vendredi 22 décembre 2017
jeudi 30 novembre 2017
L'homme et l'artiste
Cet article prétend en
finir avec la distinction qu'on entend souvent faire ces derniers temps,
entre l'homme et l'artiste. Cette distinction, présentée par ceux
et celles qui la défendent comme indispensable, est censée
permettre au public de continuer à consommer et apprécier les
œuvres de créateurs* humainement haïssables, des hommes*
mysogynes, harceleurs, violeurs, pervers, sadiques, meurtriers,
homophobes, antisémites, racistes, que sais-je ?
Pourtant cette
distinction n'est rien moins que pertinente et ce sont les artistes
eux-mêmes qui le disent (et pour savoir pourquoi, il va falloir
vous armer de patience et lire ce looong article).
*
Je crois que cet article n'aura pas besoin de recourir à l'écriture
inclusive : je me rappelle bien quelques propos antisémites chez
Colette, mais rien de comparable à ceux d'un Céline, et pour des
écrivaines et artistes criminelles, je n'en trouve pas. Et puis vous
allez voir que la question que j'aborde ici est éminemment
masculine, qu'elle a été posée, approfondie et agitée par des
hommes par rapport à eux-mêmes.
→ CONSTRUIRE
LA FIGURE DE L'ARTISTE
À
partir du XIXème siècle, l'économie triomphante détrône la
culture, dont la
valeur n'a plus rien d'évident. Les acteurs du champ artistique,
en réaction, vont chercher à définir le rôle de l'art
et sa place au regard de l'économie,
et construire, ce faisant, un personnage qui nous est bien connu :
celui de l'artiste.
Les
prises de position de ses acteurs ont conduit le champ artistique à
se structurer en « cercles concentriques », le cercle le plus
extérieur concédant à l'économie une valeur propre et dominante,
le cercle le plus intérieur ne reconnaissant aucune valeur à
l'économie et accordant une valeur absolue à l'art.
1)
L'art moral et bourgeois
Dans cette conception,
l'économie est considérée
comme le moteur de la civilisation matérielle, mais elle doit être
secondée par la culture, porteuse quant à elle de la moralité
indispensable à la civilisation dans toute son extension. La morale
bourgeoise reste à construire et c'est à l'art qu'il incombe de
mettre en scène la vie bourgeoise telle qu'elle doit être. Une
division du travail est à instaurer au sein de la bourgeoisie, entre
les entrepreneurs et les financiers d'un côté, les artistes, les
médecins, les savants, les juristes, les prêtres de l'autre, afin
qu'elle puisse tenir durablement les rênes de la société dans son
ensemble. Et de même qu'il paraît normal aux entrepreneurs et aux
financiers de verser des honoraires aux médecins, de rétribuer les
savants et les juristes, de verser des subsides à l’Église, de
même les acteurs du champ artistique bourgeois doivent être
suffisamment « honorés » pour soutenir le train de vie de la nouvelle classe dominante. C'est cette conception qui sous-tend notamment le
roman et le théâtre bourgeois.
2)
L'art commercial
Cette vision de l'art
va beaucoup plus loin dans la tentative pour égaler la culture à
l'économie, avec l'idée révolutionnaire qu'ils ne sont pas en
contradiction, et qu'il peut exister une économie des biens
culturels, déterminant une production de masse en direction d'un
public « moyen »,
s'opposant à l'élite, à qui la culture était jusque-là destinée
(naissance du « grand public »). Cette économie culturelle
concerne, au XIXème siècle,
le seul domaine de l'édition : l'édition de masse a
vocation à constituer culturellement un groupe social (la «
classe moyenne ») ; elle doit homogénéiser ses goûts, afin que
les individus qui en font partie aient les mêmes envies de
consommation et consomment de façon uniforme les produits de masse
industriels (qu'ils soient
culturels ou purement matériels). L'idée d'un art commercial
naît après la seconde révolution industrielle (1850 environ). Elle
reste alors sans véritable suite, sans doute parce que l'effort
industriel de la seconde moitié du XIXème siècle est plus tourné
vers les biens de production que vers les biens de consommation. Il
en est tout autrement aujourd'hui : c'est cette conception de l'art
qui est à la source de tous les contenus culturels intégrant de la
publicité (programmes télévisés, jeux vidéo, films, blogs...).
3)
L'art social bourgeois,
petit-bourgeois et prolétaire
L'art se voit assigner
ici une fonction régulatrice ; il doit compenser tout ce que
le progrès économique produit de négatif dans la société. Cette
conception de l'art promeut d'abord
le paternalisme bourgeois : de grands bourgeois, entourés
d'artistes éclairés, agissent en faveur d'une plus grande justice
sociale. L'art est désormais justicier. Les œuvres produites
dans ce cadre de pensée appartiennent au courant romantique,
valorisent le sentiment contre la froideur du calcul et l'extériorité
de la technique. Autour de 1848, le
paternalisme grand-bourgeois est délaissé au profit de « l'idéal
petit-bourgeois », tel qu'il ressort notamment des écrits
proudhoniens. Les artistes de la petite-bourgeoisie entendent faire
de celle-ci la juste mesure de la société, tiraillée entre les
extrêmes prolétariens ou paysans et grand-bourgeois, le facteur
d'équilibre indispensable à une société malade de ses inégalités,
en révélant celles-ci, en détruisant la morale grande-bourgeoise
et en vantant une morale petite-bourgeoise, qu'on peut qualifier de
branche petite-bourgeoise de l'anarchisme. Après l'échec de la
révolution de 1848, l'artiste s'assigne désormais la tâche de
révéler son oppression au prolétariat et de faire triompher une
morale prolétaire. Dans le domaine de la littérature, le roman
social, qui donne à voir les misères du monde et exalte la figure
du travailleur vertueux, poursuit ce double dessein. Cette nouvelle
mission assignée à l'art s'accompagne d'une nouvelle vision de
l'artiste : un individu sans le sou, vivant en marge de la
société, souffrant de mille privations pour son art, dont il ne
peut vivre, car trop en rupture avec les valeurs bourgeoises
dominantes. C'est ce qu'on a appelé la bohème.
4)
L'art pour l'art
Dans la seconde partie
du XIXème siècle, certains artistes contestent pourtant cette
distinction entre art bourgeois et art social, qui, selon eux,
partagent la même ambition
civilisatrice (moraliser la bourgeoisie pour l'un, moraliser le
prolétariat pour l'autre). Pour ces artistes, l'art
n'a d'autre fin que lui-même et l'artiste doit être au service
exclusif de l'art.
C'est cette dernière conception de l'art qui a permis au champ
artistique de prétendre à l'autonomie et qui est derrière l'idée
que nous nous faisons aujourd'hui de ce qu'est un véritable artiste.
L'histoire de la peinture et de la littérature reconnaît d'ailleurs
presque exclusivement les tenants de l'art pour l'art : à eux,
l'appellation de génie, la conservation, la valorisation et la
diffusion de leurs œuvres, la consécration par l'institution
scolaire qui les intègre à ses programmes. Cette conception l'a
emporté, parce qu'elle a proposé quelque chose de complètement
nouveau, en séparant radicalement l'artiste du champ économique et
en le confondant avec son geste créatif, qui absorbe chaque instant
de son existence et lui fait adopter un mode de vie entièrement
tourné vers la poursuite de l'Idéal artistique. Il faut ici noter
que même s'ils se distinguent par les fins qu'ils se proposent, les
membres de la bohème artistique et littéraire se rapprochent de
l'artiste « pur et dur » par leurs modes de vie : pauvreté,
souffrance pour l'art, marginalité, rupture avec les conventions
bourgeoises...
→ VIVRE
EN ARTISTE
L'artiste de « l'art
pour l'art » est donc devenu la figure dominante du champ
artistique. Ceux qui s'écartent de ce modèle restent des artistes,
mais ils sont plus ou moins légitimes.
Vivre
pour l'Art n'implique pas un mode de vie déterminé. À chacun de
prouver, par sa façon de vivre, qu'il n'est guidé que par Lui. Pour
ce faire, l'artiste habité par cet idéal doit être attentif
à trois choses :
- Aux institutions qu'il fréquente et à celles que fréquentent les autres artistes, légitimes ou non.
- À sa production artistique et à son rapport aux productions artistiques de ses contemporains.
- À sa façon de vivre dans la communauté artistique, en relation avec celle des autres artistes.
L'artiste, toujours
dans l'idée d'acquérir une légitimité, se construit une
trajectoire qui repose sur ces trois points, étroitement liés et
d'importance égale. Chaque aspect de son existence, son rapport aux
institutions, son œuvre, son mode de vie, est le produit d'un choix
mûrement réfléchi et assumé.
