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La
réponse à cette question m'a d'abord paru évidente et je pensais
la justifier sans peine : une société inégalitaire et patriarcale,
telle que la société grecque antique, ne pouvait qu'impliquer une
religion masculine. Mais comme toujours dès que l'on approfondit la
connaissance de structures socio-culturelles, qu'elles soient
modernes ou anciennes, les choses s'avèrent plus compliquées qu'il
n'y paraît et j'ai bien failli abandonner ma
démonstration en route.
La
relation des Grec.que.s au fait religieux se distingue de celle que
les croyant.e.s des religions du livre peuvent avoir, en ce qu'elle
est structurellement marquée par le genre. Dans le cas de la Grèce
polythéiste, parler de religion au singulier n'a aucun sens : il
existe un nombre important de cultes, adoptés ou non par les
différents peuples qui composent la Grèce, territoire sans grande
unité politique, linguistique ou religieuse. Certains sont rendus
par les hommes, certains autres par les femmes, d'autres encore sont
mixtes. Je me risquerai à parler d'une religion féminine et d'une
religion masculine, qui entretiennent une relation évolutive.
Je
pose l'hypothèse suivante, que j'éprouverai à travers les
différents articles sur le sujet que je me propose de faire :
l'équilibre entre religions féminine et masculine, qui existait à
l'époque la plus ancienne (je ne supposerai pas ici la suprématie
du culte de la Déesse Mère, même si cela est tentant) va se rompre
avec le temps. La place de la religion féminine se réduit, celle-ci
étant en partie absorbée par la religion masculine. Dans un
mouvement de compensation, les hommes redonnent une place, inférieure
à celle qu'ils occupaient, aux divinités et rites féminins,
divinités et rites profondément transformés par le prisme de la
vision masculine, jusqu'à devenir souvent incompréhensibles et étranges.
Une
telle compensation reste au service de la domination masculine. Dans
la Grèce pré-archaïque, féminin et masculin ressortissaient à des
sphères différentes : appartenaient à la sphère féminine les
femmes et leurs pratiques, à la sphère masculine, les hommes et
leurs pratiques. En intégrant la religiosité féminine dans les
mythes masculins, les hommes font du féminin et du masculin les deux
hémisphères d'un tout, l'hémisphère masculin étant marqué par
un signe positif (+M), et l'hémisphère féminin, par
un signe négatif (-M). Dans ce schéma, on ne naît plus homme, on
le devient en quittant l'hémisphère féminin et en s'élevant vers
le point haut de l'hémisphère masculin, son pôle. Le masculin devient le terme idéal d'une
ascension, qui est sans fin et parsemée de nombreuses désillusions
(il n'y a qu'une place au sommet que tous les hommes veulent
atteindre). La domination masculine n'est plus seulement
préjudiciable aux femmes, mais aussi aux hommes : elle est
transcendantale. Le but de la compensation donnée aux femmes est
d'enrichir la culture masculine et la définition du masculin, mais
pour les femmes, elle offre la possibilité de continuer à avoir des
pratiques rituelles qui leur sont propres.
Remarques
:
Si
le virilisme de la religion grecque m'a semblé d'abord aller de
soi, c'est également parce que ma vision en est héritée de celle
des mythographes, tous hommes, puisque seuls des textes d'hommes
(Homère, Hésiode, Ovide...) nous sont parvenus : notre
connaissance des divinités grecques se fait donc par le biais du
seul point de vue masculin.
Ovide,
dans le livre sixième de ses Métamorphoses, a montré que
cette idée d'une distinction entre récit mythologique féminin et
masculin était tout à fait pertinente (Athéna et Arachné, dans
les deux toiles qu'elles tissent et qui doivent les départager,
choisissent de montrer les olympien.ne.s sous des aspects très
différents : Athéna, femme et déesse, donc dominée parmi les
dominants, adoptant à cette occasion un point de vue masculin,
souligne leur toute-puissance et leur bonté envers les hommes, mais
aussi la violence d'Héra dans les vengeances qu'elle prend de ses
rivales, tandis qu'Arachné, simple fille du peuple, donc dominée
parmi les dominés, dénonce les nombreuses agressions sexuelles que
ces mêmes dieux de l'Olympe font subir aux femmes, qu'elles soient
mortelles ou non).
Les
rites de la religion féminine ne disposant pas de témoignage
écrit, ses différents cultes se rendant à l'abri des regards
masculins, nous n'en connaissons que peu de chose, rapporté par des
témoins curieux et indiscrets, qui ne les comprenaient pas
toujours, tandis que la documentation sur les rites spécifiquement
masculins est assez abondante.
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HÉRA
et HÉRACLÈS
Version
« moderne »
Dans
les versions du mythe d'Héraclès les plus répandues, versions qui
nous sont parvenues grâce aux travaux des mythographes, Héraclès
est le fils d'Alcmène, fruit d'une des nombreuses infidélités de
Zeus, objet à ce titre de la colère d'Héra, qui joue ici son rôle
habituel d'épouse jalouse qui tourmente et martyrise ses rivales et
leur progéniture.
