samedi 31 août 2024

Jean-Jacques et les Lumières


Source : Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire (1776-78), Classiques Garnier, 1997



Ma première lecture des Rêveries, il y a peut-être 20 ans, m’avait laissé le souvenir d’un texte parfaitement représentatif de la littérature du XVIIIe siècle et du courant préromantique dont Rousseau fut l’initiateur incontesté.

Lire les Rêveries, en 2024, c’est être frappé, au contraire, par son actualité, s’étonner que notre époque ait autant de traits communs avec ce passé prestigieux qu’est le XVIIIe siècle français, comprendre des vécus, des situations, des sentiments, qui me semblaient parfaitement étrangers quelques 20 ans auparavant, grâce aux vécus, aux situations et aux sentiments largement exposés sur les réseaux sociaux. Je me méfie toujours des réécritures à travers les mots de notre époque d’une réalité lointaine, dont ils faussent forcément l’appréhension, mais parler ici de « complotisme », d’« influence », de « bad buzz », de « harcèlement organisé », de « haters »…, me semble tout à fait pertinent. Je n’ai pu m’empêcher de songer à Rousseau comme à un influenceur porté par l’aristocratie éclairée, nouant des liens ambigus, entre rivalité et soutien réciproque, avec d’autres influenceurs de sa génération (Diderot, d’Alembert, Hume), et acquérant la célébrité avec l’éclatant succès de la Nouvelle Héloïse en 1761 ; au scandale qui suit la publication, l’année suivante, de l’Émile et du Contrat social, comme à un bad buzz qui conduit à un éloignement, à un retrait provisoire ou définitif des réseaux, réponse souvent choisie, aujourd’hui, face à ce genre de phénomène, quand on ne lui préfère pas la contre-attaque juridique et/ou médiatique. Mais Rousseau semble peiner à se défaire de ses « haters », comme on peut le voir avec les épisodes de la fuite de Paris, de la trahison de Voltaire, de la fuite de Genève, de la « lapidation » de Môtiers puis du refuge au lac de Bienne. Enfin, grâce à la protection du prince de Conti, s’ouvre le temps long de la reconstruction de soi, qui, chez Rousseau, comme chez n’importe quel.le influenceur.se, passe par sa mise en scène et l’élaboration d’une vision globalisante et signifiante du passé à travers « l’écriture du Je » (cf. les Confessions, les Dialogues et, à la toute fin, les Rêveries).

Jean-Jacques Rousseau cède au complotiste en 1768, alors qu’il rédige ses Confessions. Dix ans plus tard, il reste persuadé qu’il y a complot, mais il n’en comprend toujours pas les ressorts. Son ampleur le déconcerte, car il y voit le concours de « toute la nouvelle génération » (des hommes cultivés), celle qui est née autour de 1735 et que Diderot et d’Alembert s’efforcent de réunir autour d’eux, tandis qu’elle s’éloigne de lui inéluctablement. Il y voit en outre le renfort d’agents de renseignement qui le suivent et le précèdent dans tous ses déplacements, rendent compte de ses faits et gestes à ses ennemis, agitent la populace qu’il est amené à croiser dans ses promenades et dont il doit souffrir les regards suspicieux.

D’un point de vue psychologique, Rousseau est fortement déprimé : on relève dans de nombreuses Rêveries les traces de la « pulsion de mort » qui neutralise tout, absorbe tout sentiment et fait tendre à l’inertie. La conscience de sa fragilité est néanmoins simultanément conscience de sa capacité à vivre pour lui-même sans les autres. Il ne cesse d’évoquer le souvenir de la perte de soi dans la sociabilité qui caractérise la célébrité, du vide qui s’est fait en lui au moment où toutes les portes se sont refermées, de son étonnement devant son aptitude à combler ce vide une fois la solitude assumée comme une fatalité, vécue non plus comme un désavantage mais comme un cadre où peut se déployer une vie nouvelle.