À partir de là, on
peut déduire que l'artiste absorbe entièrement l'homme : l'artiste
EST l'homme et inversement. Dans le champ de l'art, vivre et
créer se confondent, sont identiques. L'artiste vit en artiste. Il
ne cesse jamais d'être un artiste, il n'a jamais fini son œuvre de
création, même quand il n'est plus dans son atelier ou le stylo à
la main, car la création n'est pas moins dans le tableau ou le roman
(par exemple) auquel il travaille, que dans sa propre vie : sa vie
est une œuvre artistique.
Images
extraites du film The picture of Dorian Gray, Albert Lewin, 1945.
L'histoire
de Gray peut se lire comme une métaphore du cheminement vers l'art
pur. Il y a ici une identité parfaite entre vie et œuvre (produite
par une main invisible) : « It’s more than a painting, it’s a
part of myself », dit d'ailleurs ce personnage. Le réalisateur du
film a eu l'intelligence de ne pas se contenter d'enlaidir le visage
peint de Dorian Gray, de faire aussi évoluer le style du tableau en
fonction de son style de vie : on passe, avec l'adoption de mœurs de
plus en plus transgressives, de la peinture académique à une œuvre
d'avant-garde (expressionniste), qui s'affranchit des canons de la
beauté classique. Oscar Wilde faisait lui-même partie d'un courant
dérivant de l'art pour l'art : l'esthétisme, revendiquant
l'inutilité de l'art et un certain amoralisme.
S'il existe une grande
liberté pour l'artiste dans le choix de son mode de vie, on y
retrouve cependant toujours les mêmes éléments, du moins au plus
légitimants :
1) La
transgression de la morale bourgeoise : c'est un geste fort, à
destination du public et de ses pairs, qui marque la volonté de l'artiste
de rompre avec la société « civile », son entrée dans le champ
de l'art. Elle s'apparente donc à un rite de passage, elle n'est pas
destinée à durer et doit bientôt laisser place à autre chose : la
dévotion à l'Art.
2) L'adoption de
valeurs de gauche (je rappelle, à toutes fins utiles, que la figure
de l'artiste telle qu'on la connaît aujourd'hui a été construite
par des hommes de gauche).
3) Vivre pour l'art.
→ APPLICATION
1)
Le cas Flaubert
Flaubert est une figure
majeure du patrimoine littéraire français. Il est également un
adepte de l'art pour l'art.
Sa biographie témoigne
de son désir de vivre en artiste :
- en rompant avec la morale bourgeoise : je vous renvoie à cette lettre du 15 janvier 1850, où l'écrivain, en voyage d'étude avec Maxime du Camp, raconte sans complexe son expérience de touriste sexuel et ses pratiques pédophiles. Sa dernière phrase : « Adieu, je t'embrasse et suis plus que jamais maréchal de Richelieu, juste-au-corps bleu, mousquetaire gris, régence et cardinal Dubois, sacrebleu » marque une volonté de s'affranchir des mœurs de son siècle en adoptant celles des libertins de la Régence. Son roman, Madame Bovary, fait également l'objet d'un célèbre procès pour atteinte aux bonnes mœurs : œuvre et vie sont donc marquées par le même amoralisme.
- en consacrant sa vie à l'art : chez Flaubert, le processus d'écriture est excessivement chronophage. Les œuvres sont longuement mûries, remaniées plusieurs fois, les travaux préparatoires très poussés, et le style vise la perfection.
- en créant une œuvre unique et originale : c'est l'un des acquis de l'art pour l'art, qu'une œuvre doit être originale, qu'elle doit, si possible, constituer une rupture avec ce qui existe. Cette idée nous est familière, mais jusqu'au XIXème siècle, c'était l'inscription dans une tradition et la continuité avec ce qui avait précédé qui primaient. Madame Bovary est de ce point de vue tout à fait représentative : du sujet au style, tout y est inédit.
Mais certains aspects
de sa vie mettent Flaubert en porte-à-faux avec son idéal
artistique, notamment le fait de vivre de ses rentes, existence
relativement confortable et bourgeoise, et très éloignée de celle
que valorise le courant de l'art pour l'art.
2)
Le
cas Gesualdo
Ce serait un
anachronisme d'affirmer que Gesualdo, auteur-compositeur de la fin de
la Renaissance, s'est efforcé, durant sa vie, d'atteindre un idéal
inventé au XIXème siècle. Par contre, l'histoire de la musique, à
partir du même XIXème siècle, a façonné de lui une image, où
elle a plaqué les traits caractéristiques de l'artiste de l'art
pour l'art, transgressif et incompris.
Don Carlo Gesualdo,
prince de Venosa et comte de Conza (1566-1613), défraye la chronique
en 1590, en assassinant sa première épouse, Maria d'Avalos, fille
du duc de Pescara et sa cousine germaine, et en faisant assassiner
l'amant de celle-ci, Fabrizio Carafa, duc d'Andria, surpris tous deux
en situation d'adultère.
La façon dont le monde
de la culture traite Gesualdo est à l'opposé du traitement qu'il
réserve aux Polanski, Allen et Cantat :
- Sa vie et son œuvre sont constamment mises en relation (singularité de sa vie, isolement social (relatif) dans ses terres de Gesualdo pour échapper à la vengeance des familles de ses victimes / singularité de son œuvre, en rupture avec les modes musicales de son temps, violence de ses crimes / disharmonie de sa musique).
- De plus, la « légende noire » construite à partir de sa vie doit profiter à son œuvre ; elle est en quelque sorte une porte d'entrée vers une production difficilement accessible, qui serait sans doute tombée dans l'oubli sans cela. Ses crimes sont eux-mêmes valorisés. Ils sont présentés comme le fait d'un homme génial et torturé, que son talent met au-dessus des lois morales destinées au vulgum pecus. Ce double meurtre n'est donc envisagé ni comme un fait divers sordide, ni, suivant en cela ses contemporains, comme un crime d'honneur, alors relativement répandu et toléré, mais comme le geste hors du commun d'un homme exceptionnel : l'artiste permet de comprendre l'homme, de même que l'homme permet de comprendre l'artiste. Ils ne sont jamais distingués.
Dissocier l'homme de
l'artiste, c'est donc retirer une part de sa légitimité à ce
dernier, c'est ne pas prendre en compte sa réflexion et ses efforts
pour s'inventer une trajectoire artistique signifiante et cohérente.
La question se pose
alors : comment continuer de fréquenter des œuvres produites par
des individus dont nous réprouvons les actes ? Pour le coup je
l'ignore. Je comptais, par exemple, relire Salammbô, projet
en suspens depuis que la lettre, citée plus haut, m'est tombée sous
les yeux. Idem pour Sade, auteur qui me paraît désormais illisible,
maintenant que je sais (cf. les Souvenirs de la marquise de
Créquy) que la justice de son temps lui reprochait des meurtres et
des actes de torture atroces. Cette découverte fut d'ailleurs une
grande surprise pour la naïve lectrice que j'étais, qui avait pris
pour argent comptant les propos de ses éditeurs et spécialistes,
qui présentent avantageusement son œuvre comme une exploration
virtuelle du Mal par les moyens de l'écriture et de la fiction. Si,
de votre côté, vous savez quelque moyen d'être l'hôte ou
l'hôtesse éthique d'une œuvre non éthique, je serais sincèrement
curieuse de le connaître.
dimanche 29 octobre 2017
#balancetonporc
J'ai lu un certain
nombre de ces témoignages de violences sexuelles qui inondent
actuellement les blogs et les réseaux sociaux. J'en ai lu beaucoup,
et même trop ; de savoir que j'aurais pu en lire beaucoup plus me
paraît proprement effrayant.
J'ai à mon tour
témoigné, dans un lieu où mon témoignage est allé s'agréger à
d'autres, tous révélateurs de la même violence, de la même œuvre
de terreur, exercée par les hommes sur toutes les femmes.
Dans un premier temps,
je ne comptais par faire ce travail de parole ; je me sentais moins
concernée par la question que d'autres, que celles qui confiaient le
récit de vécus terriblement douloureux. Mais je me suis aperçue
que je fonctionnais finalement comme ces « hommes de bonne volonté
», qui régulièrement redécouvrent les violences sexuelles et
s'étonnent à l'envi de l'ampleur et de la gravité du phénomène,
que, comme eux, je passais beaucoup de temps à nier, à relativiser,
à minimiser et à forclore ce fait social majeur, qui pourtant
affecte ma vie personnelle, que, ce faisant, je participais d'une
certaine façon à cet aveuglement collectif, qui fait qu'une société
peut ne pas voir ce qui est pourtant sous ses yeux.
