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mardi 30 juin 2020

Mead #4 « Flirt », « date » : l'apprentissage de la sexualité hétérosexuelle dans la société américaine de l'après-guerre


L'étude anthropologique de la société américaine de l'après-guerre, qui occupe les derniers chapitres de Male and female (1947), ne m'a pas captivée plus que celle que Margaret Mead nous livre des sociétés traditionnelles de Bali et de Nouvelle-Guinée, loin de là, mais force est de constater que cette partie de son œuvre se rappelle bien plus fréquemment que les autres à mon souvenir, tant nous baignons dans le « made in USA » et en consommons régulièrement les productions culturelles, qui sont autant d'illustrations des passionnantes analyses qui y figurent.
Ainsi le film Scream (Wes Craven, 1996), regardé dernièrement, et la série Stranger things dont je termine actuellement la première saison (Matt et Ross Duffer, 2016), m'ont interpellée par leur représentation quasi identique du flirt lycéen (dans les deux cas, le jeune homme rejoint d'abord la jeune fille dans sa chambre, à l'insu de ses parents, en passant par la fenêtre, puis le couple est à nouveau réuni dans une maison qui n'est pas celle de la jeune fille, à l'occasion d'une fête), au point que l'on pourrait parler de trope (figure narrative, récurrence scénaristique ou artifice de fiction, selon le sens que l'encyclopédie wiki américaine donne à ce mot). Ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas le fonctionnement général du couple adolescent, mais son rapport à la sexualité, qui, autant pour Sidney et Billy que pour Nancy et son petit ami Steve, se structure toujours de la même façon et enferme chaque sexe dans un rôle immuable : le garçon est entreprenant, pressant, tandis que la fille est constamment sur la défensive, hésite et se dérobe. Il existe cependant, juste à côté de ces jeunes premier.ère.s, un autre couple, celui de leurs ami.e.s, qui fonctionne fort différemment, avec des partenaires vivant une sexualité épanouie et montré.e.s comme jouissant et désirant à égalité. Néanmoins, malgré cette égalité positive, leur couple n'est pas donné en exemple et sert même plutôt de repoussoir au couple principal, essentiellement du fait de sa bêtise, de sa frivolité ou de sa méchanceté, et peut-être aussi en raison du dénigrement de l'appétit sexuel de la jeune fille, du moins dans Scream (il me semble que le personnage incarné par Rose McGowan subit un peu de slut-shaming). Bref, le couple-modèle, le couple auquel il s'agit de s'identifier, est celui qui oppose, dans l'intimité, homme et femme, et les fait évoluer selon une dynamique attaque - résistance.
Les deux scènes de tête-à-tête entre Sidney et Billy d'une part, et Steve et Nancy d'autre part, m'ont frappée, parce qu'elles me semblent exemplifier l'analyse de ce que Mead regarde comme le rituel d'initiation sexuelle de la jeunesse middle class : le flirt. L'autrice observe qu'avant de s'engager dans la vie adulte et le mariage, les adolescent.e.s doivent passer par une phase d'apprentissage qui dure au bas mot dix ans : tous les weekends, il leur faut sortir avec une personne du sexe opposé. Celleux qui n'y parviennent pas ou s'y refusent seront marginalisé.e.s et stigmatisé.e.s : leur intégration sociale est fortement compromise. Ces rendez-vous répétés pendant dix ans, ces dates ont pour fonction, selon Mead, de faire acquérir au garçon un code de conduite sexuelle qui lui permettra plus tard de vivre avec son épouse une relation conjugale harmonieuse ; la jeune fille, quant à elle, est chargée de le lui faire acquérir (!), de lui apprendre à maîtriser son désir, en le suscitant et le frustrant tour à tour. Ce rôle sexuel lui a été enseigné par son père pendant son enfance, où il instaure avec elle une relation ambiguë faite de gâteries mêlée de séduction ; la fillette est amenée à déjouer ce piège de la séduction paternelle et à repousser ses avances (tout en gardant les cadeaux !), résistance à laquelle le père réagit positivement et qu'il encourage a posteriori, résistance qu'elle devra déployer à nouveau, une fois adolescente, au cours du flirt.
Mead juge très durement cette pratique, qui rend les femmes frigides (sic), en leur désapprenant à écouter leur propre désir. Et ce ne sont pas les deux séquences où Sidney et Nancy finissent par céder aux sollicitations de leurs petits amis avec des airs de sacrifiées (même si leur consentement est toujours exprimé), séquences d'où se dégage une grande tristesse, qui la contrediront.
Deux remarques encore :
  • Mead montre que les comportements humains, même ceux qui s'apparentent le plus à des donnés biologiques, sont des construits sociaux qui varient selon les sociétés et les époques. D'où vient alors cette évidence que l'homme américain est agi par un désir sexuel irrépressible qu'il doit apprendre à contrôler ?
    C'est que, nous dit Mead, la société américaine des années quarante hérite d'une vision traditionnelle de la sexualité masculine, agressive et vorace, vision qui, dans la classe moyenne émergente, où les femmes sont de plus en plus éduquées et amenées à assumer la gestion complexe d'un foyer assimilé à une petite entreprise et dont dépend grandement le statut social de la famille et son intégration dans le quartier*, devient un archaïsme incompatible avec la vie de couple moderne, plus égalitaire (toute proportion gardée). De là le rite du flirt.
  • Comment ce rite que Mead voyait à l'œuvre il y a plus de soixante-dix ans, un rite néfaste, marginalisant / non-inclusif (mais n'est-ce pas le propre du rite ?), inégalitaire et dangereux (ne sont jamais évoqués les ratages de l'apprentissage, à savoir les violences sexuelles), peut-il être encore actuel dans la société américaine telle que nous la montre la fiction ? Mais l'est-il encore ? Scream, réalisé il y a plus de vingt ans, représente un monde déjà ancien ; quant à Stranger things, son goût du vintage et de la citation d'œuvres anciennes pourraient expliquer que ce type de pratique y figure encore.
* Cette affirmation fera peut-être sourire, car elle va à l'encontre de toutes les représentations que véhiculent films et séries contemporaines sur le sujet, mais il faut lire ce que dit Mead sur la femme au foyer américaine, ses compétences, sa charge de travail écrasante et ses énormes responsabilités, pour en finir avec ces clichés d'incapacité, de passivité et d'oisiveté qui lui collent à la peau.

lundi 23 avril 2018

Mon interprétation du "péliké" E 819


Ce dessin m'a été inspiré par l'image qui orne un vase attique conservé au British Museum et dont le sens a fait l'objet d'hypothèses variées.

Vase attique du type "péliké" E 819 (ca 440 av. J.-C.)

Description : une femme souriante jette quelque chose, graines ou gouttes d'eau, sur quatre objets phalliformes (selon les interprétations, asperges figurant des phallus ou objets de terre cuite utilisés dans certains rituels religieux de fertilité rendus par les femmes).  

Dans la seconde hypothèse (objets de terre cuite), il existait également des représentations en terre cuite des organes génitaux féminins (des vulves, je suppose), que les officiantes exhibaient au cours de fêtes qui associaient étroitement obscénité et fertilité.   

