux que Las Casas, dans son résumé, appelle les « Indiens ».
Néanmoins ici le speech act prévaut, « dire, c’est
faire », ce qui me fait avancer que la colonisation tient
déjà toute entière dans la décision unilatérale du
colonisateur. Après pourront intervenir les négociations ou les
combats, mais ils ne serviront qu’à confirmer ce qui est déjà :
les terres où abordent les navires espagnols appartiennent désormais
à la couronne d’Espagne.
Ces
terres sont caractérisées de deux façons, par le plein et par le
vide.
-
Le plein :
C’était
une chose merveilleuse de voir ces vallées, ces fleuves aux bonnes
eaux, ces terres à pain et à pâturages pour bestiaux de toutes
espèces dont ils ne possèdent aucune, propres à faire des potagers
et toutes les choses du monde que l’homme sache demander.
L’expression
de cette plénitude passe par la figure récurrente de la
surenchère : chaque île, chaque rivière ou fleuve, chaque
peuple rencontré surpasse toujours en qualités ceux vus
précédemment. Il y a là l’idée qu’on approche d’un cœur
d’abondance et de perfection, que l’on est sur la bonne route,
mais aussi celle que la beauté des apparences révèle la bonté de
ce qui est : d’infinies richesses. Cette idée est importante
pour Colomb qui souhaiterait explorer plus avant, afin de convaincre
Ferdinand et Isabelle de lui donner ultérieurement de nouveaux
moyens d’exploration. Ce thème de la plénitude culmine avec le
mirage de l’île d’or, dont un vieillard révèle l’existence à
Colomb et dont on ignore si ce dernier est dupe ou s’il l’entend
au sens figuré.
-
Le vide : ces îles sont conçues comme doublement vides :
vides de religion et donc à évangéliser, vides de pouvoir et de
virilité et donc à
saisir et
à dominer.
Et
qu’Elles [Vos Altesses] veuillent croire que cette île et les
autres sont leurs tout autant que la Castille, et qu’il ne s’en
faut ici que de s’établir et que d’y ordonner de faire ce que
l’on voudra… Ils n’ont pas d’armes, sont tous nus, n’ont
pas le moindre génie pour le combat et sont si peureux qu’à mille
ils n’attendraient pas trois des nôtres. Ils sont donc propres à
être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et
mener tous autres travaux qui seraient nécessaires, à ce qu’on
leur fasse bâtir des villes, à ce qu’on leur enseigne à aller
vêtus et à prendre nos coutumes.
Contrairement
à ce que laisse entendre cette citation, ces îles sont déjà
exploitées et mises en culture, d’une façon qui suscite
d’ailleurs l’admiration de Colomb et de ses hommes, mais il
s’agit ici de faire servir ce travail à la Couronne de Castille,
notamment en orientant la culture des terres vers des productions à
haute valeur ajoutée en Europe. De même le vide politique est amené
à se remplir : la rencontre de Colomb avec un cacique de Haïti
le fait se confronter pour la première fois à une figure autochtone
du pouvoir, dont il décrit avec beaucoup de respect les insignes
royaux et le cérémonial de cour, sans que cela remette en question
son projet de colonisation.
L’entreprise
de nomination auquel se livre l’Amiral, qui ne passe pas un cap ni
ne mouille dans une anse sans leur donner de nom, est dans la droite
ligne de l’idéologie coloniale, si l’on admet l’idée que
nommer, c’est posséder. Il nomme évidemment ce qui a déjà un
nom, que ses guides autochtones lui ont généralement appris (même
si les problèmes de communication entre eux sont importants) :
Juana qui remplace Cuba, Hispaniola qui remplace Bohio pour
l’actuelle Haïti. Si l’on compare avec les explorations
antérieures dont on a gardé traces, soit par les voyageurs arabes,
soit par les commerçants portugais, la spécificité de cette
entreprise de nomination mérite d’être soulignée : chez les
voyageurs arabes, éminents géographes, les noms locaux sont
conservés et translatés phonétiquement en arabe, tandis que chez
les Portugais, le pragmatisme le plus cynique remplace le souci
d’exactitude : ainsi la côte africaine est-elle nommée selon
les produits qu’elle fournit, d’où les noms de Côte d’ivoire,
Côte d’or… Chez Colomb, les noms sont choisis en fonction de
particularités géographiques rencontrées, de saints fêtés les
jours de son atterrissage dans des lieux remarquables, mais aussi de
considérations politiques qui mettent en valeur ses commanditaires
(Hispaniola pour manifester son soutien au projet d’unification de
l’Espagne sous la bannière de la Castille et de l’Aragon)… Ils
n’en reflètent pas moins à chaque fois une véritable prise de
possession, sous couvert de dire l’espace et le temps ou d’exprimer
un vœu.