Les Rêveries offrent le témoignage rare d’un revers de fortune tel que Baltasar Gracian l’imaginait au XVIIe siècle à la Cour d’Espagne et qu’il s’attachait à prévenir dans son Art de la prudence, dont le texte rousseauiste constitue d’une certaine manière le contrepoint : s’il n’est pas possible d’éviter, peut-on atténuer et compenser ? Les Rêveries répondent positivement à cette question. Mais le prix à payer est élevé, et jusqu’à la fin de sa vie, Jean-Jacques fut bien en peine de dire ce qui s’était produit et dans quelle mesure la solution qu’il avait trouvée était transposable à autrui.

Sur ces deux points, voilà les hypothèses que j’avancerai.

Jean-Jacques Rousseau exprime un fort sentiment d’impuissance face à ce qu’il appelle sa destinée. Nous savons aujourd’hui que ce qui dépasse fondamentalement l’individu est ce qui, dans une société, interfère avec sa vie sans en dépendre : ses « structures ». Les structures sociales ne régulent pas seulement la société dans sa quotidienneté, elles règlent aussi les changements qui y ont cours, y compris les plus brutaux, comme les révolutions. J’ai montré, dans mon article sur Xénophane, comment la philosophie grecque avait pratiqué la « rupture épistémique » propre aux révolutions culturelles, en effaçant son passé théologico-poétique et en se prêtant, telle Athéna, une naissance spontanée « toute casquée et armée ». Il y a là un effet de structure culturelle commune à toutes les sociétés occidentales : effacement du passé et naissance spontanée dans la maturité.

L’Europe a connu un renouveau culturel au XVIIe siècle, avec Hobbes, Descartes, Spinoza, Leibniz et Newton. À l’exception de ce dernier, tous étaient des penseurs indépendants de l’université. Chacun a opéré sa propre rupture épistémique, la plus célèbre étant celle de Descartes, avec son doute méthodologique. Le XVIIIe siècle prolonge le même mouvement en l’amplifiant. À cet égard, les Lumières sanctifient moins les nouvelles acquisitions scientifiques que le nouvel appareil destiné à les recevoir et à les promouvoir : les diverses Sociétés scientifiques qui se généralisent à la marge de l’université et dont le fonctionnement s’inspire de celui de l’Encyclopédie – une assemblée d’autorités, des contributeurs spécialisés, un savoir qui se construit en deux temps, celui de la recherche partielle individuelle et celui de la synthèse collective autorisée. C’est sur ce plan que les Lumières innovent ; comme leur nom l’indique, elles ont vocation à éblouir, à faire disparaître ce qui se tient derrière elles et dont elles sont issues, à attirer l’attention sur la nouvelle production littéraire scientifique, faite d’articles publiés dans des revues scientifiques et de dissertations lauréates de prix proposés par les sociétés locales ou royales et les diverses académies.

Le Contrat social n’a pas seulement déplu parce qu’il faisait table rase de l’Ancien Régime : en cela, Rousseau continuait l’œuvre de révolution culturelle engagée au XVIIe siècle sur le plan politique (Hobbes, Locke, etc.), ce qui aurait dû lui valoir au moins le soutien de ses pairs. Les Rêveries nous permettent de saisir la raison de cette exécration générale. Le Contrat social critique sévèrement les régimes qui s’appuient sur les partis politiques, qu’un bon gouvernement se doit de réprimer. Si l’on peut comprendre que Rousseau n’en apprécie pas l’idée, pourquoi pour autant en faire la pierre de touche de sa science politique ? Les Rêveries fournissent sur ce point une précieuse indication : les sociétés scientifiques, quand elles sont en concurrence, non seulement sont fermées au débat interne, mais en outre propagent sciemment, en direction du public, des idées fausses à des fins de positionnement concurrentiel. L’absence de débat interne est sans doute ce contre quoi Jean-Jacques s’insurge le plus : à la base, les contributeurs spécialisés sont appelés à s’auto-censurer, voire à démontrer l’indémontrable au nom de la doctrine de leur société, et au sommet, le collectif des autorités n’a plus qu’une fonction inquisitoriale, bannissant ou promouvant au nom d’un dogme artificiel parce que né d’un positionnement concurrentiel. La critique des partis politiques du Contrat social est donc sous-tendue par celle des sociétés scientifiques. Posture inadmissible pour les tenants des Lumières !