J'ai donc remplacé les phallus attiques par une représentation du clitoris, grand absent des images et des imaginaires, et pour cause : on n'en connaît la forme exacte que depuis quelques années ! L'idée était ici pour moi, outre de lui donner une visibilité qu'il n'a pas même dans les manuels scolaires, d'en faire la métonymie du féminin et du plaisir féminin, qu'il s'agit, à mon sens, de cultiver.

dimanche 15 janvier 2017

L'art d'aimer, Ovide - Livre 3 Conseils aux amantes


 Illustration d'André Lambert, 1923.



Le sexe est une guerre



Je viens d'armer les Grecs contre les Amazones ; il me reste maintenant, Penthésilée [la reine des Amazones], à t'armer contre les Grecs, toi et ta vaillante troupe. Combattez à armes égales, et que la victoire soit au parti que favorisent et la belle Dioné [la mère de Vénus, par extension Vénus] et l'enfant qui, dans son vol, parcourt tout l'univers. Il n'était pas juste de vous exposer sans défense aux attaques d'un ennemi bien armé. Hommes, à ce prix, la victoire serait pour vous un opprobre.

Ovide reprend ici une métaphore déjà filée au livre 1, qui fait de la séduction un combat, un affrontement. Je trouve intéressant que cette métaphore, au cœur d'un roman libertin comme les Liaisons dangereuses, souvent présentée comme une création du XVIIIe siècle français, apparaisse déjà sous la plume d'un auteur latin, pour qui elle constituait peut-être même un cliché. Notre enseignement du français est tellement coupé des racines grecques et latines, mais aussi italiennes, espagnoles, arabes, perses..., de la littérature française, ce que n'étaient pas les prosateurs et poètes jusqu'au XIXe siècle, qui ont puisé dans cette matière étrangère en la sachant telle, qu'il nous apprend ou nous laisse croire que, nous, Français, si supérieurs en toutes choses, avons tout inventé, sans devoir rien à personne : plus de modestie nous permettrait de nous approcher davantage de la vérité.



Mais l'un d'entre vous me dira peut-être : « Pourquoi fournir à la vipère de nouveaux venins ? pourquoi livrer le bercail à la louve en furie ? » Cessez de rejeter sur toutes les femmes le crime de quelques-unes. Que chacune soit jugée selon ses œuvres.

Suit une liste de figures féminines célèbres, qui appartiennent au type de la mauvaise épouse : Clytemnestre, Hélène, pourtant justifiée au livre 2, Ériphyle, et qui sont opposées aux épouses héroïques, Pénélope, Alceste..., épouses chastes et dévouées, dont le dévouement peut aller jusqu'à se sacrifier et mourir pour leur mari.

Ce troisième livre, supposé s'adresser aux femmes, laisse très vite entendre une voix masculine apostrophant le poète et contestant son projet égalitaire (armer identiquement hommes et femmes) : et, en effet, ce troisième livre sera sans cesse dominé par la présence masculine.



Jeunes beautés, vous ferez bien de vous mêler à la foule : portez souvent hors de chez vous vos pas incertains. La louve épie plusieurs brebis pour en prendre une seule ; et l'aigle poursuit plus d'un oiseau dans les airs. Ainsi une belle doit s'offrir en spectacle au public : dans le nombre, il y a peut-être un amant que ses charmes captiveront. Que partout elle se montre avide de plaire, et qu'elle soit attentive à tout ce qui peut ajouter à ses attraits. Partout le hasard offre ses chances : que l'hameçon soit toujours tendu : le poisson viendra y mordre, quand vous y penserez le moins. Souvent les chiens parcourent en vain les bois et les montagnes, et le cerf vient de lui-même se jeter dans les toiles.

La transposition à la séduction féminine de la métaphore de la chasse (ici animale), usée quand elle est employée à propos des hommes, ne va pas sans difficultés : la séduction, active chez les hommes, devient plus passive chez les femmes (Ovide a suffisamment répété précédemment qu'une femme ne fera jamais le premier pas !). Il s'agit pour la séductrice / prédatrice de faire en sorte de devenir l'objet d'une entreprise de séduction / chasse de la part de ce qui était, au départ, sa proie (brebis, oiseau) ; la chasseresse veut être chassée et devient bientôt elle-même la proie : cette métaphore paraît donc manquer de justesse. Ovide recourt alors à une autre métaphore de la séduction féminine, plus juste, celle de la pêche, dans laquelle la femme est à la fois le pêcheur actif et l'instrument passif (hameçon). Cette métaphore opère une distinction entre sujet pensant et corps agi qui me semble centrale dans le rapport des femmes à elles-mêmes tel que l'imagine Ovide.



La bonté des femmes



La femme ne sait point résister aux feux et aux flèches cruelles de l'Amour, dont les traits, il me semble, pénètrent moins avant dans le cœur de l'homme. L'homme trompe souvent ; la femme est rarement trompeuse : étudiez ce sexe, vous y trouverez peu de perfides.

Alors que les premier et second livres multiplient les topoï négatifs sur les femmes (légèreté, cupidité, paresse intellectuelle, coquetterie...), voici l'un des seuls topoï négatifs, voire le seul, sur les hommes. S'y joint l'unique exemple d'une description positive du sexe féminin dans son ensemble. Dans le reste de l'œuvre, Ovide ne conteste certains stéréotypes les concernant, qu'en établissant une distinction entre elles, entre les femmes bien et les autres.



« Apprendre aux femmes l'art de se faire aimer »



Des faveurs trop facilement accordées sont peu propres à nourrir longtemps l'amour : il faut mêler à ses douces joies quelques refus qui l'irritent.

Ce conseil pour se faire désirer et raviver la flamme semble justifier l'idée développée dans le premier livre du non qui signifie oui : les femmes jouent la comédie du refus, parce que les hommes aiment la difficulté. Mais dans sa première partie, Ovide enseigne aux hommes à passer outre ce refus, qu'il présente comme factice : où est donc l'intérêt de leur faire une difficulté dont ils ne sont pas dupes ?



Être un corps disponible



Songez dès à présent à la vieillesse qui viendra trop tôt, et vous ne perdrez pas un instant. Tandis que vous le pouvez, et que vous en êtes encore à vos années printanières, donnez-vous du bon temps ; comme l'eau s'écoulent les années. (...). Profitez du bel âge : il s'envole si vite ! Chaque jour est moins beau que celui qui l'a précédé. (...). Un temps viendra où toi, qui, jeune aujourd'hui, repousses ton amant, vieille et délaissée, tu grelotteras la nuit dans ton lit solitaire ; alors les amants rivaux, dans leurs querelles nocturnes, ne briseront plus ta porte, et le matin tu n'en trouveras plus le seuil jonché de feuilles de roses. (...). Cueillez donc une fleur qui, si vous ne la cueillez, tombera d'elle-même honteusement flétrie.