Qui ?
Colomb
caractérise les êtres humains qu’il aperçoit, lorsqu’il touche
au premier rivage du continent américain et par la suite à chaque
fois qu’il met pied à terre, comme nus. La nudité possède pour
lui une double valeur :
positive :
elle est signe d’innocence, c’est la tenue d’Adam et Eve avant
la faute,
négative :
elle est signe de pauvreté (« il
me parut qu’ils étaient des gens très dépourvus de tout »),
mauvais signe puisque
ce voyage prétend accéder aux richesses de l’Orient, dont
les productions
textiles
sont célèbres.
De
façon générale, la
nudité est associée à la nature, à l’absence de culture :
les habitant.e.s des Caraïbes
« vont
tout nus, hommes et femmes, comme leur mère les enfanta ».
C’est
encore une vision erronée,
puisqu’il
est
indiqué
à plusieurs reprises que
les hommes sont
peints, entièrement
ou non, de différentes couleurs.
Ce
qui revient le plus après la nudité pour décrire les hommes, c’est
la pleutrerie : ils sont lâches, ne savent pas manier les
armes, ils ne sont pas virils, ce qui les situe structurellement du
côté du non-masculin, donc des êtres dominés et à dominer.
D’autres caractéristiques vont dans ce sens : leur adresse
technique (outils de pêche, art de la construction des bâtiments ou
des canoas) les rapproche des artisans occidentaux,
classe dévirilisée depuis l’Antiquité (cf. Aristophane,
L’Assemblée des femmes, où les femmes vêtues en hommes
sont prises pour des artisans, reconnaissables à leur pâleur),
tandis que leur maîtrise de l’agriculture les place du côté des
paysans, classe également dévirilisée, du moins face à celle des
gens de guerre. Il faut bien voir que Colomb, les marins qui
l’entourent et les autres hommes de l’équipage, s’identifient
à toute la soldatesque qui seconde les gens de guerre : ils ont
des armes, sont habiles à leur maniement et partagent une culture
masculiniste. Il est à ce titre assez remarquable de voir que leurs
bateaux, nommés au féminin (de noms communs pour dire les
prostituées), sont tous des bâtiments de guerre, munis de bombardes
et les faisant tonner à la première occasion… C’est un fait
bien connu : la dévirilisation des peuples colonisés est une
constante de l’idéologie coloniale, évidemment très
masculiniste.
La
rencontre avec des hommes et des femmes de l’autre côté de
l’Atlantique nous paraît extraordinaire, cependant la réaction de
Colomb en cette occasion est assez froide ou du moins distante. Si
nous imaginons cette rencontre comme la rencontre avec des peuples
inconnus des Occidentaux, Colomb ne les perçoit pas comme tels :
il pense les connaître, il plaque sur eux des peuples déjà connus
en Europe : les Asiatiques. Il est d’ailleurs conforté dans
cette croyance par certains de leurs traits comme la nature de leurs
cheveux, lisses et très noirs, et la couleur de leur peau, claire.
Cette tendance à chercher le connu dans l’inconnu est usuelle aux
Européens qui continuent à se servir de la géographie humaine
antique, pourtant plus que fantaisiste, pour s’orienter dans leurs
voyages, en Afrique par exemple. C’est pour cette raison que
Colomb, entendant parler pour la première fois de groupes cannibales
par les habitants des îles qui subissent leurs incursions, ne s’en
montre guère étonné et s’attend, les entendant traiter de
chiens, à rencontrer le peuple fantastique des hommes à tête de
chien décrits par Hérodote deux mille ans plus tôt :
Il
comprit encore que, plus au-delà, il y avait des hommes avec un seul
œil et d’autres avec des museaux de chiens, qu’ils mangeaient
les êtres humains…
De
l’autre côté, les Occidentaux sont diversement perçus et
reçoivent un accueil bien différent selon les lieux où ils
arrivent : ici on les fuit, on émet des signaux de fumée comme
à l’approche d’ennemis, là on les fête et on s’empresse
autour d’eux :
… tous
les touchaient, leur baisaient les mains et les pieds, s’émerveillant
et leur donnant à entendre qu’ils les croyaient venus du ciel…
Ces
deux réactions sont liées, comme celle de Colomb, à la rencontre
avec le non encore connu, interprété à l’aide du connu. Autant
il « nous » est facile de saisir les références que
Colomb mobilise pour s’orienter, autant celles des Indiens
peuvent-elles difficilement aujourd’hui, du fait de la destruction
des populations insulaires et de leurs cultures, dépasser le statut
de simples conjectures.