Cependant ce blog n'est
pas un espace de témoignage. Je ne m'y livre pas ou le moins
possible. Il est moins un lieu où je parle, qu'un lieu où je fais
entendre d'autres voix, qui disent mieux et plus légitimement ce que
je pense, ce qui me paraît intéressant et important.
Aujourd'hui, à propos
de violences sexuelles, j'ai donc fait le choix de vous faire
entendre une autre voix que la mienne, celle d'une femme en train de
« balancer son porc », qui cherche à se faire entendre et qu'on
tente de faire taire.
Cette femme, c'est la
toute jeune Marianne du roman de Marivaux, enfant trouvé et
recueilli par un curé de village et sa sœur, qui se retrouve très
vite privée de ces deux figures protectrices, livrée à elle-même
et perdue dans cette grande ville inconnue et dangereuse qu'est
Paris. Son « porc » (j'aurais préféré un autre terme, mais je le
conserve pour la clarté et choisis peut-être un peu paresseusement
de commencer ma réforme linguistique antispéciste une autre fois),
c'est M. de Climal, aristocrate fort dévot, qui a accepté, par
charité, de devenir son protecteur, et qui s'avère être un
tartuffe et un libertin. Quant à celui dont elle veut se faire
entendre, c'est un prêtre, le père Saint-Vincent, directeur de
conscience de M. de Climal, à qui il l'a confiée.
![]() |
Virginie Ledoyen, gracieuse et adorable Marianne chez Benoît Jacquot (1995). |
Je trouve que ce texte
rend bien tout ce qu'une victime de harcèlement sexuel peut entendre
quand elle témoigne, qu'il donne à voir avec finesse les mécanismes
auxquels celui ou celle à qui elle se confie recourt pour ne pas
entendre, pour ne pas modifier sa vision du monde. Certaines d'entre
vous me diront peut-être qu'il n'est pas très judicieux, dans un
moment de libération de la parole féminine, de lui substituer une
voix d'homme faisant parler un personnage féminin. Cependant il est
intéressant de constater qu'un homme (talentueux) qui choisit
d'adopter le point de vue de l'autre sexe, sait parfaitement,
contrairement à ce que beaucoup d'hommes affirment, ce qu'est le
vécu des femmes : domination, violence, harcèlement et
culpabilisation, tout comme il sait parfaitement comment s'exerce le
pouvoir masculin, qu'il n'ignore aucun de ses rouages (solidarité
masculine, autorité de la parole masculine, moindre poids de celle
des femmes, report de la culpabilité sur la victime, victimisation,
passivité, injonction au silence...) et sait les faire jouer.
![]() |
Le père Saint-Vincent confie Marianne à la charité de M. de Climal. |
Extrait de La vie de
Marianne ou les aventures de Madame la comtesse de ***, roman
inachevé de Marivaux, écrit à partir de 1728 et publié de 1731 à
1742 :
(Marianne
vient de rejeter les offres de M. de Climal qui voulait faire d'elle
sa maîtresse. Privée de toutes ressources, elle se rend chez le
père Saint-Vincent.)
" J’arrive enfin dans
un abattement que je ne saurais exprimer ; je demande le religieux,
et on me mène dans une salle en dehors où l’on me dit qu’il est
avec une autre personne ; et cette personne, madame, admirez ce coup
de hasard, c’est M. de Climal, qui rougit et pâlit tour à tour en
me voyant, et sur lequel je ne jetai non plus les yeux que si je ne
l’avais jamais vu.
Ah ! c’est vous,
mademoiselle, me dit le religieux ; approchez, je suis bien aise que
vous arriviez dans ce moment ; c’est de vous dont nous nous
entretenons ; mettez-vous là.
Non, mon père, reprit
aussitôt M. de Climal en prenant congé du religieux ; souffrez que
je vous quitte. Après ce qui est arrivé, il serait indécent que je
restasse : ce n’est pas assurément que je sois fâché contre
mademoiselle ; le ciel m’en préserve ; je lui pardonne de tout mon
cœur et, bien loin de me ressentir de ce qu’elle a pensé de moi,
je vous jure, mon père, que je lui veux plus de bien que jamais, et
que je rends grâces à Dieu de la mortification que j’ai essuyée
dans l’exercice de ma charité pour elle : mais je crois que la
prudence et la religion même ne me permettent plus de la voir.
Et cela dit, mon homme
salua le père, et, qui pis est, me salua moi-même les yeux
modestement baissés, pendant que de mon côté je baissais la tête.
Et il allait se retirer quand le religieux, l’arrêtant par le bras
: Non, mon cher monsieur, non, lui dit-il, ne vous en allez pas, je
vous conjure, écoutez-moi. Oui, vos dispositions sont très
louables, très édifiantes ; vous lui pardonnez, vous lui souhaitez
du bien, voilà qui est à merveille ; mais remarquez que vous ne
vous proposez plus de lui en faire, que vous l’abandonnez malgré
le besoin qu’elle a de votre secours, malgré son offense qui
rendrait ce secours si méritoire, malgré cette charité que vous
croyez encore sentir pour elle, et que vous vous dispensez pourtant
d’exercer : prenez-y garde, craignez qu’elle ne soit éteinte.
Vous remerciez Dieu, dites-vous, de la petite mortification qu’il
vous a envoyée ; eh bien ! voulez-vous la mériter, cette
mortification qui est en effet une faveur ? voulez-vous en être
vraiment digne ? redoublez vos soins pour cette pauvre enfant
orpheline qui reconnaîtra sa faute, qui d’ailleurs est jeune, sans
expérience, à qui on aura peut-être dit qu’elle avait quelques
agréments, et qui, par vanité, par timidité, par vertu même, aura
pu se tromper à votre égard. N’est-il pas vrai, ma fille ? Ne
sentez-vous pas le tort que vous avez eu avec monsieur, à qui vous
devez tant, et qui, bien loin de vous regarder autrement que selon
Dieu, n’a voulu, par les saintes affections qu’il vous a
témoignées, par ses douces et pieuses invitations, que vous engager
vous-même à fuir ce qui pouvait vous égarer ? Dieu soit béni
mille fois de vous avoir aujourd’hui conduite ici ! C’est à vous
à qui il la ramène, mon cher monsieur, vous le voyez bien. Allons,
ma fille, avouez votre faute ; repentez-vous-en dans l’abondance de
votre cœur, et promettez de la réparer à force de respect, de
confiance et de reconnaissance ; avancez, ajouta-t-il, parce que je
me tenais éloignée de M. de Climal.
Eh ! monsieur,
m’écriai-je alors en adressant la parole à ce faux dévot, est-ce
que c’est moi qui ai tort ? comment pouvez-vous me l’entendre
dire ? hélas ! Dieu sait tout ; qu’il nous rende justice. Je n’ai
pu m’y tromper, vous le savez bien aussi. Et je fondis en larmes en
finissant ce discours.
M. de Climal, tout
intrépide tartufe qu’il était, ne put le soutenir. Je vis
l’embarras se peindre sur son visage ; il ne put pas même le
dissimuler ; et dans la crainte que le religieux ne le remarquât et
n’en conçût quelque soupçon contre lui, il prit son parti en
habile homme : ce fut de paraître naïvement embarrassé, et
d’avouer qu’il l’était.
Ceci me déconcerte,
dit-il avec un air de confusion pudique, je ne sais que répondre ;
quelle avanie ! Ah ! mon père, aidez-moi à supporter cette épreuve
; cela va se répandre, cette pauvre enfant le dira partout ; elle ne
m’épargnera pas. Hélas ! ma fille, vous serez pourtant bien
injuste ; mais Dieu le veut. Adieu, mon père ; parlez-lui, tâchez
de lui ôter cette idée-là, s’il est possible ; il est vrai que
je lui ai marqué de la tendresse, elle ne l’a pas comprise :
c’était son âme que j’aimais, que j’aime encore, et qui
mérite d’être aimée. Oui, mon père, mademoiselle a de la vertu,
je lui ai découvert mille qualités ; et je vous la recommande,
puisqu’il n’y a pas moyen de me mêler de ce qui la regarde.