Cette invitation au plaisir sexuel paraît très moderne et très favorable aux femmes. Mais se profile déjà ce qui motive véritablement ce conseil : l'intérêt qu'ont les hommes à la liberté sexuelle de certaines femmes (celles qui ne sont pas épouses de citoyens). En effet, Ovide évoque par deux fois les amants repoussés, les hommes pour qui la femme ne se rend pas disponible, dont il est en fait l'avocat, comme nous le verrons un peu plus loin.

D'ailleurs Ronsard, qui reprend presque mot pour mot l'argumentaire et la métaphore utilisés par son prédécesseur*, le fait très clairement, bien plus ouvertement qu'Ovide, dans un but intéressé : la femme n'est invitée au plaisir, à cueillir « dès aujourd'hui les roses de la vie », que pour satisfaire le désir d'un homme dont elle ne veut pas au départ, que pour accepter de coucher avec un homme plus âgé qu'elle. La menace de la vieillesse et de la solitude, la dévalorisation du corps féminin vieillissant atteignant par anticipation le corps féminin jeune, la dévalorisation de la femme toute entière par celle de son corps, tout cela doit la rendre moins regardante sur ses propres désirs et plus disponible au désir masculin.



* Pierre de RONSARD (1524-1585), Sonnets pour Hélène, extrait :

Je seray sous la terre et fantaume sans os :

Par les ombres myrteux je prendray mon repos :

Vous serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain.

Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :

Cueillez dés aujourd'huy les roses de la vie.



Cueillez donc une fleur qui, si vous ne la cueillez, tombera d'elle-même honteusement flétrie.

L'image est parlante... en apparence du moins !

La première fleur à cueillir peut-elle être celle qui va se flétrir et mourir (le corps féminin vieillissant puis mort) ? Ovide inviterait-il les femmes à anticiper la destruction du temps, à se détruire avant qu'elles ne soient détruites par le temps qui passe (cueillir une fleur entraîne sa destruction à court terme) ? Cette injonction serait alors une autre formulation du célèbre « Il faut vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre » (James Dean ?), vivre brièvement mais intensément. Ce choix est valorisé par la dévalorisation de la vie longue (« honteusement », « flétrie »).

D'un autre côté, cette fleur cueillie est sans aucun doute le plaisir choisi et pris activement, un plaisir qui recèle en lui une dimension de destruction, de prédation*. Conseiller à des jeunes gens de cueillir le plaisir en « cueillant » des femmes serait un conseil audible et applicable, sexe et destruction étant fréquemment associés dans la pensée masculine (destruction de l'hymen, de la pureté, de la réputation...), mais il s'agit d'une destruction qui n'englobe pas le sujet qui y procède. Les femmes peuvent-elles faire leur une pensée qui associe leur plaisir à leur destruction, la sexualité au danger et à la mort ? Encore une fois, j'ai le sentiment qu'Ovide demande à ses « écolières » d'adopter volontairement un rapport masculin à elles-mêmes, de faire le choix actif d'une sexualité qui les désavantage et les détruit, de reproduire, dans la dissociation du sujet féminin entre son esprit et son corps, l'opposition homme / femme. Et en cela, Ovide n'est guère original : je crois bien que toute la société patriarcale nous porte à penser en homme notre corps de femme.

Cette association entre plaisir-sexe et destruction est d'autant plus étonnante que tout le passage qui suit s'attache à en démontrer la fausseté : on pourrait donc en conclure que l'image de la fleur est mal choisie ; personnellement je pense qu'elle participe de ce système de double discours qu'affectionne tant Ovide, qu'elle est révélatrice de cette pensée changeante, flottante, qui en fait une sorte de baroque avant l'heure.



* Je me permets de rappeler ici que la prédation ne concerne pas que les espèces animales, mais s'applique aussi aux végétaux. Le prédateur n'est pas qu'un chasseur- pêcheur, c'est aussi un cueilleur. Le strict parallèle entre prédateur et carnivore, fréquent dans les discours virilistes, est donc faux : il y a des prédateurs végétaliens.



Ne refusez point à l'ardeur de vos amants les plaisirs qu'ils sollicitent. S'ils vous trompent, qu'y perdez-vous ? Tous vos attraits vous restent, et, vous dérobât-on mille faveurs, ils n'en seraient pas même altérés. Le fer, le caillou s'usent, s'amincissent par le frottement ; mais cette partie de vous-mêmes résiste à tout, et vous n'avez point à craindre pour elle les mêmes effets. Un flambeau perd-il sa lumière en la communiquant à un autre flambeau ? Doit-on craindre de puiser de l'eau dans le vaste Océan ? - Il ne faut pas, dites-vous, qu'une femme se donne ainsi à un homme. - Qu'y perd-elle ? répondez : de l'eau qu'elle peut puiser encore à pleine source. Non, ma voix ne vous conseille pas de vous prostituer ; mais elle vous défend de redouter une perte imaginaire : de semblables dons ne peuvent vous appauvrir.

Comme souvent chez Ovide, ce passage offre un curieux mélange de « féminisme », le mot est mal choisi, mais je n'en trouve pas d'autre, et de machisme : d'une part, Ovide encourage la liberté sexuelle des femmes et rappelle que multiplier les partenaires ne les abîme ni ne les prive d'aucun bien (beauté, pureté, valeur...), ce qui est très positif. Pour ce faire, il s'appuie sur une suite d'exemples tirés de la physique, où paradoxalement le don n'est pas une perte. Mais il le fait moins en vue du bien-être des femmes, de leur épanouissement, que pour assurer la satisfaction sexuelle des hommes. Les femmes ne doivent pas priver les hommes de ce qui ne leur coûte rien : le but est de faire des femmes des corps à disposition. Si elles n'y ont pas d'avantages, elles n'y ont pas non plus de désavantages ! À aucun moment, Ovide enseignant aux amantes l'art d'aimer, n'oublie qu'il est un homme.



N'être qu'une belle apparence



J'allais presque vous avertir de prendre garde que vos aisselles n'offensent l'odorat, et que vos jambes velues ne se hérissent de poils. Mais ce n'est point aux filles grossières du Caucase que s'adressent mes leçons, ni à celles qui boivent les eaux du Caïque. À quoi bon vous recommander de ne point laisser par négligence noircir l'émail de vos dents, et de laver tous les matins votre bouche avec une eau limpide ? Vous savez emprunter à la céruse sa blancheur artificielle, et au carmin les couleurs que la nature vous a refusées. Votre art sait encore remplir les lacunes d'un sourcil trop peu marqué, et voiler, au moyen d'un cosmétique, les traces trop véridiques de l'âge. Vous ne craignez pas d'animer l'éclat de vos yeux avec une cendre fine, ou avec le safran qui croît sur les rives du Cydnus...

Ces lignes inaugurent le long chapitre du livre 3, consacré aux soins du corps chez la femme. Le livre 1 délivrait également aux hommes des conseils concernant leur apparence, mais ceux-ci tenaient en quelques phrases, dominées par l'interdit du trop.

Ovide place donc les soins apportés au corps féminin comme un préalable à la séduction et aux relations sexuelles, ce qui nous paraît, à nous femmes du XXIe siècle, un discours normatif très répandu. Pourtant il n'a rien d'évident au Ier siècle. Certains poètes avant lui, notamment son grand modèle, Properce, ont vivement critiqué le soin que portent les femmes à leur beauté : une femme qui se fait belle s'apprête à tromper son amant !