La
première réaction cache sans doute deux réalités vécues par les
autochtones d’une part, les Caraïbes d’autre part. Les
autochtones vivent de leurs îles et pratiquent un commerce par
canotage typique des archipels. Ils sont par contre la cible des
Caraïbes, qui ont pris possession, quelques siècles auparavant, des
grandes îles, et qui renouvellent leur stock d’esclaves chez les
autochtones. Lorsque Colomb débarque, leur première réaction est
dès lors logiquement la fuite. Les Caraïbes, liés aux Tupi-Guarani
du Brésil, pratiquent de leur côté (entre groupes d’alliance)
l’anthropophagie, qui est une manière d’entretenir une guerre
perpétuelle entre eux. Cette sociabilité pour nous curieuse a des
conséquences sur les relations commerciales, car il n’est pas
possible qu’un commerçant établisse des relations avec deux
tribus ennemies. Chacun y veille. Et lorsque Colomb est repéré, il
est susceptible d’être considéré comme persona non grata parce
que nouveau dans la région.
La
deuxième réaction peut s’expliquer par la religion que partagent,
avec des variantes au chamanisme plus ou moins appuyé, tant les
autochtones que les Caraïbes. Elle est commune à toute la
Mésoamérique dont les foyers très actifs aztèques ou mayas
diffusent au loin leurs mythes et leur cosmogonie. Rappelons que Cuba
est à deux pas du Yucatan et que les relations commerciales
s’accompagnent de transferts culturels. Le monde mésoaméricain
comprend trois étages : le Ciel, le Sol terrestre, l’Inframonde
souterrain. Cette verticalité est typique de la culture andine
autant que mexicaine. La relation privilégiée du Ciel au Sol
terrestre est l’eau, la pluie débordante qui fertilise sans délai
l’ensemble de la forêt tropicale ainsi que tout le dispositif des
jardins maraîchers si prisés des Mexicains. Il est par ailleurs
bien connu que la mythologie de Quetzalcoatl, de son retour
annonciateur de la fin de l’humanité et d’une renaissance par un
nouveau sacrifice divin sanglant, a permis aux Aztèques et aux Mayas
d’interpréter les bouleversements qu’ils subissaient. Kukulkan,
son homologue maya, disparaît en s’enfonçant dans la mer du golfe
du Mexique, d’où il doit revenir. Tout cela influence la façon
dont les autochtones et les Caraïbes réagissent quand ils font la
rencontre de Colomb. Qu’il vienne du Ciel, c’est ce qui explique
la différence radicale et bien visible qui les sépare : le
travail du métal est embryonnaire en Mésoamérique et au Brésil,
il est concentré sur l’or, moins prisé cependant que le jade, la
turquoise, l’opale, etc. Colomb est bardé de métal, ses navires
sont improbables avec leurs voiles qui les apparentent à des
véhicules célestes. Les autochtones s’en trouvent charmés, les
Caraïbes y voient un symbole diffusable par leurs chamans pour faire
pencher en leur faveur leurs rapports de forces intestins. Colomb
semble quant à lui percevoir ce qui, dans ces réactions, annonce un
rapprochement possible avec le christianisme et une évangélisation,
ce qui deviendra pour les prêtres missionnaires une prédisposition
aux croyances chrétiennes, tournant entièrement sur la venue, le
départ et le retour de Dieu sur terre.
Quelles
relations ?
L’incompréhension
Les
relations des Européens et des îlien.ne.s sont entravées par les
malentendus, ce que Colomb, tout en admettant qu’il ne comprend pas
vraiment la langue de ses interlocuteurs, a bien du mal à intégrer.