Après ces mots, il se
retira, et ne salua cette fois-ci que le religieux, qui, en lui
rendant son salut, avait l’air incertain de ce qu’il devait
faire, qui le conduisit des yeux jusqu’à sa sortie de la salle, et
qui, se retournant ensuite de mon côté, me dit presque la larme à
l’œil : Ma fille, vous me fâchez, je ne suis point content de
vous ; vous n’avez ni docilité ni reconnaissance ; vous n’en
croyez que votre petite tête, et voilà ce qui en arrive. Ah !
l’honnête homme ! quelle perte vous faites ! Que me demandez-vous
à présent ? Il est inutile de vous adresser à moi davantage, très
inutile : quel service voulez-vous que je vous rende ? J’ai fait ce
que j’ai pu ; si vous n’en avez pas profité, ce n’est pas ma
faute, ni celle de cet homme de bien que je vous avais trouvé, et
qui vous a traitée comme si vous aviez été sa propre fille ; car
il m’a tout dit : habits, linge, argent, il vous a fourni de tout,
vous payait une pension, allait vous la payer encore, et avait même
dessein de vous établir, à ce qu’il m’a assuré ; et parce
qu’il n’approuve pas que vous voyiez son neveu, qui est un jeune
homme étourdi et débauché, parce qu’il veut vous mettre à
l’abri d’une connaissance qui vous est très dangereuse, et que
vous avez envie d’entretenir, vous vous imaginez par dépit qu’un
homme si pieux et si vertueux vous aime, et qu’il est jaloux ; cela
n’est-il pas bien étrange, bien épouvantable ? Lui jaloux ! lui
vous aimer ! Dieu vous punira de cette pensée-là, ma fille ; vous
ne l’avez prise que dans la malice de votre cœur, et Dieu vous en
punira, vous dis-je.
Je pleurais pendant
qu’il parlait. Ecoutez-moi, mon père, lui répondis-je en
sanglotant ; de grâce, écoutez-moi.
Eh bien ! que me
direz-vous ? répondit-il ; qu’aviez-vous affaire de ce jeune homme
? pourquoi vous obstiner à le voir ? Quelle conduite ! Passe encore
pour cette folie-là, pourtant ; mais porter la mauvaise humeur et la
rancune jusqu’à être ingrate et méchante envers un homme si
respectable, et à qui vous devez tant : que deviendrez-vous avec de
pareils défauts ? Quel malheur qu’un esprit comme le vôtre ! oh !
en vérité, votre procédé me scandalise. Voyez, vous voilà d’une
propreté admirable ; qui est-ce qui dirait que vous n’avez point
de parents ? et quand vous en auriez, et qu’ils seraient riches,
seriez-vous mieux accommodée que vous l’êtes ? peut-être pas si
bien, et tout cela vient de lui apparemment. Seigneur ! que je vous
plains ! il ne vous a rien épargné… Eh ! mon père, vous avez
raison, m’écriai-je encore une fois ; mais ne me condamnez pas
sans m’entendre. Je ne connais point son neveu, je ne l’ai vu
qu’une fois par hasard, et ne me soucie point de le revoir, je n’y
songe pas ; quelle liaison aurais-je avec lui ? Je ne suis point
folle, et M. de Climal vous abuse ; ce n’est point à cause de cela
que je romps avec lui, ne vous prévenez point. Vous parlez de mes
hardes, elles ne sont que trop belles ; j’en ai été étonnée, et
elles vous surprennent vous-même ; tenez, mon père, approchez,
considérez la finesse de ce linge ; je ne le voulais pas si fin au
moins ; j’avais de la peine à le prendre, surtout à cause des
manières qu’il avait eues avec moi auparavant ; mais j’ai eu
beau lui dire : je n’en veux point, il s’est moqué de moi, et
m’a toujours répondu : Allez vous regarder dans un miroir, et
voyez après si ce linge est trop beau pour vous. Oh ! à ma place,
qu’auriez-vous pensé de ce discours-là, mon père ? dites la
vérité : si M. de Climal est si dévot, si vertueux, qu’a-t-il
besoin de prendre garde à mon visage ? que je l’aie beau ou laid,
de quoi s’embarrasse-t-il ? D’où vient aussi qu’en badinant il
m’a appelée friponne dans son carrosse, en m’ajoutant à
l’oreille d’avoir le cœur plus facile, et qu’il me laissait le
sien pour m’y encourager ? Qu’est-ce que cela signifie ? Quand on
n’est que pieux, parle-t-on du cœur d’une fille, et lui
laisse-t-on le sien ? lui donne-t-on des baisers comme il a encore
tâché de m’en donner un dans ce carrosse ?
Un baiser, ma fille,
reprit le religieux, un baiser ! vous n’y songez pas ! comment donc
! savez-vous bien qu’il ne faut jamais dire cela, parce que cela
n’est point ? Qui est-ce qui vous croira ? Allez, ma fille, vous
vous trompez, il n’en est rien, il n’est pas possible ; un baiser
! quelle vision ! ce pauvre homme ! C’est qu’on est cahoté dans
un carrosse, et que quelque mouvement lui aura fait pencher sa tête
sur la vôtre ; voilà tout ce que ce peut être, et ce que, dans
votre chagrin contre lui, vous aurez pris pour un baiser : quand on
hait les gens, on voit tout de travers à leur égard.
Eh ! mon père, en
vertu de quoi l’aurais-je haï alors ? répondis-je. Je n’avais
point encore vu son neveu, qui est, dit-il, la cause que je suis
fâchée contre lui, je ne l’avais point vu : et puis, si je
m’étais trompée sur ce baiser que vous ne croyez point, M. de
Climal, dans la suite, ne m’aurait pas confirmée dans ma pensée ;
il n’aurait pas recommencé chez Mme Dutour, ni tant manié, tant
loué mes cheveux dans ma chambre, où il était toujours à me tenir
la main qu’il approchait à chaque instant de sa bouche ; en me
faisant des compliments dont j’étais toute honteuse.
Mais… mais que me
venez-vous conter, mademoiselle ? Doucement donc, doucement, me
dit-il d’un air plus surpris qu’incrédule : des cheveux qu’il
touchait, qu’il louait ? M. de Climal, lui ! je n’y comprends
rien ; à quoi rêvait-il donc ? Il est vrai qu’il aurait pu se
passer de ces façons-là ; ce sont de ces distractions qui ne sont
pas convenables, je l’avoue ; on ne touche point aux cheveux d’une
fille : il ne savait pas ce qu’il faisait ; mais n’importe :
c’est un geste qui ne vaut rien. Et ma main qu’il portait à sa
bouche, répondis-je, mon père, est-ce encore une distraction ?
Oh ! votre main,
reprit-il, votre main, je ne sais pas ce que c’est : il y a mille
gens qui vous prennent par la main quand ils vous parlent, et c’est
peut-être une habitude qu’il a aussi ; je suis sûr qu’à
moi-même, il m’est arrivé mille fois d’en faire autant.
À la bonne heure, mon
père, repris-je ; mais quand vous prenez la main d’une fille, vous
ne la baisez pas je ne sais combien de fois ; vous ne lui dites pas
qu’elle l’a belle, vous ne vous mettez pas à genoux devant elle,
en lui parlant d’amour.
Ah ! mon Dieu !
s’écria-t-il, ah ! mon Dieu ! petite langue de serpent que vous
êtes, taisez-vous. Ce que vous dites est horrible, c’est le démon
qui vous inspire, oui, le démon ; retirez-vous, allez-vous-en, je ne
vous écoute plus ; je ne crois plus rien, ni les cheveux, ni la
main, ni les discours : faussetés que tout cela ! laissez-moi. Ah !
la dangereuse petite créature ! elle me fait frayeur, voyez ce que
c’est ! Dire que M. de Climal, qui mène une vie toute pénitente,
qui est un homme tout en Dieu, s’est mis à genoux devant elle pour
lui tenir des propos d’amour ! Ah ! Seigneur, où en sommes-nous !
Ce qu’il disait
joignant les mains, en homme épouvanté de mon discours, et qui
éloignait tant qu’il pouvait une pareille idée, dans la crainte
d’être tenté d’examiner la chose.