Ici rien de tel, mais une grande bienveillance à l'égard de cette culture de la beauté qu'ont adoptée les femmes romaines*, qui les oppose d'ailleurs aux autres femmes, aux barbares incultes, et que leur reprochent donc les éternels contempteurs des mœurs modernes du temps.

* Tout ce passage repose sur la prétérition (figure de rhétorique consistant à déclarer que l'on ne parle pas d'une chose alors qu'on le fait) : Ovide dresse la liste des soins d'hygiène et des techniques cosmétiques dont les femmes romaines sont censées ne rien ignorer.



Il ne faut pas toutefois que votre amant vous surprenne entourée des petites boîtes qui servent à ces apprêts. Que l'art vous embellisse sans se montrer. (...) : que de choses nous choquent quand nous les voyons faire, et nous plaisent quand elles sont faites ! Ces statues, chefs-d'œuvre du laborieux Myron, ne furent jadis qu'un bloc inutile, qu'une masse informe. Il faut battre l'or pour en faire un anneau ; les étoffes que vous portez ont été une laine malpropre. Ce marbre fut d'abord une pierre brute : maintenant, statue fameuse, c'est Vénus toute nue, exprimant l'eau de ses cheveux humides. Ainsi, laissez-nous croire que vous dormez encore, lorsque vous travaillez à votre toilette : (...). Pourquoi saurais-je à quelle cause est due la blancheur de votre teint ? Fermez la porte de votre chambre, et ne me montrez pas un ouvrage imparfait. Il est une foule de choses que les hommes doivent ignorer : la plupart de ces apprêts nous choqueront, si vous ne les dérobez à nos yeux. Voyez ces décors brillants qui ornent la scène : examinés de près, ce n'est qu'un bois recouvert d'une mince feuille d'or. Mais on ne permet aux spectateurs d'en approcher que lorsqu'ils sont achevés : ainsi ce n'est qu'en l'absence des hommes que vous devez préparer vos attraits factices.

Toute féministe reconnaîtra dans ce passage l'injonction paradoxale, toujours d'actualité, qui enjoint aux femmes de se faire belles en employant l'artifice et de paraître être belles naturellement. Il s'agit là d'une des nombreuses injonctions auxquelles les femmes sont en butte.

Mais cette beauté naturelle, pourtant produite par l'artifice, c'est ce sur quoi se fonde l'art pour les Anciens, pour qui il est une recherche de l'effet qui cache ses moyens. D'où les nombreuses comparaisons à la sculpture, à l'orfèvrerie et, moins prestigieux, à la fabrication des étoffes précieuses. Certes appliquer au corps féminin les règles qui président à la création artistique, leur donner le même but : faire naître le sentiment du beau, c'est faire peser sur les femmes une lourde responsabilité, leur donner un enjeu de plus, quand elles en sont déjà accablées. On peut y voir aussi une valorisation du corps féminin comparé à une œuvre d'art, et de la femme, artiste et créatrice d'elle-même, maître d'œuvre et création en même temps. Il me semble que ces deux visions coexistent dans le féminisme.



Ne mange pas chez toi avant de venir dîner, mais à table, arrête-toi avant d'être rassasiée et reste un peu en-deçà de ton appétit. Si le fils de Priam voyait Hélène dévorer gloutonnement, de dégoût il dirait : « Quelle sotte conquête j'ai faite là ! »

Nouvelle injonction bien connue des femmes : cacher son appétit, ne pas montrer d'excès dans la satisfaction de ses besoins naturels, sachant que les femmes qui mangent du bout des dents sont également souvent moquées.



Elle l'a bien mérité !



Quel spectacle honteux qu'une femme étendue par terre, gorgée de vin ! Elle mérite que le premier venu la prenne. Elle ne peut non plus, à table, s'abandonner au sommeil sans courir de risques : le sommeil permet ordinairement bien des choses qui offensent la pudeur.



Invitation (bis) à la jouissance



Femmes, que le plaisir circule jusque dans la moelle de vos os, et que la jouissance soit également partagés entre vous et votre amant ; qu'elle s'exhale en tendres paroles, en doux murmures ; que les propos licencieux aiguillonnent vos doux ébats. Et toi, à qui la nature a refusé la sensation du plaisir, que ta bouche du moins, par un doux mensonge, dise que tu l'éprouves. Malheureuse est la femme chez laquelle reste insensible et engourdi cet organe qui doit procurer à l'un et à l'autre sexe les mêmes voluptés.


lundi 12 décembre 2016

L'art d'aimer, Ovide - Livre 2 Conseils aux amants : faire durer l'amour

Être aimable pour être aimé

Après le crescendo dans la violence du livre 1, Ovide change résolument de ton, au point de se contredire parfois.

Il est donc inutile de faire boire aux jeunes filles des philtres amoureux : les philtres troublent la raison et n'engendrent que la fureur. Loin de toi ces coupables artifices ! sois aimable, et tu seras aimé.
« Sois aimable (c'est-à-dire, étymologiquement, qu'on peut aimer, qui mérite d'être aimé) et tu seras... » : c'est là, à mon sens, le seul conseil valable d'Ovide en matière de séduction.

Ce qui gagne surtout les cœurs, c'est une adroite complaisance. La rudesse et les paroles acerbes n'engendrent que la haine. Nous détestons l'épervier qui passe sa vie dans les combats, et le loup toujours prêt à fondre sur les troupeaux timides. (...). Loin de toi les querelles et les combats d'une langue mordante ! les paroles agréables sont l'aliment de l'amour. C'est par des querelles que la femme éloigne son mari, et le mari sa femme : ils croient, en agissant ainsi, se payer d'un juste retour. Permis à eux : les querelles sont la dot que les époux s'apportent mutuellement. Mais une maîtresse ne doit entendre que des paroles aimables. Ce n'est point par ordre de la loi que le même lit vous a reçus ; votre loi, à vous, c'est l'amour. N'approche de ton amie qu'avec de tendres caresses, qu'avec des paroles qui flattent son oreille, afin qu'elle se réjouisse de ta venue.
La peinture que fait ici Ovide des tracas du mariage est la reprise d'un lieu commun très misogyne de la pensée romaine, qu'on trouve, par exemple, dans bon nombre de comédies de Plaute ou, plus tard, dans la satire sur les femmes de Juvénal (le foyer conjugal est un véritable enfer, et cela du fait d'une épouse invivable). Mais chez Ovide, ce lieu commun connaît une transformation intéressante : mari et femme sont également responsables de l'atmosphère troublée du foyer, car ce n'est pas la nature féminine ou même masculine qui est en cause, qui serait « mauvaise », c'est la situation dans laquelle vit le couple, c'est le mariage. Au contraire, l'amour libre doit être l'espace d'une relation heureuse et paisible.