Certains
de ces malentendus reposent sur un mésusage du sens propre et figuré
des mots ou expressions : Colomb prend ainsi au sens propre
l’insulte de « tête de chien » visant les cannibales
caraïbes, pensant qu’il existe vraiment des Lycocéphales, puis,
au contraire, au sens figuré, l’expression de « mangeur
d’homme » visant les mêmes, pensant qu’elle réfère à la
férocité de leurs exactions. Dans les deux cas, l’impensable de
l’anthropophagie dans la mentalité européenne de l’époque fait
obstacle à sa compréhension du fonctionnement des sociétés qu’il
rencontre.
Un
autre exemple, plus amusant, de malentendu concerne la Martinique :
Martinino,
comprise comme l’île des femmes, peuplée uniquement de femmes,
sorte de matriarcat que Colomb construit de toutes pièces à partir
d’une mention de Pierre d’Ailly (1350-1420) dans son livre Imago
mundi (chap. 41 Des autres îles célèbres de l’Océan)
au sujet des Gorgades (dont la localisation correspond en fait
au Cap vert), « peuplées par les Gorgones, femmes d’une
éducation barbare, hirsutes et de corps grossier ». Pierre
d’Ailly reprenait Pline l’Ancien, au livre VI de son Histoire
naturelle, qui, pour la petite histoire, n’affirmait pas que
ces îles Gorgades étaient dominées par les femmes, mais rapportait
simplement que le général carthaginois Hannon y avait pénétré,
avait rapporté « que les femmes avaient le corps velu, que les
hommes s'échappèrent par la rapidité de leur course », et
avait consacré « dans le temple de Junon, en témoignage de
son expédition et comme curiosité, les peaux de deux Gorgones,
qu'on y a vues jusqu'à la prise de Carthage ». Par une simple
parenté phonétique avec le mot espagnol matrimonio,
voilà relocalisées les
Gorgades matriarcales de Pierre d’Ailly, qui ajoutait, soit dit en
passant, à leur propos « qu’il y pousse un cep toujours
vivace portant des pommes d’or » (Pline liait
géographiquement les Gorgades aux Hespérides)…
Dons,
échanges, déprédations
Dès
les premières rencontres entre Espagnols et îlien.ne.s, se met en
place un système relationnel fondé sur l’échange : de
cadeaux, d’informations, de biens spirituels… Mais l’équilibre
et la réciprocité n’existent pas : même si Colomb veut et
croit tout faire pour persuader que les Chrétiens sont de bonnes
gens (sic), la déprédation et la violence sont au cœur du
relationnel européen. La pratique de l’enlèvement, apparemment
courante et non-interrogée, montre qu’elles existent d’emblée
et ne peuvent qu’empirer.
Hier,
six jeunes hommes sur une barque ont accosté la nef. Cinq d’entre
eux sont montés à bord. J’ai ordonné de les retenir et je les
emmène. Ensuite, j’ai envoyé des hommes à une maison de la rive
ouest du fleuve. Ils ont ramené six têtes de femmes, filles et
adultes, et trois enfants. J’ai fait cela parce que les hommes se
comporteront mieux, ayant des femmes de leur pays, que sans elles, et
que souventes fois il advint que des hommes de Guinée, amenés au
port pour y apprendre la langue, après leur retour, quand on pensait
tirer parti d’eux dans leur pays en raison du bon traitement qui
leur avait été réservé et des cadeaux qui leur avaient été
donnés, dès l’arrivée dans leur pays disparaissaient à jamais.
D’autres n’agissaient pas ainsi.
La
candeur cynique de Colomb ne doit pas laisser croire qu’il était
impossible à un homme de son temps de penser hors des cadres d’un
ethnocentrisme convaincu de sa supériorité et de la légitimité
morale de toutes ses entreprises conçues comme civilisatrices,
puisque Las Casas, par exemple, commente ainsi ce passage :
« Ceci ne fut pas la meilleure chose du monde. »
Les
relations d’échange, don et contre-don, laissent bientôt place au
don absolu de la part des autochtones. Ceux-ci n’attendent plus de
retour matériel à des dons si importants qu’ils laissent celui
qui les reçoit à jamais débiteur. Ainsi le roi Guacanari, à
Hispaniola, invite les Espagnols sur ses terres et promet de leur
donner tout ce qu’il a.
Ces
gens sont de si grand cœur qu’ils donnent de la meilleure volonté
du monde ce qu’on leur demande et qu’il semble qu’on leur
accorde une faveur en leur demandant.