En vérité, mon père,
lui répondis-je toute en larmes, et excédée de sa prévention,
vous me traitez bien mal, et il est bien affligeant pour moi de ne
trouver que des injures où je venais chercher de la consolation et
du secours. Vous avez connu la personne qui m’a menée à Paris, et
qui m’a élevée ; vous m’avez dit vous-même que vous l’estimiez
beaucoup, que sa vertu vous avait édifié. C’est à vous qu’elle
s’est confessée à sa mort ; elle ne vous aura pas parlé contre
sa conscience, et vous savez ce qu’elle vous a dit de moi ; vous
pouvez vous en ressouvenir ; il n’y a pas si longtemps que Dieu me
l’a ôtée, et je ne crois pas, depuis qu’elle est morte, que
j’aie rien fait qui puisse vous avoir donné une aussi mauvaise
opinion de moi que vous l’avez : au contraire, mon innocence et mon
peu d’expérience vous ont fait compassion, aussi bien que
l’épouvante où vous m’avez vue ; et cependant vous voulez que
tout d’un coup je sois devenue une misérable, une scélérate, et
la plus indigne, la plus épouvantable fille du monde ! Vous voulez
que, dans la douleur et dans les extrémités où je suis, un homme
avec qui je n’ai été qu’une heure par accident, et que je ne
verrai jamais, m’ait rendue si amoureuse de lui et si passionnée,
que j’en aie perdu tout bon sens et toute conscience, et que j’aie
le courage et même l’esprit d’inventer des choses qui font
frémir, et de forger des impostures affreuses pour lui, contre un
autre homme qui m’aiderait à vivre, qui pourrait me faire tant de
bien, et que je serais si intéressée à conserver, si ce n’était
pas un libertin qui fait semblant d’être dévot, et qui ne me
donne rien que dans l’intention de me rendre en secret une
malhonnête fille !
Ah ! juste ciel, comme
elle s’emporte ! Que dit-elle là ? Qui a jamais rien ouï de
pareil ? cria-t-il en baissant la tête, mais sans m’interrompre.
Et je continuai.
Oui, mon père, il ne
tâche qu’à cela : voilà pourquoi il m’habille si bien. Qu’il
vous conte ce qu’il lui plaira, notre querelle ne roule que
là-dessus. Si j’avais consenti à sortir de l’endroit où je
suis, et à me laisser mener dans une maison qu’il devait meubler
magnifiquement, et où il prétendait me mettre en pension chez un
homme à lui, qui est, dit-il, un solliciteur de procès [personne
habilitée à solliciter pour autrui, à faire les démarches à sa
place, dans un procès ou une affaire], et à qui il aurait fait
accroire que j’étais sa parente arrivée de la campagne voyez ce
que c’est, et la belle dévotion !…
Hem ! comment ? reprit
alors le religieux en m’arrêtant, un solliciteur de procès,
dites-vous ? Est-il marié ?
Oui, mon père, il
l’est, répondis-je ; un solliciteur de procès qui n’est pas
riche, chez qui j’aurais appris à danser, à chanter, à jouer sur
le clavecin ; chez qui j’aurais été comme la maîtresse par le
respect qu’on m’aurait fait rendre, et dont la femme me serait
venue prendre demain où je demeure ; et si j’avais voulu la
suivre, et que je n’eusse point refusé de recevoir, pas plus tard
que demain aussi, je ne sais combien de rentes, cinq ou six cents
francs, je pense, par un contrat, seulement pour commencer ; si je ne
lui avais pas témoigné que toutes ses propositions étaient
horribles, il ne m’aurait pas reproché, comme il a fait, et les
louis d’or qu’il m’a donnés, que je lui rendrai, et ces hardes
que je suis honteuse d’avoir sur moi, et dont je ne veux pas
profiter, Dieu m’en préserve ! Il ne vous dira pas non plus que je
l’ai menacé de venir vous apprendre son amour malhonnête et ses
desseins ; à quoi il a eu le front de me répondre que, quand même
vous les sauriez, vous regarderiez cela comme rien, comme une
bagatelle qui arrivait à tout le monde, qui vous arriverait
peut-être à vous-même au premier jour ; et que vous n’oseriez
assurer que non, parce qu’il n’y avait pas d’homme de bien qui
ne fût sujet à être amoureux, ni qui pût s’en empêcher. Voyez
si j’ai inventé ce que je vous dis là, mon père.
Mon bon Sauveur !
dit-il alors tout ému ; ah ! Seigneur ! voilà un furieux récit !
Que faut-il que j’en pense ? et qu’est-ce que nous, bonté divine
? Vous me tentez, ma fille : ce solliciteur de procès m’embarrasse,
il m’étonne, je ne saurais le nier : car je le connais, je l’ai
vu avec lui (dit-il comme à part), et cette jeune enfant n’aura
pas été deviner que M. de Climal se servait de lui, et qu’il est
marié. C’est un homme de mauvaise mine, n’est-ce pas ?
ajouta-t-il.
Eh ! mon père, je n’en
sais rien, lui dis-je. M. de Climal n’a fait que m’en parler, et
je ne l’ai vu ni lui ni sa femme. Tant mieux, reprit-il, tant
mieux. Oui, j’entends bien ; vous deviez seulement aller chez eux.
Le mari est un homme qui ne m’a jamais plu. Mais, ma fille, voilà
qui est étrange ; si vous dites vrai, à qui se fiera-t-on ?
Si je dis vrai, mon
père ! eh ! pourquoi mentirais-je ? serait-ce à cause de ce neveu ?
Eh ! qu’on me mette dans un couvent, afin que je ne le voie ni ne
le rencontre jamais.
Fort bien, dit-il
alors, fort bien : cela est bon, on ne saurait mieux parler. Et puis,
mon père, ajoutai-je, demandez à la marchande chez qui M. de Climal
m’a mise ce qu’elle pense de lui, et si elle ne le regarde pas
comme un fourbe et comme un hypocrite ; demandez à son neveu s’il
ne l’a pas surpris à genoux devant moi, tenant ma main qu’il
baisait, et que je ne pouvais pas retirer d’entre les siennes ; ce
qui a si fort scandalisé ce jeune homme, qu’il me regarde à cette
heure comme une fille perdue ; et enfin, mon père, considérez la
confusion où M. de Climal a été quand je suis entrée ici. Est-ce
que vous n’avez pas pris garde à sa mine ?
![]() |
M. de Climal surpris par son neveu aux genoux de Marianne. |
Oui, me dit-il, oui, il
a rougi : vous avez raison, et je n’y comprends rien ; serait-il
possible ? J’en reviens toujours à ce solliciteur de procès,
c’est un terrible article ; et son embarras, je ne l’aime point
non plus. Qu’est-ce que c’est aussi que ce contrat ? Il est bien
pressé ! Qu’est-ce que c’est que ces meubles, et que ces maîtres
pour des fariboles ? Avec qui veut-il que vous dansiez ? Plaisante
charité, qui apprend aux gens à aller au bal ! Un homme comme M. de
Climal ! Que Dieu nous soit en aide. Mais on ne sait qu’en dire :
hélas ! la pauvre humanité, à quoi est-elle sujette ? Quelle
misère que l’homme ! quelle misère ! Ne songez plus à tout cela,
ma fille ; je crois que vous ne me trompez pas : non, vous n’êtes
pas capable de tant de fausseté ; mais n’en parlons plus. Soyez
discrète, la charité vous l’ordonne, entendez-vous ? Ne révélez
jamais cette étrange aventure à personne ; gardons-nous de réjouir
le monde par ce scandale, il en triompherait, et en prendrait droit
de se moquer des vrais serviteurs de Dieu. Tâchez même de croire
que vous avez mal vu, mal entendu ; ce sera une disposition d’esprit,
une innocence de pensée qui sera agréable à Dieu, qui vous
attirera sa bénédiction. Allez, ma chère enfant,
retournez-vous-en, et ne vous affligez pas (ce qu’il me disait à
cause des pleurs que je répandais de meilleur courage que je n’avais
fait encore, parce qu’il me plaignait). Continuez d’être sage,
et la Providence aura soin de vous ; j’ai affaire, il faut que je
vous quitte. Mais dites-moi l’adresse de cette marchande où vous
logez.
Hélas ! mon père, lui
répondis-je après la lui avoir dite, je n’ai plus que le reste de
cette journée-ci à y demeurer ; la pension qu’on lui payait pour
moi finit demain, ainsi je suis obligée de sortir de chez elle ;
elle s’y attend ; je ne saurai plus après où me réfugier si vous
m’abandonnez, mon père : je n’ai que vous, vous êtes ma seule
ressource.
Moi ! chère enfant !
hélas ! Seigneur, quelle pitié ! un Pauvre religieux comme moi, je
ne puis rien ; mais Dieu peut tout : nous verrons, ma fille nous
verrons ; j’y penserai. Dieu sait ma bonne volonté ; il
m’inspirera peut-être, tout dépend de lui ; je le prierai de mon
côté, priez-le du vôtre, mademoiselle. Dites-lui : Mon Dieu, je
n’espère qu’en vous. N’y manquez pas ; et moi je serai demain
sans faute à neuf heures du matin chez vous ; ne sortez pas avant ce
temps-là. Ah çà ! il est tard, j’ai affaire ; adieu, soyez
tranquille ; il y a loin d’ici chez vous : que le ciel vous
conduise. À demain.