Si elle n'est pas d'accord avec toi, cède-lui ; c'est en lui cédant que tu t'en iras victorieux ; contente-toi de jouer le rôle qu'elle voudra te voir jouer. Elle blâme, blâme à ton tour ; tout ce qu'elle approuve, approuve-le ; ce qu'elle dira, dis-le ; ce qu'elle niera, nie-le ; aura-t-elle ri ? ris aussi ; si elle pleure, souviens-toi de pleurer. Bref, que ce soit elle qui impose ses lois sur ton visage.
On retrouve ici un thème cher à Ovide : le recours à la dissimulation et à la manipulation dans la relation amoureuse. Cependant, pour la spécialiste d'Ovide qu'est Sylvie Laigneau-Fontaine, ces conseils, sur le fond assez déplaisants, énoncés, pour ce qui est de la forme, d'un ton de légèreté qui peut faire croire à une plaisanterie, opèrent une véritable révolution dans les rapports homme/amant-femme/amante : l'homme n'est plus ce dominateur orgueilleux qui impose sa volonté à la femme ; il se place volontairement dans la situation du dominé ; homme libre et citoyen, il devient esclave (cf. paragraphe suivant), tandis que la femme dirige et gouverne (les « lois » évoquées sont à prendre dans leur sens plein), qu'elle est la maîtresse.

L'esclave et sa maîtresse

Tiens-lui toi-même son ombrelle grande ouverte, fais-lui de la place dans la foule dans laquelle elle s'est aventurée, n'hésite pas à apporter un escabeau près de son lit arrondi, et prends l'habitude d'enlever ou de mettre ses chaussures à ses pieds délicats. Souvent, alors que toi-même trembles de froid, il te faudra prendre la main de ta maîtresse contre ton cœur pour la réchauffer ; et ne juge pas honteux (même si c'est honteux, tu t'y complairas) à lui tendre, toi un homme libre, de ta propre main, son miroir.
Dans ce passage, Ovide énumère un ensemble de tâches qui incombent d'ordinaire aux esclaves et, pour certaines, à des esclaves femmes : il invite donc les amants à un double abaissement (« même si c'est honteux »), à un double sacrifice de leur supériorité d'homme et de leur supériorité d'homme libre. Il y a là un renversement complet des valeurs traditionnelles romaines caractéristique de sa poésie, et qui la rend extrêmement provocatrice.
Tous ces actes de complaisance plus ou moins poussés font partie du servitium amoris, dont les poètes du Moyen-Âge s'inspireront pour définir les codes de l'amour courtois, et dont la forme moderne et très affaiblie est la galanterie. Il est surprenant que ces conceptions antique et médiévale de l'amour, qui donnent la primauté à la femme et lui asservissent l'homme, soient apparues dans des sociétés aussi machistes, peut-être nées d'un besoin de certains d'affirmer leur liberté par rapport au modèle masculin dominant.
L'art d'aimer fait donc coexister violence sexuelle et « amour courtois ». Si la séduction est l'espace où s'exerce la première, la relation longue invente une nouvelle forme de relation à l'autre féminin, qui exclut toute contrainte et domination masculines.

L'amour est une espèce de service militaire. Loin d'ici, lâches ; ces étendards ne sauraient être portés par des faibles.
Mettre sur le même plan l'amour et la guerre n'a rien d'original ; c'est même un cliché. Nous avons vu que, dans le livre 1, le poète fait de la séduction un combat avec la femme et de l'acte sexuel une victoire militaire, ce qui est parfaitement conforme à une certaine vision de la virilité : l'« amour » est pour l'homme viril le prolongement dans le repos de la vie civile de son activité guerrière. Ici l'idée est différente : Ovide établit une identité entre le métier de soldat (avec tout ce qu'il comporte chez les Romains de discipline, de corvées, d'obéissance à un chef...) et l'amour tel qu'il vient de le définir, c'est-à-dire une relation où l'homme est dominé par la femme. En assimilant service militaire et service d'amour, il érige un système de valeurs révolutionnaire, dans lequel le mérite provient désormais d'une soumission exacte à la femme et où plaire à sa compagne devient une occupation aussi noble que la défense de la patrie. Les mots « lâches » et « faibles » attestent ce renversement complet des valeurs masculines romaines : les lâches et les faibles sont en fait ceux qui d'ordinaire jugent lâches et faibles les amoureux qui ne se conforment pas à la définition du civis romanus.
Dans ce nouveau système de valeur, par la comparaison entre service militaire et service d'amour, la femme acquiert un statut exceptionnel : elle est l'imperator*, dont les ordres sont sacrés et qu'il est un devoir de servir.
* L'imperator est un magistrat titulaire de l’imperium, pouvoir suprême de commandement militaire et civil.

Les défauts des femmes

Dois-je te conseiller de lui envoyer aussi de tendres vers ? Hélas ! les vers ne sont guère en honneur. On en fait l'éloge, mais on veut des dons plus solides. Un Barbare même, pourvu qu'il soit riche, est sûr de plaire. Nous sommes vraiment dans l'âge d'or : c'est avec l'or qu'on obtient les plus grands honneurs ; c'est avec l'or qu'on se rend l'amour favorable. Homère lui-même, vint-il escorté des neuf Muses, s'il se présentait les mains vides, Homère serait mis à la porte. Il y a pourtant quelques femmes instruites ; mais elles sont bien rares ; les autres ne savent rien et veulent paraître savantes.
La cupidité des femmes est un lieu commun du discours sexiste. Remarquez néanmoins qu'ici ce défaut n'est pas tant celui d'un sexe que celui d'une époque toute entière, où les « honneurs » (les hautes fonctions de la magistrature) peuvent être achetés comme n'importe quel bien.

Un homme bien appris ne doit jamais se rendre à charge. Voudrais-tu la forcer à dire : "Il n'y a pas moyen d'éviter cet importun ?" Les belles ont souvent des caprices déraisonnables. N'aie pas honte de supporter ses injures, ses coups même, ni de baiser ses pieds délicats.
Ce passage offre une nouvelle illustration de ce que peut être le servitium amoris. La violence masculine et virile du premier livre devient le fait des femmes : le renversement des rôles est complet.

Réhabilitation de la femme infidèle ?

Non, Hélène ne fut point coupable ; son ravisseur ne fut point criminel. Il fit ce que toi-même [Ménélas, son mari] ou tout autre eussiez fait à sa place. Tu les forçais à l'adultère en leur laissant et le temps et le lieu. Ne semblais-tu pas toi-même conseiller à ta jeune épouse d'en agir ainsi ? Que fera-t-elle ? Son époux est absent ; près d'elle est un aimable étranger : elle craint de coucher seule. Que Ménélas en pense ce qu'il voudra : Hélène, selon moi, n'est pas coupable ; elle n'a fait que profiter de la complaisance d'un mari si commode.
Ovide s'inscrit ici dans la longue tradition des discours rhétoriques sur Hélène. Ces discours parodient les plaidoiries d'un procès, où se jugerait la culpabilité de la reine de Sparte : est-elle ou non fautive de s'être enfuie avec Pâris et d'avoir provoqué la guerre de Troie ? Ce qui est jugé avec Hélène, c'est la femme en général, accusée d'être la cause de tous les maux. À première vue, Ovide défendant Hélène et rejetant la responsabilité de son adultère sur son mari, paraît se situer à rebours de ce discours misogyne, mais en fait c'est moins Hélène, c'est moins la femme coupable qu'il réhabilite, que le couple d'amants et l'adultère.
La valorisation de l'adultère est très présente dans L'art d'aimer, qui plaide de façon plus ou moins ouverte pour l'amour libre et dénigre l'institution du mariage et la figure du mari. Il y a là une véritable provocation envers les Leges Juliae, promulguées quelques années auparavant par l'empereur Auguste et destinées à encourager le mariage et la natalité (dans le cadre du mariage).