La
lecture de Colomb est différente : il n’entre pas dans cette
logique de dette infinie, il ne comprend pas le modèle de relations
que veulent instaurer Guacanari et son peuple, ou fait semblant de ne
pas comprendre, car ce type de don n’était pas alors inconnu en
Europe. Il préfère voir chez les habitant.e.s de Cuba et surtout
d’Haïti, généreux.ses, désintéressé.e.s, innocent.e.s,
accueillant.e.s, une disposition au Christianisme qui lui laisse
penser qu’iels auront une place de premier ordre dans la
chrétienté. J’ai montré, dans un précédent article (L’homme
à l’état de nature : Hegel et Rousseau), que les
voyageurs portugais reprendront ce modèle descriptif par rapport aux
populations congolaises, dont ils feront les véritables disciples du
Christ à qui il ne manque que la conversion.
À
Haïti, Colomb met en place un code de conduite pour ses hommes :
ne pas piller, payer systématiquement ce qui leur est offert. Il
renonce même (provisoirement) aux enlèvements. Cette conduite tient
à plusieurs considérations : pragmatiques d’abord (il s’agit
d’établir de bonnes relations avec une population qui souvent se
dérobe et dont il a besoin pour lui servir de guide), plus
symboliques ensuite : progressivement Colomb considère les gens
d’Hipaniola comme des sujets de fait des rois de Castille : le
pillage se pratique et est admis avec des étrangers, des ennemis
avec lesquels on est en guerre ; on ne pille pas ses
compatriotes, ce serait voler son maître à qui tout leur bien
appartient (cf. le bon mot de Crésus après la prise de Sardes par
Cyrus*). Évidemment ce code de conduite ne tient que si Colomb
parvient à le faire appliquer, et l’on sait que son autorité est
fragile lors de ce premier voyage.
… le
notaire de l’Armada qui était l’un d’eux et que l’Amiral
avait envoyé pour qu’il pût s’opposer à ce que les autres
traitassent les Indiens de manière indue. Car ceux-ci n’étaient
que simplesse, et les Espagnols avaient tant de cupidité et de
démesure qu’il ne leur suffisait pas que les Indiens leur
donnassent tout ce qu’ils voulaient pour un ferret d’aiguillette,
un morceau de faïence ou moins encore, mais ils voulaient tout
avoir.
*
Eh bien ! lui demande Crésus, cette
multitude, que fait-elle avec tant d'ardeur ? –
Elle pille votre capitale, elle enlève vos richesses. –
Non, seigneur, ce n'est point ma ville, ce ne sont pas mes trésors
qu'on pille. Rien de tout cela ne m'appartient plus ; c'est
votre bétail qu'on emmène, ce sont vos richesses qu'on emporte.
(Histoire, Hérodote, Livre premier, chapitre LXXXVIII)
La
domination
Toutefois
il est sage que cette grande tour soit faite et qu’elle soit comme
doit être
un fort, les possessions de vos Altesses étant si éloignées et les
Indiens
devant
connaître le génie de vos sujets et ce qu’ils peuvent faire, afin
qu’avec amour et crainte ils vous obéissent.
La
prise de contrôle du complexe insulaire des Caraïbes est une
évidence pour Colomb : il ne s’agit pas pour lui d’établir
une colonie comme on l’entend généralement, avec différence de
statut entre colons et colonisé.e.s, puisqu’il conçoit au
contraire les habitant.e.s de ces îles comme des sujets d’élite
des rois d’Espagne, plus sujets que ses sujets (il est bon de
rappeler le contexte : en 1492, les souverains espagnols, avec
la prise de Grenade, achèvent la Reconquista et règnent donc
sur nombre de sujets de fraîche date, surtout musulmans, dont la
fidélité est suspecte et suspectée). Néanmoins on observe dans
cet extrait un trait essentiel du colonialisme moderne qui prend
droit d’une supériorité technique pour s’imposer, ici dans la
construction et, peu auparavant, militaire : Colomb a organisé
une véritable démonstration de force et d’adresse (tirs à l’arc
et tirs de bombarde), pour asseoir la légitimité de sa domination.