Je le saluai sans
pouvoir prononcer un seul mot, et je partis pour le moins aussi
triste que je l’avais été en arrivant chez lui : les saintes et
pieuses consolations qu’il venait de me donner me rendaient mon
état encore plus effrayant qu’il ne me l’avait paru. "
jeudi 19 octobre 2017
Répartition et gestion sexuées de l'espace : exemple de la Casbah d'Alger avant l'Indépendance
Résumé de l'article «
La Casbah : une cité en reste » de Djaffar Lesbet, in Le
déchet, le rebut, le rien, sous la direction de Jean-Claude
Beaune, 1999.
Après mes articles sur
le matriarcat chinois, j'ai eu envie d'évoquer d'autres formes
d'organisation sociale dans leur relation à l'espace, sous l'angle
de la division des sexes. Le cas de la Casbah d'Alger, analysé par
D. Lesbet du point de vue de la politique de gestion des ordures,
donc d'un tout autre point de vue, m'a paru à ce titre très
intéressant. Plus proche de ce que nous connaissons, puisqu'il
s'agit ici d'une société patriarcale, reposant sur l'opposition
traditionnelle : public masculin / privé féminin, le modèle
d'organisation sociale, qui y persiste pendant toute la période
coloniale, présente cependant des aspects tout à fait originaux,
ainsi qu'une redoutable efficacité, dont je vais tenter de vous
rendre compte.
QU'EST-CE
QUE LA CASBAH ?
- Site et architecture
La Casbah (« citadelle
») est le centre historique d'Alger.
Bâtie sur un terrain
en pente, elle est traversée de ruelles sinueuses et non
carrossables.
Les maisons de la
Casbah (on en comptait 3000 dans les premières années de la
colonisation, 1700 au début des années 80) comportent généralement
deux ou trois niveaux, organisés autour d'un patio. « I. Toutes les
maisons seront construites avec des terrasses et auront vue sur la
mer. II. Toutes les maisons seront implantées de telle façon
qu'elles ne gênent pas la vue, sur la mer, de leur voisin. III. Les
janissaires seront chargés de faire appliquer le présent règlement.
Tout contrevenant aura la tête tranchée (sic) » : ces extraits
d'un règlement d'urbanisme du XVIè siècle permettent d'expliquer
pour une part la remarquable homogénéité architecturale de la
Casbah, à l'origine d'un paysage urbain tout à fait exceptionnel.
Chacune de ces maisons était équipée d'une citerne, située dans
les sous-sols, qui permettait la récupération de l'eau de pluie ;
la plupart possédait un puits.
L'architecture
intérieure et la distribution des espaces extérieurs y ont permis
l'adaptation d'un mode de vie communautaire, fondé sur l'entraide
et l'étroitesse des relations sociales
(ce qui implique toujours un fort contrôle du groupe sur ses
membres), qui s'est maintenu jusqu'à la décolonisation. Dans le
jeune État algérien, la population s'en est, d'un seul coup,
presque entièrement renouvelée, ses familles, dont certaines
vivaient là depuis plusieurs générations, partant s'installer dans
les logements laissés vacants par le départ massif des «
pieds-noirs ».
- La population de la Casbah
Pendant la période
coloniale, la Casbah était une réserve de main-d'œuvre autochtone
à bas coût, destinée à remplir les besoins de la ville « blanche
» et cossue. Revenus aléatoires et médiocres, promiscuité et
surpeuplement des logements, y étaient la règle et se voyaient
compensés par une gestion
collective rigoureuse et efficace.
Accueillant des
familles quittant les campagnes pour la ville, la Casbah était un
espace fortement légitimant, conférant aux nouveaux venus le
statut de citadin. Ceux-ci y acquéraient, au contact des Algérois
de naissance, gardiens du savoir-faire domestique (vestimentaire,
culinaire...) et des comportements sociaux, qui encadraient leur
intégration, la culture communautaire spécifique à ces
lieux.
UN
ESPACE PUBLIC MASCULIN
La gestion des espaces
extérieurs était entièrement assurée par des hommes :
- égoutiers municipaux chargés de la maintenance du réseau d'égout ;
- agents municipaux de nettoyage urbain (Siyaquine), lavant chaque après-midi les rues à grande eau, et dont le passage entraînait la répétition des mêmes pratiques et rythmait la vie de la Casbah ;
- éboueur (Zebel) : passant également en début d'après-midi et assurant l'enlèvement des ordures à dos d'âne, il était un personnage connu et estimé (ce point est crucial pour l'auteur, qui relève la forte dégradation de son statut dans la Casbah post-coloniale), dont on veillait à se ménager les bonnes grâces, afin d'obtenir de lui la meilleure qualité de service.
Toutes les tâches
domestiques nécessitant de passer le seuil de sa maison étaient
confiées aux enfants : chercher de l'eau à la fontaine publique,
disposer des bassines sur le passage des Siyaquine afin de
récupérer l'eau de lavage, nettoyer la portion de rue devant sa
porte...
L'espace extérieur
de la Casbah était masculin : la rue constituait un prolongement
du logement pour les garçons, tandis que le café était le lieu de
rendez-vous des chômeurs, qui y passaient la journée, pour laisser
les femmes occuper sans contrainte l'espace intérieur qui leur était
réservé. Évidemment les femmes pouvaient sortir dans la rue (comme
l'attestent nombre de photographies), mais elles n'y étaient que de
passage, elles n'y stationnaient pas comme les hommes étaient
autorisés à le faire, de même que les hommes, en dehors des
horaires de travail, pouvaient demeurer à l'intérieur des maisons,
mais la convention voulait qu'une partie du temps celles-ci fussent
un espace non-mixte et strictement féminin.
Une chose est à noter
: « espace public » n'a pas ici le sens d'espace politique. L'accès
à l'extérieur de la maison n'était pas synonyme, comme dans nos
sociétés construites sur un modèle grec, d'accès à la sphère
politique et au statut de citoyen. Les hommes de la Casbah étaient
libres de se tenir en extérieur, dans l'espace public, mais ils
n'avaient pas pour autant de droits politiques et constituaient,
comme tous les « indigènes musulmans* », des non-citoyens. De
plus, si, comme nous le verrons, les femmes étaient maîtresses
d'œuvre et décisionnaires dans la gestion de l'espace privé, eux
n'étaient, pour celle de l'espace public, que les exécutants de
l'administration coloniale française.
* Cf. Sénatus-consulte
du 14 juillet 1865. Les Algériens arabes étaient dits « français
». Quoique pouvant en théorie, sur leur demande, être admis à
jouir des droits de citoyens français, ils n'accédaient en réalité
jamais à la citoyenneté effective avec tous les droits qu'elle
implique.
UN
ESPACE PRIVÉ FÉMININ
Une précision avant de
commencer : « espace privé » n'est pas synonyme ici de foyer
familial, comme c'est le cas dans nos sociétés construites, etc
(je me répète). L'espace privé, dans la Casbah, rassemblait
plusieurs familles, vivant sur un modèle communautaire. Les femmes
ne s'en occupaient pas seules et isolées des autres femmes, mais le
géraient ensemble, au sein d'une communauté féminine organisée.
Chaque maison de la Casbah comporte une terrasse, espace qui était
exclusivement réservé aux femmes (comme la rue et le café
l'étaient aux hommes) et qui permettait d'échanger avec l'ensemble
des maisons voisines sans passer par l'extérieur.
Charles Brouty (1897 -
1984) - Les femmes sur les terrasses de la Casbah d'Alger.
L'entretien intérieur
des maisons était pris en charge par les femmes sous l'impulsion de
la propriétaire des lieux :
- Entretien quotidien de la maison
L'entretien des parties
communes de la maison (hall, escaliers, terrasse) se faisait à tour
de rôle. Les femmes qui en avaient la charge se mettaient au travail
dès que le dernier homme de la maison avait quitté les lieux
(généralement avant 8 heures du matin) et devaient avoir terminé
avant leur retour pour le déjeuner. La propriétaire inspectait
ensuite les lieux, distribuant bons et mauvais points.
L'entretien quotidien
n'était pas seulement une question d'hygiène, il était un enjeu
social fort : c'est en l'assurant dans les règles de
l'art que la famille locataire forgeait sa bonne réputation (lui
permettant notamment de trouver un nouveau logement si elle devait un
jour déménager), que la fille à marier, à qui il était souvent
confié, faisait ses preuves et suscitait l'intérêt de potentielles
belles-mères.