Jean-Jacques Rousseau apparaît comme le dernier des penseurs individuels et méditatifs né dans une génération qui, contre lui et contre le passé qu’il représente (toute la lignée de Descartes à Leibniz, excepté Newton, justement parce qu’il s’est appuyé sur les moyens collectifs mis à sa disposition par Cambridge), veut construire une pensée scientifique collective et concurrentielle. La « nouvelle génération » est précisément celle des Lumières et ne peut que rejeter comme périmée la pensée de Rousseau, qui se trouve ainsi victime de la structure de la révolution culturelle des Lumières à trois titres :

  • il a contribué à les rendre possibles, mais s’en est éloigné en en critiquant le noyau dur informulé : le système concurrentiel des sociétés scientifiques ;

  • il a été effacé comme faisant partie du passé par sa propre génération, voire par celle antérieure représentée par Voltaire, plus malin que lui ;

  • il a été considéré comme nul et non avenu par la nouvelle génération, qui d’un côté ne veut plus lire que des revues et des dissertations scientifiques, de l’autre n’a plus d’autre ambition que de diriger le travail des autres.

Sa dépression, Jean-Jacques la doit à son masculinisme, qui annule l’appui que lui fournissent avec constance les femmes cultivées, et à son intérêt exclusif pour la république des Lettres, dont il pressent qu’elle seule est capable de le réhabiliter. Elle a fait l’objet d’un diagnostic sans appel de la part de la psychiatrie, qui a toujours regretté d’être née trop tard pour s’occuper de ce cas évidement de psychose paranoïaque évoluant en névrose de handicap.

Mais en psychiatrisant, on manque ce que ce processus pathologique recouvre : la découverte que fait Rousseau de lui-même, individu total doté d’un cœur sensible, situé à l’opposé du simple rouage d’une société qui ne cultive que ses yeux.

  • Cette reconquête de Jean-Jacques par Rousseau s’ouvre par la reconnaissance de la source de sa relégation universelle : se cherchant lui-même au milieu des autres, il réveillait chez eux cette peur de soi, de sa vacuité, de son insensibilité, immanquablement ressentie en société, et déclenchait ainsi une réaction instinctive de rejet.

  • Elle parvient à remonter à la racine de sa destinée, au moment où, quittant l’enfance, Jean-Jacques s’est perdu dans l’aristocratie cultivée.

  • Elle est proche d’une réassomption à nouveaux frais de cette destinée, notamment au vu du gain considérable que représente la pré-compréhension de l’économie de la subjectivité sociale. Sa guérison aurait été complète, s’il avait bénéficié du bagage sociologique et psychanalytique actuel.

Rousseau apparaît donc moins comme un cas clinique relevant de l’hôpital psychiatrique, que comme un exemple d’autoanalyse freudienne (identification de la cause de ses échecs sociaux, puis du moment où l’on s’est engagé dans cette voie d’échec, enfin reprise en main de sa vie à la lumière de cette double identification), nourrie d’autoanalyse bourdieusienne sur les effets de champs, et recommandable pour tous les cas de trajectoire sociale couplant ascension et chute brutales.

Mais au-delà même de ces vies sociales trop intenses, la socioanalyse couplée avec la psychanalyse me semble offrir un moyen efficace de réappropriation d’une vie que l’on croyait perdue. Par cette association, la psychanalyse cesse d’appartenir à la fonction-Psy dérivant du pouvoir psychiatrique, pour se rapprocher d’une simple mais efficace sagesse pratique.