Au cours de la même scène, il tente de mettre en place une relation
de vassalisation avec la proposition d’une alliance fondée sur
l’offre d’un soutien militaire (dont il a démontré la
puissance), d’une protection contre les cannibales. Sous l’offre
en apparence généreuse et sans doute sincère, se cache une
technique impérialiste redoutable qui remonte aux Romains :
ceux-ci jouaient des conflits régionaux entre peuples
traditionnellement ennemis, s’alliaient avec l’un, le plus
faible, pour faire tomber l’autre, le plus fort, puis n’avaient
pas de peine à asservir le premier, inférieur en force et en
nombre. La conquête de l’Amérique du Sud ne s’opérera pas
autrement et les Espagnols n’auraient jamais pu vaincre les
Aztèques sans l’aide des Tlaxcaltèques, qui entendaient ainsi
mettre fin aux « guerres fleuries » que leur imposaient
leurs puissants voisins.
Où ?
Colomb
prend ou plutôt inaugure la route occidentale de l’Inde, mais,
au-delà de l’Inde, il cherche le royaume du grand Khan, le Cathay,
la Chine telle que Marco Polo l’a représentée au XIIIe siècle
dans des descriptions déjà dépassées au XVe. Il pense, dans un
premier temps, arriver à Cipango, c’est-à-dire le Japon, change
d’idée et se croit déjà aux portes de la Chine. Tout, pour lui,
va dans ce sens, tout fait signe : les cheveux lisses des
populations lui confirment qu’il est bien du côté de l’Asie et
non de l’Afrique, ou la présence d’Aloès (en fait ce n’en est
pas), dont déjà au VIIIe siècle les commerçants arabes faisaient
commerce depuis la Chine par voie maritime, ou encore le mot
« cannibale » proche phonétiquement de « Khan ».
Régulièrement lui ou ses marins croient trouver de la cannelle,
également chinoise, également importée par les mêmes commerçants
arabes. Le langage des signes dans lequel s’expriment ses guides
« indiens » lui laisse entendre ce qu’il veut bien
entendre : la proximité d’opulents et populeux ports chinois,
de garnisons de soldats du grand Khan, de rois chargés d’or et
surtout vêtus (donc forcément indiens ou chinois : on sait la
primauté de ces civilisations en matière de production textile à
cette époque). Mais les signes sont trompeurs et la réalité se
charge de lui ouvrir les yeux. Il n’est pas en Chine, il n’en
approche même pas : au fond il est perdu et la cosmographie
qu’il a en tête se dérobe. Ce récit de Colomb, c’est également
cela : celui de la faillite
d’un système de connaissances, à la fois européen et arabe,
pensé comme clos et achevé.
Tandis
qu’il regagne l’Espagne, qu’il est confronté à une tempête
terrible et à l’avidité et la sournoiserie des Européens, de son
équipage ou des ports portugais où il accoste, son journal donne à
lire une étrange hypothèse : il serait arrivé aux portes du
paradis.
Aussi,
concluant, l’Amiral dit que les saints théologiens et les savants
philosophes disent justement que le Paradis terrestre est à la fin
de l’Orient, car c’est là une contrée tempérée à l’extrême.
Et ces terres que maintenant il venait de découvrir sont, dit-il, la
fin de l’Orient.
Quoi ?
Certaines
descriptions de Colomb semblent assez précises pour pouvoir
contribuer à une ethnographie des peuples autochtones des îles
Caraïbes. Ainsi la description des habitations, qui ressemblent à
des pavillons royaux ou des tentes militaires, possédant plusieurs
feux, donc lieux de vie de familles élargies :
Ces
maisons étaient telles qu’en une seule beaucoup pouvaient loger
qui devaient être parents et descendants d’un seul.
La
description des productions de la terre, de la faune et de la flore,
est plus brouillonne : Colomb avoue lui-même n’être pas
assez savant pour faire un travail de reconnaissance satisfaisant. À
travers les lignes, on découvre les pratiques alimentaires des
autochtones : consommation d’un pain très blanc, sans doute à
base de manioc, de tartes de noisettes (le noisetier n’étant pas
une espèce indigène dans les Amériques, il s’agit peut-être
d’arachides), de piments, ajoutés à tous les plats, supérieurs
selon Colomb au poivre tel que les Occidentaux le connaissent, d’oies
grasses, peut-être des dindes, etc.
Outre
la tentative de se livrer à une anthropologie et un recensement
botanique balbutiants, on remarque l’éblouissement de Colomb face
à ces terres et leurs habitant.e.s : le climat doux et serein
(il arrive en dehors de la période des cyclones), l’abondance et
la limpidité des eaux, les arbres portant à la fois des fruits et
des fleurs, le chant des oiseaux, le silence des chiens, qui ne sont
pas dressés à aboyer, la beauté des autochtones, l’excellence de
leurs outils de pêche et de leurs bateaux, la propreté de leurs
maisons, de leurs champs et de leurs villages, tout est l’objet
d’éloges répétés. Craignant que l’on imagine qu’il en
rajoute pour faire croire au succès de sa mission, il ne cesse de
proposer d’envoyer des personnes de confiance pour vérifier ses
dires.