Le chantage sexuel

Mais le Soleil (...) découvrit à Vulcain la conduite de son épouse. Quel fâcheux exemple tu donnes, ô Soleil ! Réclame les faveurs de la déesse ; mets ton silence à ce prix : elle a de quoi le payer.
Après un début de second livre appelant à la douceur et à la soumission dans la relation aux femmes, Ovide revient à un thème qui lui est cher : l'extorsion de faveur sexuelle, ici par le chantage. Certes le conseil apparaît comme une plaisanterie et joue sur l'effet de surprise : l'on attend plutôt que le poète reproche au soleil son manque de discrétion, la trahison du secret des amants par un tiers étant un motif classique de la poésie amoureuse.
Un autre exemple de chantage sexuel figure dans une œuvre précédente du poète : dans l'élégie 8 du livre 2 des Amours, il menace la servante de sa maîtresse de révéler leur liaison si elle refuse de lui céder à nouveau. Cette pratique est conforme à l'immoralité revendiquée plus ou moins ouvertement dans bien des endroits de son œuvre.

La fragile réputation des femmes

N'arrête-t-on pas en tous lieux toutes les jeunes filles, pour pouvoir dire au premier venu : "En voilà encore une que j'ai possédée ?" Et cela pour en avoir toujours quelqu'une à montrer au doigt, pour que chaque femme signalée de la sorte devienne la fable de la ville. Mais c'est peu, il est des hommes qui inventent des histoires qu'ils désavoueraient si elles étaient vraies : à les entendre, il n'est point de femme qui leur ait résisté. S'ils ne peuvent toucher à leur personne, ils peuvent du moins attaquer leur honneur ; et, quoique le corps soit resté chaste, la réputation est flétrie. Va maintenant, odieux gardien, ferme la porte sur ta maîtresse ; renferme-la sous cent verrous. Que servent ces précautions en présence du diffamateur qui se targue menteusement de faveurs qu'il n'a pu obtenir ? Pour nous, ne parlons qu'avec réserve de nos amours réels, et tenons nos plaisirs secrets cachés sous un voile impénétrable.
Ovide aborde ici un nouvel aspect de son « code moral » des amants : le lien étroit entre amour et secret, lien qui sera également établi dans l'éthique courtoise médiévale, encore une fois fidèle à son modèle latin.
Il s'attaque à l'une de ses cibles favorites : le custos, le gardien préposé par le mari à la garde de sa femme (un esclave eunuque pour ce que j'en sais) : il a déjà souvent dénoncé, aussi bien dans Les amours que dans L'art d'aimer, le caractère odieux de cet usage, mais il en montre dans ce passage toute l'inutilité. Jouant sur l'idée qu'une fausse faveur publiée est bien pire qu'une vraie faveur tue, il sous-entend la supériorité morale de l'amant tel qu'il le conçoit ; il fait de l'amant adultère quelqu'un qui respecte la pudor, essentielle chez les Romains et qui ne leur semblait pas conciliable avec l'adultère (impliquant une citoyenne !). C'est encore une fois une vision révolutionnaire et progressiste, qui s'appuie encore une fois sur un sophisme.
La relation aux femmes ne doit pas être un simple aliment de la relation des hommes entre eux : elle n'est plus le moyen de construire une image valorisante et virile (fondée sur la dévalorisation de la femme : éternel double standard !), ni de créer une complicité entre hommes, elle vaut en soi. C'est sans doute là l'un des passages les plus « féministes » de L'art d'aimer. Je trouve en outre cette critique de la diffamation sexuelle très fine et très actuelle, même dans nos sociétés occidentales modernes, où la réputation des femmes est un moindre enjeu.

L'égalité dans la jouissance

Pour qu'il [le plaisir sexuel] soit vraiment agréable, il faut que la femme et l'homme y prennent part également. Je hais les étreintes qui ne comblent pas les deux amants (...). Je hais la femme qui se livre parce qu'elle doit se livrer, et qui, n'éprouvant rien, songe à son tricot. Le plaisir qu'on m'accorde par devoir ne m'est pas agréable ; je ne veux pas de devoir chez une femme. Je veux entendre des paroles avouant la joie qu'elle éprouve ; qu'elle me demande d'aller moins vite et de me retenir. Que je voie les yeux vaincus d'une maîtresse qui se pâme et qui, abattue, ne veut plus, de longtemps, qu'on la touche.

Si tu veux m'en croire, ne te hâte pas trop d'atteindre le terme du plaisir ; mais sache, par d'habiles retards, y arriver doucement. Lorsque tu auras trouvé la place la plus sensible, qu'une sotte pudeur ne vienne pas arrêter ta main. Tu verras alors ses yeux briller d'une tremblante clarté, semblable aux rayons du soleil reflétés par le miroir des ondes. Puis viendront les plaintes mêlées d'un tendre murmure, les doux gémissements, et ses paroles, agaçantes qui stimulent l'amour. Mais, pilote maladroit, ne vas pas, déployant trop de voiles, laisser la maîtresse en arrière ; ne souffre pas non plus qu'elle te devance : voguez de concert vers le port. La volupté est au comble lorsque, vaincus par elle, l'amante et l'amant succombent en même temps. Telle doit être la règle de ta conduite, lorsque rien ne te presse et que la crainte ne te force pas d'accélérer tes plaisirs furtifs. Mais, si les retards ne sont pas sans danger, alors, penché sur les avirons, rame de toutes tes forces, et presse de l'éperon les flancs de ton coursier.

dimanche 20 novembre 2016

L'art d'aimer, Ovide - Livre 1 Conseils aux amants : trouver l'amour, savoir plaire

TRIGGER WARNING : violence sexuelle.

L'espace public : lieu de séduction / lieu de harcèlement

C'est pour voir qu'elles viennent [que les femmes viennent au théâtre] ; mais elles viennent aussi pour être vues ; l'endroit est dangereux pour la chaste pudeur.

Assieds-toi contre celle qui te plaît, tout près, nul ne t'en empêche ; approche ton flanc le plus possible du sien ; heureusement la dimension des places force les gens, bon gré mal gré, à se serrer, et les dispositions du lieu obligent la belle à se laisser toucher.
Ovide dispense ici ses conseils pour « draguer » aux jeux du cirque.