- Remise à neuf ponctuelle
À l'approche d'une
fête ou lorsque cela était nécessaire, la propriétaire lançait
l'opération de ravalement des parties communes, terrasse comprise.
Elle prenait date avec ses locataires, estimait la dépense à faire
pour le matériel (en y incluant le prix d'un repas collectif) et en
répartissait la charge entre les participantes. Les travaux étaient
réalisés collectivement. Chaque femme pouvait ensuite remettre à
neuf son propre logement.
Le chaulage de la
façade extérieure était à la charge du propriétaire. Il était
confié à un artisan.
→ La distinction
homme / femme, dans la Casbah, recouvre donc les distinctions :
- espace public / espace privé,
- travail salarié / non-salarié et domestique,
- prestation de service / travail collectif.
Ces distinctions
structurent une organisation des tâches qui est au service d'un but :
entretenir un lieu de vie commune, constamment menacé de destruction
par les autorités coloniales. Les maisons de la Casbah qui n'étaient
pas entretenues et qui tombaient en ruine, étaient détruites : à
terme, il s'agissait de remplacer la ville vernaculaire par une ville
moderne de type haussmannien.
PROLONGEMENTS
- La Casbah en danger :
L'article que je résume
alertait, dès 1999, sur la gestion problématique des ordures dans
la Casbah, soulignant combien elle était le symptôme d'une perte
culturelle profonde et irrémédiable, de la disparition d'un
savoir-faire ancien et populaire.
Les choses ne se sont
guère améliorées depuis sa rédaction. Quoique la Casbah ait été
classée au patrimoine mondial de l'humanité de l'Unesco depuis
1992, que le gouvernement algérien ait multiplié les plans de
sauvegarde coûteux (rarement mis en œuvre jusqu'au bout, il est
vrai), les maisons de la vieille ville continuent à se dégrader
(certaines, en ruine, ont même été rasées et remplacées par des
constructions neuves !) et les ordures à s'entasser.
Vous pouvez vous en
rendre compte par vous-même en lisant cet article :
- Les déchets de la colère (mauvais titre à la Télérama) :
D. Lesbet note à la
fin de son article que la présence massive des déchets dans
l'espace public est devenue un mal endémique, touchant même
les quartiers modernes d'Alger, et qui concerne aussi les grandes
métropoles du Moyen-Orient comme, par exemple, Le Caire.
Selon lui, ce n'est pas
là une question de manque d'hygiène, mais un acte politique de
populations en rupture avec leur classe dirigeante. Les déchets
ne sont pas jetés dans la rue, mais y sont « exposés » (dans des
endroits parfois difficilement accessibles, où l'effort pour salir
est supérieur à celui qu'exigerait le fait de ne pas salir). Il
s'agit de signifier aux autorités leur incapacité à maîtriser
l'espace public, symbole de leur pouvoir.
lundi 4 septembre 2017
Le matriarcat : une chimère féministe ? Âge des métaux et féodalité en Chine : la montée en puissance patriarcale.
Cf. article précédent
:
Le matriarcat : une
chimère féministe ? Cas de la Chine néolithique (ici).
Descendance utérine,
matriarcat, domination féminine, idéologie gyno-centrée, tels sont
les quatre piliers de la prépondérance des femmes dans la société
chinoise néolithique, structurée par la parenté, par la
(re)production et par la religion. Selon Granet, c'est par l'élément
structurant qu'est la parenté que l'édifice matriarcal (au sens
large, englobant les quatre piliers) s'est déséquilibré, avant que
les hommes n'en profitent pour prendre le contrôle sur l'ordre de la
(re)production et sur l'ordre religieux.
1.
Le basculement vers l'équilibre (instable) entre les sexes
La fragilité de la
structure de la parenté provient du fait qu'une
famille indivise, n'étant pas nucléaire (comme le sont les familles
modernes), admet une extension illimitée. En effet, une
famille indivise fait coexister en un même lieu et sous
le même nom, plusieurs générations, dont les membres sont
définis par leur fonction (grand-mère, mère, fils et fille ;
rappelons que les époux sont des « sans-noms ») et n'ont pas de
nom individuel, mais un nom fonctionnel (composé du nom de leur
fonction et du nom de leur domaine). La taille des familles, parce
qu'elle est variable,
peut introduire des déséquilibres dans les systèmes d'alliance. Or
la civilisation chinoise se caractérise, à
partir du néolithique, par une progression démographique
constante, qui se traduit par une hausse tendancielle du nombre
de personnes par famille, c'est du moins ce qu'admet Granet à la
suite de Han Fei (philosophe légiste chinois du -3ème siècle).
***
La pression
démographique permanente rend nécessaire
l'extension des terres agricoles. Les domaines n'ayant pas tous les
mêmes possibilités d'extension, ne permettant pas une égale
diversification des ressources alimentaires, indispensable pour
limiter la mortalité infantile, les écarts se creusent
inéluctablement entre les familles qui les possèdent : à grand
domaine cultivable, grande famille, et inversement. Or une famille
plus nombreuse que ses voisines a la possibilité de s'allier à
plusieurs de celles-ci, puisqu'elle a plus d'enfants à marier.
Une telle famille, dans
le système matriarcal chinois, accueille donc des hommes de
plusieurs familles différentes, qui, au début de l'hiver, se
retrouvent tous dans la maison des hommes (pouvant rassembler jusqu'à
plusieurs dizaines d'hommes), où ils recréent des divisions sur la
base de leur appartenance familiale d'origine, en exacerbant leur
rivalité aux jeux de mise, et en instaurant une hiérarchie
agonistique entre plusieurs groupes, dont l'un sera dominant
(c'est l'ébauche de la vassalité).
Granet émet en outre
l'hypothèse, dans un tel contexte démographique, d'une
revalorisation des produits alimentaires, c'est-à-dire du
travail masculin, de sorte que
les hommes finissent par prendre une part plus active dans les
échanges inter-familiaux (où s'échange ce qui a le plus de valeur,
où vont donc commencer à s'échanger des denrées alimentaires au
même titre que des vêtements).
Par
ailleurs, les hommes qui sont amenés à défricher, à aménager les
marges, espace sacré féminin, acquièrent des droits sur elles. Ces
lieux, où les femmes échangent leurs fils, où les filles vont à
la chasse au mari, deviennent insensiblement des
espaces mixtes.
Image issue du site http://www.cco.nantes.org
Les rituels majeurs
(premières noces, premier labour et, à partir de l'âge de bronze,
premier travail du métal) mobilisent désormais un couple
préséant : la cheffe de la famille dominante (qui a le plus
d'alliés) et son mari.
Dans cette dynamique
d'égalisation des sexes, les hommes acquérant de plus en plus de
droits, il n'est pas interdit de penser que, lorsque la cheffe de
famille décède avant son mari, ce soit lui qui prend, d'abord
temporairement, la relève, puis que, dans certains cas d'abord
exceptionnels, les femmes transitent d'une famille à une autre, tout
en gardant leur pouvoir de donner leur nom à leurs enfants. Cet
équilibrage sexuel de la structure de la parenté correspond à
l'abandon du matriarcat et de la domination féminine, dont la
descendance utérine conserve cependant le souvenir.
Cette évolution
s'accompagne d'une neutralisation de la grande aïeule, à qui
on vient donner un mari, un grand aïeul, le Ciel, dans un schéma
qui associe désormais au principe de fécondité, son adjuvant, ce
qui lui permet de s'accomplir.
2.
La rupture patriarcale, règne de l'horreur et de la mort
L'équilibre entre les
sexes est instable, mais le rompre demande un effort supplémentaire
extrêmement lourd. Les hommes, dans leur élan, n'ont pas vraiment
hésité. Si cela fut lourd, c'est qu'ils avaient à composer avec
l'équation culturelle immuable, selon laquelle les hommes sont
destinés à la mort et les femmes à se survivre, en
transmettant leur nom à leurs filles, entièrement identifiées à
elles (pour changer cela, il
aurait donc fallu que les hommes détruisissent le principe de
descendance utérine, ce que les femmes ont su préserver).
L'action collective
masculine a porté sur :
- la structure religieuse,
- la structure de la production (mais non de la reproduction, elle aussi protégée par les femmes).
Sur ces deux plans, les
hommes ont imposé la mort face à la « vie éternelle » des
femmes, en en faisant à la fois :
- une arme pour s'approprier le pouvoir cosmique féminin,
- un moyen d'établir celui d'entre les hommes qui aura le droit de s'approprier ce pouvoir.
Granet est clair sur ce
point : les hommes ont inventé le sacrifice de la première dame
et le cannibalisme masculin.