Pour
expliquer la proximité sémantique des noms de la déesse et du
demi-dieu, certains récits ont avancé qu'Héraclès (« gloire
d'Héra ») n'est pas le nom premier du héros, appelé à sa
naissance Alcide (en référence, selon Diodore de Sicile, à son
grand-père paternel Alcée), mais celui qu'Héra lui attribue pour
rappeler qu'il lui doit sa gloire, qu'il n'a acquise qu'en la
servant. Une autre version du mythe fait de ce nom le choix
d'Héraclès, désirant se rendre la déesse favorable et l'engager à
mettre fin à son interminable vengeance. Le nom a ici une fonction
propitiatoire (« destiné à rendre la divinité propice »,
ATILF), en soulignant le lien de dépendance entre l'individu qui
l'adopte et la divinité dont il veut s'assurer la bienveillance et
recherche la protection.
Version
antérieure
Ici,
pas de trace de Zeus. Héra et Héraclès forment un couple, mais un
couple asymétrique, où le dieu Héraclès est le parèdre de
la déesse Héra, c'est-à-dire une « [d]ivinité inférieure dont
le culte, les fonctions étaient associés à ceux d'un dieu [!] plus
important » (ATILF). Parèdre signifie littéralement « assis près
», « qui est assis à côté de ». La proximité sémantique des
noms Héra et Héraclès témoigne de leur proximité d'essence, car
le ou la parèdre est en fait la projection sur un individu à part
entière d'un ou de plusieurs aspects de la divinité principale.
Dans le cas d'Héraclès, il personnifie sans doute les caractères
de jeunesse, de force et de vigueur que possède Héra en tant que
déesse de la fécondité.
ZEUS
et DIONÉ + naissance d'APHRODITE
Versions
« modernes »
*
Version d'Hésiode, Théogonie
Dans
le poème d'Hésiode et selon la tradition la plus populaire,
Aphrodite naît de la mer fécondée par le sexe d'Ouranos que son
fils Cronos a tranché : « ...tout autour, une blanche écume
sortait du membre divin. De cette écume une fille se forma ». Pour
les Grecs, cette légende s'inscrit dans le nom même de la déesse :
elle est « née de l'écume » (aphrós), interprétation
étymologique qui serait erronée.
On
retrouve ici l'idée de la fécondation pluvieuse, idée
répandue dans un vaste espace géographique et temporel, puisqu'elle
est attestée aussi bien chez les Chinois.es du Néolithique que chez
les Grec.que.s ancien.ne.s (j'emploie l'écriture inclusive, parce
que, s'il s'agit certes d'une représentation élaborée par les
hommes, comme vous aurez pu le deviner, elle a ensuite été commune
aux deux sexes) : la pluie, assimilée au sperme, tombe du ciel,
divinité masculine, et se répand sur la terre qu'elle féconde. La
conception de Cypris, telle que l'envisage Hésiode, a ceci de
singulier, que le réceptacle fécondé n'y est pas féminin, mais
masculin : Pontos (le Flot marin), qui reçoit le sperme de Cronos,
est en effet un dieu primitif et le fils de Gaïa (dont il endosse le
rôle de génitrice). Faut-il voir dans ce mythe, une trace du
mouvement d'appropriation par les hommes et d'exclusion masculine des
femmes de la procréation, ce qui, rappelons-le, a été l'un des
grands moments de l'imaginaire humain autour de la naissance (on
passe en gros de représentations où l'homme vivant n'est pas
indispensable pour concevoir un enfant à d'autres où la femme ne
contribue que de façon subalterne à l'engendrement) ? Pas tout à
fait, car cette conjonction de deux principes masculins ne pourrait
être féconde sans la contribution d'Éros (l'Amour), divinité
primordiale qui participe des deux sexes.
*
Version d'Homère, Iliade et Odyssée
Aphrodite
naît de l'union de Zeus et de Dioné, fille de l'Océan.
Version
antérieure
Zeus
et Dioné forment un couple, mais un couple asymétrique, où la
déesse est la parèdre du dieu, lien que traduit la proximité
sémantique de leurs noms, tous deux construits à partir de la
racine indo-européenne *dei- qui signifie « briller ».
Le
ou la PARÈDRE : origine et évolution
Le
couple déité + parèdre est un emprunt très ancien des Grecs aux
Mésopotamiens.
En
Mésopotamie, ce couple était placé au centre d'un territoire, qui
était à son service et sur lequel il répandait ses bienfaits. Sa
fonction était de le sacraliser. Le culte rendu à la
divinité principale et à son ou sa parèdre avait deux moments
principaux : l'un célébrait leur relation de parenté ou d'alliance
(père et fille, amant et amante, frère et sœur...), l'autre le
mariage sacré entre le grand prêtre ou la grande prêtresse et la
divinité, sachant que si celle-ci était masculine, elle avait une
desservante, si elle était féminine, elle avait un desservant.