Si, comme il arrive, il vient à tomber de la poussière sur la poitrine de ta belle, que tes doigts l'enlèvent ; s'il n'y a pas de poussière, enlève tout de même celle qui n'y est pas : tout doit servir de prétexte à tes soins officieux. Le manteau, trop long, traîne-t-il par terre ? Prends-en le bord, et, avec empressement, soulève-le du sol malpropre. Aussitôt, récompense de ton zèle officieux, sans que ta belle puisse s'en fâcher, tes yeux verront des jambes qui en valent la peine.

Un non qui dit oui

Sois d'abord bien persuadé qu'il n'est point de femmes qu'on ne puisse vaincre, et tu seras vainqueur : tends seulement tes filets.
Ovide, qui vient d'exclure certaines femmes du nombre de celles qu'on peut séduire, revient déjà sur les limites posées, ce qui indique assez que ces limites ne sont que rhétoriques et ont pour but de contourner la censure. Plus loin, il dit encore : Persiste donc, et avec le temps tu vaincras Pénélope elle-même. Pénélope est pour tous les Anciens le type de l'épouse fidèle et même héroïque, puisqu'elle résiste sans faillir aux sollicitations pressantes et répétées des prétendants qui se sont installés chez elle.
Par ailleurs, Ovide s'attache dans ce premier livre à lever toutes les inhibitions et tous les scrupules éventuels de ceux à qui il s'adresse, les encourageant à toujours plus d'audace (mot choisi par le préfacier) ou toujours plus d'agressivité (mot qui me semble plus juste).

Celle que tu croiras peut-être ne pas vouloir se rendre le voudra secrètement. L'amour furtif [« le coup d'un soir »] n'a pas moins d'attraits pour les femmes que pour nous. L'homme sait mal déguiser, et la femme dissimule mieux ses désirs. Si les hommes s'entendaient pour ne plus faire les premières avances, bientôt nous verrions à nos pieds les femmes vaincues et suppliantes.
Ce passage repose sur un sophisme, plus précisément sur une pétition de principe. Ovide bâtit toute sa démonstration sur ce qu'il aurait dû préalablement démontrer : l'identité du désir de l'homme et de la femme.
Parler d'identité à propos des désirs féminin et masculin paraît incroyablement progressiste chez un Romain du Ier siècle, mais ce ne l'est qu'en apparence, car Ovide glisse insensiblement d'une vérité générale : « homme et femme sont des êtres également désirants » à une particularité : votre désir est celui de la femme que vous désirez, et ce glissement va autoriser la négation de la liberté et du désir féminins. L'homme devient par ce « raisonnement » la mesure du désir féminin, thèse des plus dangereuses.
Le seul argument proposé par l'auteur pour étayer sa thèse, est une expérience de pensée (à partir d'une situation donnée, imaginer ce qui s'ensuit), qui appartient au domaine de l'hypothèse.
De cette expérience de pensée, où une grève masculine de la « drague » amène les femmes à exprimer leur désir, Ovide tire une conclusion implicite : l'homme rend service à la femme en la draguant. La même idée sera développée plus loin sur le viol : le viol est un service rendu à la femme, il lui permet d'assouvir son désir sans devoir l'assumer et en conservant les apparences de la pudeur. Cette idée, me direz-vous, n'est pas propre à Ovide, ni à la culture romaine, et je vous répondrai que vous avez raison.

N'hésite pas à espérer triompher de toutes les femmes ; sur mille, il y en aura une à peine pour te résister. Qu'elles cèdent ou qu'elles résistent, elles aiment toujours qu'on leur fasse la cour.
Ovide ne cesse de catégoriser les femmes, d'établir entre elles des distinctions (les femmes bien / « interdites » vs les autres), qu'il annule ensuite au profit de cette grande vérité : toutes les femmes sont les mêmes et leurs différences ne sont qu'apparentes. Il parvient donc à faire coexister deux discours sexistes au sein d'un texte extrêmement rhétorique qui, de glissement en glissement, se contredit perpétuellement.

Si elle refuse ton billet [une lettre d'amour] et te le renvoie sans le lire, espère toujours qu'elle le lira, et persiste dans ton entreprise. L'indomptable taureau s'accoutume au joug avec le temps ; avec le temps on force le coursier rétif à obéir au frein. Un anneau de fer s'use par un frottement sans cesse renouvelé, et le soc est rongé chaque jour par la terre qu'il déchire. Quoi de plus solide que le rocher, de moins dur que l'eau ; et cependant l'eau creuse les rocs les plus durs. Persiste donc, et avec le temps tu vaincras Pénélope elle-même. Troie résista longtemps, mais fut prise à la fin.
Dans l'art de séduire tel que le conçoit Ovide, l'autre n'existe pas et disparaît complètement : ce qui compte dans la séduction, c'est le séducteur, qui doit observer toute une discipline par rapport à lui-même (il faut « espérer », « persister », actions qui ne concernent que soi), et ne suivre que la règle de son action.

Peux-être recevras-tu d'abord une lettre de mauvaise augure [en réponse à une lettre d'amour], où elle te demandera de cesser tes poursuites : ce qu'elle te demande, elle craint de l'obtenir ; ce qu'elle ne demande pas, elle le souhaite, elle souhaite que tu sois plus pressant ; poursuis et bientôt tu verras tes vœux accomplis.

Quel amant expérimenté ignore combien les baisers donnent de poids aux douces paroles ? Ta belle s'y refuse ; prends-les malgré ses refus. Elle commencera peut-être par résister : « méchant ! » dira-t-elle ; mais, tout en résistant, elle désire succomber. Seulement ne va pas, par de brutales caresses, blesser ses lèvres délicates, et lui donner sujet de se plaindre de ta rudesse. Après un baiser pris, si tu ne prends pas le reste, tu mérites de perdre les faveurs même qui te furent accordées. Que te manquait-il, dès lors, pour l'accomplissement de tous tes vœux ? Quelle pitié ! ce n'est pas la pudeur qui t'a retenu ; c'est une stupide maladresse. C'eût été lui faire violence, dis-tu ? Mais cette violence plaît aux belles, ce qu'elles aiment à donner, elles veulent encore qu'on le leur ravisse. Toute femme, prise de force dans l'emportement de la passion, se réjouit de ce larcin : nul présent n'est plus doux à son cœur. Mais lorsqu'elle sort intacte d'un combat où on pouvait la prendre d'assaut, en vain la joie est peinte sur son visage, la tristesse est dans son cœur. Phœbé fut violée ; Ilaïre, sa sœur, le fut aussi ; cependant l'une et l'autre n'en aimèrent pas moins leurs ravisseurs.
Le non-désir, qu'il soit exprimé par le langage, par les expressions du visage ou le langage du corps, ou même par le silence, exprime le désir : la femme est privée de tous moyens de communication, et c'est l'homme qui se charge de lui fournir un langage spécifique, où chaque chose veut dire son contraire et où n'est exprimé que l'assentiment à son propre désir.
Notons également que la métaphore de la séduction comme combat, qui semble proposer une vision égalitaire des deux sexes (la femme et l'homme se battent, ont chacun leurs armes...), fait de la relation sexuelle une défaite pour la femme et de plus une défaite désirée : mener une guerre avec l'espoir de la perdre, voilà une idée dont les ouvrages de stratégie ne se sont sans doute jamais avisés !
Enfin Ovide recourt constamment aux mythes pour étayer ses thèses* (ici, que les femmes veulent être violées). Il en fait une interprétation toute personnelle et introduit de la psychologie et des sentiments là où le plus souvent la sécheresse du mythe n'en comporte pas. Ainsi ces femmes violées aimant leur violeur sont-elles une pure invention de sa part : dans le mythe il est seulement dit qu'Ilaïre et sa sœur, Phœbé, sont enlevées par Castor et Pollux. Idem ci-dessous avec Déidamie.
* Ovide fait du mythe la matière de ses exempla. L'exemplum est un court récit qui vise à faire adopter un type de comportement civique ou qui est porteur d'une morale. Il a également la fonction de persuader. On voit qu'ici Ovide en fait une utilisation déviée et que l'exemple de Phœbé et d'Ilaïre est au service d'une morale tout à fait amorale. Sylvie Laigneau-Fontaine, professeure à l'université de Dijon, a relevé [clic] que l'auteur recourt à l'exemplum mythologique, dès qu'il s'agit d'emporter l'adhésion sur un point litigieux : il faut donc croire que l'idée que les femmes aiment être violées en était un pour la société romaine augustéenne.