Lire
pour comprendre et lire pour lire
Le
Journal de bord du premier voyage de Christophe Colomb, même
si l’original a disparu des archives espagnoles et que ce qui nous
en reste consiste en un résumé rédigé soixante ans plus tard par
un converso devenu moine dominicain, dont le père et l’oncle ont
tout de même participé au second voyage, Bartolomé de las Casas,
qui fut surtout célèbre pour son engagement en faveur des Indiens,
est un témoignage unique en son genre : celui des retrouvailles
de deux parties de l’humanité qui s’étaient perdues de vue
depuis 10 000 ans.
Il
me paraît difficile aujourd’hui de se passer de ce témoignage. Ce
premier voyage est tout empreint de l’étonnement de la rencontre
et ce qui s’y passe a encore le parfum de la gratuité, de la
réversibilité et du rêve. La crainte, la prudence, l’espoir
dominent, le mal est maintenu à l’état de germe et ne passe que
par visions, paroles et sans doutes actes isolés.
Ce
premier Journal de bord n’est par ailleurs pas sans qualité
littéraire, malgré sa facture à deux mains. La narration d’abord
a celle des grands récits mythiques : tout le monde a entendu
parler de ce premier voyage, tout le monde sait comment il a été
rendu possible, que Colomb a atteint les îles des Caraïbes et y a
rencontré leurs habitant.e.s, qu’il est retourné sain et sauf en
Espagne, et pourtant quel suspense ! La tension est palpable du
côté des Européens durant toute l’aventure, les émerveillements
de Colomb arrivent toujours en compensation de moments délicats.
D’un autre côté, on ne peut manquer de lire sous le texte les
événements ultérieurs, d’appréhender chaque nouvelle étape du
voyage, chaque rencontre et de ne reprendre son souffle qu’une fois
Colomb reparti, les choses n’ayant jamais dégénéré qu’à la
marge (les enlèvements, les méfiances réciproques, les
démonstrations de force). Cependant il ressort de cette lecture
haletante ce qu’on dit souvent d’Oedipe à Colone de
Sophocle, un sentiment de plénitude en opposition cathartique avec
elle. En ce sens, le Journal est vraiment une étape
importante dans l’histoire de la littérature de voyage.
Je
voudrais relever encore ce point stylistique important. Colomb fait
partie de cette génération de bourgeois italiens qui, parce qu’ils
gravissent vite les échelons militaires, sont de bons candidats au
reclassement social dans la noblesse. Il a fait ses armes dans la
marine en devenant corsaire en Méditerranée et y a gagné l’appui
d’une partie (minoritaire) de l’aristocratie espagnole. Bourgeois
éduqué dans l’esprit de l’humanisme naissant, il s’intéresse
à tout et trouve dans le monde de la mer un débouché parfait pour
appliquer concrètement ses connaissances. La mer est un bon principe
de réalité pour les théories cosmographiques les mieux établies
et le journal de bord est traversé de descriptions auxquelles Colomb
tente de faire correspondre des savoirs, mobilisant à cette fin
toute l’expérience maritime acquise en Méditerranée, le long des
côtes africaines jusqu’en Guinée, le long des côtes britanniques
jusqu’en Islande. Colomb se fait appeler « Amiral » :
son centre de gravité est la navigation, les terres s’annoncent,
se joignent, se parcourent par les côtes, s’éloignent, en un mot
passent. C’est donc la navigation qui fait le lien entre ce qui est
vu et ce qui est su, lien par lequel il y a connaissance. D’où un
texte qui emprunte sans cesse au vocabulaire maritime, passant du
côté de l’œil et du point de vue. Un exemple saisissant en est
donné dans la description du retour : la tempête qui s’est
levée, les navires qui se séparent, l’approche des Canaries, la
fuite précipitée, l’arrivée à Lisbonne prise pour Séville !
tout cela est appréhendé du point de vue du marin, de ses
techniques, de ses rites surtout, et donne un texte d’une très
grande force, étape majeure encore une fois, tant pour la
littérature de voyage que pour la poésie.