Dès
avant la période archaïque, Zeus et Héra sont les deux divinités
majeures de la religion grecque. Ils se partagent le territoire. Dans
certains endroits, celui-ci est consacré à Héra et à son parèdre
Héraclès (petit Zeus), dans d'autres, à Zeus et à sa parèdre
Dioné (petite Héra). À la différence de ce qui se passe en
Mésopotamie, la divinité masculine est servie par un grand prêtre,
tandis que la divinité féminine a une grande prêtresse à son
service. De plus, la célébration du mariage sacré n'est pas
conservée par les Grec.que.s (sauf dans la hiérogamie de la
Basilinna athénienne, épouse de l'archonte-roi (magistrat présidant
les cérémonies religieuses), avec Dionysos).
Il
existe cependant un territoire sur lequel Zeus et Héra règnent
ensemble : Olympie,
où leurs deux temples se trouvent côte à côte et fonctionnent
ensemble. Les femmes fréquentent le temple d'Héra, les hommes celui
de Zeus. Cette spécificité olympienne est l'effet d'un syncrétisme
rassemblant
deux cultes habituellement distincts. La grande déesse souveraine
est associée au puissant roi des dieux. Si Héra mater
et
Zeus pater
(mater
et
pater
ne
signifient pas que ces divinités ont une relation de famille avec les
autres dieux ou les hommes) sont un couple en -800 seulement à
Olympie, trois siècles plus tard, ils sont mariés et forment le
couple royal qui veille sur toute la Grèce. L'unité
grecque des territoires s'est bâtie sur leur union.
Mais
leur séparation originelle, la tension qui existait entre une
religiosité féminine adorant Héra + Héraclès et une religiosité
masculine adorant Zeus + Dioné, continue de se faire sentir. Les
Grecs de l'époque classique ont en effet choisi de ne pas résoudre
cette tension, de la maintenir avec la configuration du couple
désuni. Il n'y a pas de religion mixte et unique, mais un culte
masculin séparé d'un culte féminin.
Par
principe, le couple formé par Héra et par Zeus est explosif. Zeus,
époux adultère, est la force centrifuge et transgressive. Ses
nombreuses infidélités qui pourraient être quelque chose de
négatif, dont certains ont souligné la rupture avec le mode de vie
monogamique grec, sont présentées très favorablement par les
mythographes, qui en font l'origine de toutes les grandes familles
aristocratiques grecques, qui se prétendent toutes descendre du roi
des dieux. Son infidélité avec Alcmène est même un effet de sa
générosité, visant à donner aux hommes un héros civilisateur,
qui les délivrera des dévastations d'êtres monstrueux et donnera
naissance à la race des Doriens. Héra, qui cherche à détruire le
lien que Zeus établit avec les êtres humains par ses infidélités,
a le mauvais rôle. Mais force centripète et conservatrice, garante
du maintien du couple toujours menacé de destruction, assurant la
cohésion entre le masculin et le féminin, elle a également une
fonction positive (on retrouve ici ce fonctionnement de la culture
masculine grecque, dont je vous parlais en début d'article, qui
tempère la vision négative qu'il a construit du féminin, pour que
les deux principes puissent continuer de coexister, quoique de façon
conflictuelle).
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Zeus
et Héra sur le mont Ida (détail), James Barry (c. 1800)
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Épouse
de Zeus, déesse du mariage et de la naissance, le rôle d'Héra
s'est considérablement réduit par rapport à celui qu'elle avait
pendant la période pré-archaïque. Et que dire de celui de Dioné,
qui de « petite Héra » devient une simple nymphe chez les
mythographes, même si son culte conjoint avec celui de Zeus à
Dodone, continua à attester pendant l'époque classique de son
importance première ? Cette évolution est commune à tous les
peuples de la Grèce, où la souveraineté au féminin se raréfie et
s'affaiblit au cours des siècles.
Pour
attester de l'influence des mythographes sur notre vision des femmes
dans la religion grecque, il suffit de lire les définitions que
proposent l'ATILF ou Wikipédia du mot « parèdre », uniquement
féminin : eh oui, une divinité inférieure ne peut être qu'une
femme ! Notre société contemporaine projette son propre sexisme sur
le passé et, peut-être pour augmenter artificiellement les progrès
accomplis dans l'égalité entre les sexes, tend à nier et à
occulter la place que nos lointaines aïeules pouvaient avoir
conservée ou conquise.
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Aphrodite
et Adonis, John William Waterhouse (1899).
Adonis est le parèdre
d'Aphrodite. Il appartient à cette longue série de mortel.le.s, objets de désir et de violences pour les divinités.
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