C'est à la force qu'elle céda (du moins il faut le croire), mais elle ne fut pas fâchée d'avoir à céder à la force. Souvent elle lui dit : « Reste », quand Achille déjà se hâtait de partir ; (...). La violence, où est-elle ici ? Pourquoi d'une voix caressante, retenir, Déidamie, l'artisan de ton déshonneur.
Certaines versions du mythe (pas toutes ; il y a donc ici un choix délibéré d'Ovide de parler de viol), racontent qu'Achille, pour ne pas partir à Troie où il doit mourir, se cache chez le roi Lycomède, déguisé en femme. Partageant le lit de la fille de ce dernier, il la viole, viol dont naîtra un fils, le célèbre Pyrrhus ou Néoptolème.

Oui, si la pudeur ne permet pas à la femme de faire les avances, en revanche c'est un plaisir pour elle de céder aux attaques de son amant. Certes, il a une confiance trop présomptueuse dans sa beauté, le jeune homme qui se flatte qu'une femme fera la première demande. C'est à lui de commencer, à lui d'employer les prières ; et ses tendres supplications seront bien accueillies par elle. Demandez pour obtenir : elle veut seulement qu'on la prie. (...). Si cependant on ne répond à tes prières que par un orgueilleux dédain, n'insiste pas davantage, et reviens sur tes pas. Bien des femmes désirent ce qui leur échappe, et détestent ce qu'on leur offre avec instance. Sois moins pressant, et tu cesseras d'être importun.
Vous noterez que ce conseil est en complète contradiction avec ceux qui précèdent : L'art d'aimer me semble, à bien des égards, une sorte d'exercice de style rhétorique, où souvent la forme prime sur le fond, ce qui n'empêche pas que ce fond, tantôt plus, tantôt moins, soit sexiste et machiste.

Les mille défauts des femmes : légèreté, cupidité, ruse, coquetterie, bêtise...

Un rien suffit pour gagner ces esprits légers.

Prends bien garde à l'anniversaire de ton amie, et que le jour où il faut faire un cadeau soit néfaste à tes yeux ! Tu auras beau t'en défendre, elle t'arrachera quelque chose : la femme a trouvé l'art de s'approprier l'argent d'un amant passionné.
Les femmes transforment toute relation amoureuse en relation vénale, rendent économiques les relations sexuelles : elles sont intrinsèquement des prostituées. La prostitution (l'échange d'un service sexuel contre de l'argent ou des cadeaux) n'est pas une domination des hommes sur les femmes, mais bien l'inverse. Elle naît de la malhonnêteté foncière des femmes.

Et il n'est pas difficile d'être cru [quand on fait des compliments] : toute femme se juge digne d'être aimée ; si laide soit-elle, il n'en est pas une qui ne se trouve bien.

La relation homme-femme : une relation de dupes

Et promets hardiment : les promesses entraînent les femmes ; prends tous les dieux à témoin de tes engagements. Jupiter, du haut des cieux, voit en riant les parjures des amants et ordonne aux autans éoliens, de les emporter et de les annuler.

Ne vous jouez, si vous êtes sage, que des femmes. Vous le pouvez impunément. Dans ce seul cas, le mal n'est pas plus honteux que la bonne foi. Trompe celle qui te trompe. Dans la plupart des cas, c'est une engeance sans scrupules ; elles ont tendu des pièges ; qu'elles y tombent !
La relation homme-femme s'inscrit dans un cadre totalement amoral, autorisé par l'immoralité originaire des femmes, dont les hommes sont les victimes.
Pour les commentateurs qui ont abordé la question de la misogynie d'Ovide, quelquefois d'ailleurs pour l'en dédouaner (!), voilà le passage où elle se manifeste. Cela me laisse perplexe : placer une relation sous l'angle de la tromperie est certes relativement odieux. Mais l'on verra dans le troisième livre que la tromperie est sans doute le seul domaine où hommes et femmes sont à égalité, puisque l'auteur y invite ses élèves femmes à tromper leurs amants. Voilà comment l'on peut conclure qu'Ovide n'est misogyne qu'en apparence, alors qu'il me semble avoir montré que sa misogynie ne fait aucun doute et qu'elle s'exerce quasiment sur tous les aspects du rapport aux femmes qu'il propose.
Ovide insiste constamment sur l'impunité totale du séducteur : qu'il pelote une femme aux jeux du cirque, qu'il en harcèle une autre qui le repousse ou qu'il se parjure, l'homme ne risque absolument rien, pas plus de la justice des hommes que de celle des dieux.

L'érotisation de la souffrance

On entraîne de force ces femmes [les Sabines enlevées par Romulus et ses compagnons], proie destinée au lit nuptial, et plus d'une a pu s'embellir de sa crainte même.
L'érotisation de la souffrance féminine est sans doute nécessaire dans un système qui place le viol au centre de la sexualité masculine. Si la peur, les cris ou les pleurs n'étaient pas perçus comme excitants, s'ils exprimaient ce qu'ils sont (de la souffrance), on peut imaginer que les hommes pour partie, les voyant ou les entendant, passeraient moins à l'acte. Cette érotisation minimise la souffrance de la victime, elle l'en désapproprie, en fait une simple manifestation extérieure sans réalité physique ou affective.
De là à penser et à affirmer que les femmes simulent la souffrance pour augmenter leurs charmes et plaire aux hommes : Les femmes apprennent à pleurer en temps opportun, elles versent des larmes quand elles le veulent et comme elles le veulent (Livre III).

Qui jamais, moins qu'Andromède, enchaînée sur son rocher, put espérer que ses larmes intéresseraient quelqu'un à son sort ? C'est souvent aux funérailles d'un mari qu'on en trouve un autre : rien ne sied mieux à une femme que de marcher les cheveux épars, et de donner un libre cours à ses pleurs.