Le sacrifice de la
première dame répond au désir masculin de faire sien le pouvoir
cosmique féminin. L'homme, pour détacher un pouvoir de son porteur
légitime et se l'approprier, ne sait que mettre à mort ce dernier.
Les pouvoirs qu'il a en vue sont ceux que mobilisent les grands rites
d'accouplement, de labour et de travail du métal.
Pour prendre possession
du pouvoir éminemment fécondant des monts et des rivières, le chef
de famille, après avoir catalysé la relation amoureuse entre la
première dame et la grande aïeule en faisant l'amour avec la
première dame, tue celle-ci (ce
meurtre peut être symbolique) et se purifie en demandant au
Ciel (nouveau dieu masculin) de sanctifier le transfert du pouvoir de
la grande aïeule à son profit. C'est le même schéma pour le premier
labour et pour la première forge : la (nouvelle) première dame est
sacrifiée sur le sol dans le premier cas, jetée dans la fournaise
dans le second cas. C'est ainsi que l'homme se donne le pouvoir de la
terre, du sol domanial, des minerais du sous-sol.
Le pouvoir terrestre
féminin qu'il s'approprie ainsi, l'homme ne l'exerce pas
directement, mais par l'intermédiaire d'une puissance de catalyse
masculine, qu'il est appelé à accumuler par ailleurs pour
qu'elle soit à la hauteur du pouvoir féminin dérobé.
L'homme, maître de la
culture alimentaire, accumule la masculinité à l'aide d'un régime
particulier, qu'il emprunte à son lointain passé paléolithique et
qui consiste à se nourrir d'animaux sauvages mâles, dont il absorbe
la puissance masculine tout en les
érigeant en totems, de façon à la conserver. Mais le chef
de la famille dominante, qui s'est approprié le pouvoir féminin des
monts et des rivières, n'accumule pas seulement la masculinité des
animaux, ne collectionne pas seulement les totems, il doit aussi
concentrer celle des hommes forts et si possible encore celle de son
prédécesseur.
Un ordre cosmique
masculin enrichit désormais l'idéologie religieuse, ordre qui
repose sur la supériorité de celui qui peut donner la mort à
autrui, sans la recevoir de
lui.
En démultipliant sa
capacité de catalyse, en l'exerçant sur le pouvoir de fécondité
qu'il a absorbé, le chef, qui se tient au sommet de la pyramide des
êtres terrestres, parvient à s'auto-féconder. Tel est le
prince féodal.
***
Depuis le
paléolithique, la relation entre l'homme et l'animal sauvage (mâle)
est telle que, sans exception, grâce aux armes qu'il fabrique
et au pouvoir qu'elles lui confèrent, l'homme donne la mort à
l'animal, qui la reçoit de l'homme. Les hommes, qui prennent
désormais une place dominante dans la société chinoise
pré-féodale, étendent cette
loi ancestrale aux « barbares » qui côtoient les foyers
encore dispersés de la civilisation chinoise, et qui résistent aux
conquêtes liées à l'aménagement
du territoire (pour l'heure relativement ponctuelles). Et c'est de
cette extension qu'ils tirent l'idée d'un ordre cosmique universel,
fondé sur le transfert cumulatif d'énergie masculine par la
domination alimentaire. L'animal (mâle) se chasse, se cuisine, se
consomme et son énergie masculine se transfère aux chasseurs, à
condition encore une fois que le Ciel, qui préside à tous les
transferts d'énergie, l'agrée. Il en va de même pour les «
barbares » (les animaux chassés vivent dans les mêmes lieux que
lesdits « barbares »), qui sont proprement chassés, cuisinés
(l'oreille gauche est coupée et cuite) et consommés.
C'est sur ce fondement
que va se déployer le régime des peines dans la Chine féodale, où
il n'est pas rare de voir un ministre accusé de faute grave
(c'est-à-dire, dans l'ordre masculin, de démesure), tué sur
l'ordre de son prince, puis cuisiné et servi au repas princier.
La succession princière
obéit au même principe, adapté à la personne exceptionnelle du
prince : non content de devoir procéder aux mêmes rituels
d'accumulation énergétique masculine que son prédécesseur, le
prince doit en outre, après sa mort, se nourrir des chairs de son
cadavre : il montre ainsi qu'il est digne de prendre sa place.
Le cannibalisme
masculin chinois n'a rien d'hédoniste. Son horreur est à la hauteur
de la transgression qu'il réalise, mais c'est cette
transgression qui rend possible la persistance d'un ordre masculin du
monde, tout en flux d'énergie masculine, dont le
mouvement ascendant converge vers l'homme suprême qu'est le
prince.
Tout cela constitue un
édifice complexe, fragile, mais nécessaire, puisqu'il n'est pas
possible aux hommes d'asseoir autrement leur domination sur une
société initialement tenue par les femmes. Les hommes ne peuvent
dominer sans mobiliser leurs valeurs masculines ancestrales tournées
vers la mort, contre les valeurs féminines tournées vers la vie.
Tel est le blocage culturel de la civilisation chinoise. Moyennant
l'horreur de multiples transgressions assumées et purifiées par le
Ciel (sic), les hommes
sont néanmoins en mesure de construire une organisation sociale
masculine.
Cette organisation
n'est pas familiale, mais politique.
La politique est donc l'invention des hommes pour masculiniser
la société chinoise, qui fonctionnait auparavant comme une famille
élargie. Le noyau originaire de la politique est la maison
commune masculine, qui a survécu à la disparition du matriarcat
et de la domination féminine, avec ses jeux de mise, l'opposition
agonistique de ses groupements internes, et son principe
hiérarchique.
La
mainmise des hommes sur la fécondité leur ayant permis de devenir
maîtres du domaine familial à la place des femmes, désormais
ce sont les femmes qui transitent (avec flottement
de la relation du nom de famille au domaine, puisque ce sont
encore les femmes qui donnent leur nom à tous leurs enfants). Chacun des
grands domaines, qui abritent les grandes familles, se dote d'un
chef de famille, dont le pouvoir ne perdure que par la rivalité
qu'il entretient avec les chefs de famille des domaines voisins,
c'est-à-dire par l'extension du schéma relationnel propre à la
maison commune masculine aux relations inter-familiales.
La féodalité se
construit sur la base d'une organisation hiérarchique des chefs de
famille, qui rivalisent entre eux à l'occasion de joutes festives,
mais aussi lors de chasses à l'homme. La rivalité masculine est
au fondement de l'économie politique.
- Les joutes :
Les
joutes incorporent le principe qui présidait au don féminin tel
qu'il se pratiquait au néolithique lors des fiançailles, principe
selon lequel le fiancé qui recevait un cadeau de sa future femme,
s'offrait en retour à elle : le chef de famille le plus puissant, le
prince, est doté du pouvoir féminin ; par principe, il est celui
qui donne et les autres chefs de famille sont ceux qui reçoivent et
qui, de ce fait, s'offrent à lui.
Les joutes sont de
pures épreuves de force, dont le prince est le juge et distribue les
prix.
- Chasses à l'homme et chasses aux bêtes sauvages :
La mise, essentielle
dans les jeux sociaux masculins du néolithique, disparaît de cette
nouvelle activité ludique propre aux hommes qu'est la joute, mais on
la retrouve, radicalement transformée, dans la chasse, sous la forme
d'un butin
: tout ce que peuvent gagner les chefs de famille lors des
chasses à l'homme revient de droit au prince, et le prince, qui est
l'attributaire de tous les gains acquis aux marges des domaines
familiaux, procède à une redistribution en fonction de la valeur de
chacun.
L'ancêtre de la
monnaie, qui apparaît dans la
période féodale, n'est que collections d'oreilles gauches,
de peaux et d'armes fondues en chaudrons gravés, célébrant les
victoires princières. La monnaie est le produit de la guerre.
Avec les progrès de l'aménagement du territoire, désormais à
l'initiative du seul prince, ce sont les surplus provenant de
la mise en culture de nouvelles terres qui lui sont attribués
de surcroît. Il est désormais capable de réguler les pénuries
relatives entre les différents domaines par le biais de la
redistribution.
***
Les illustrations de cet article sont presque toutes issues d'un fonds
iconographique maoïste familial (1974). Incapable de lire les
idéogrammes chinois, je ne peux vous renseigner davantage sur leurs
talentueux auteurs. Je m'en excuse.
Libellés :
Age des métaux,
cannibalisme,
chasse,
Chine,
domination féminine,
domination masculine,
féodalité,
La civilisation chinoise,
Marcel Granet,
matriarcat,
patriarcat
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