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Madame Guyon (1648 - 1717) |
Dans son ouvrage : La
fable mystique : XVIe et XVIIe siècle, paru en 1982,
Michel De Certeau analyse l'embastillement* de Madame Guyon, comme la
punition d'une femme ayant eu l'audace de s'approprier un rôle
réservé aux hommes : celui de directeur de conscience. Je
mets ici la définition que fait le Littré de la direction de
conscience : « méthode particulière que suivent les gens d'Église
pour conduire les âmes dévotes dans la voie du salut ».
À l'époque heureuse
où, étudiante, je travaillais sur la mystique féminine du Grand
Siècle, cette analyse m'avait semblé fort éclairante.
Elle ne me convainc
plus guère aujourd'hui. Certes, il s'agit là d'une vision très
moderne, qui a le mérite de mettre la question du genre au cœur
d'une réflexion sur la religion catholique (et notez qu'elle est née
dans le cerveau d'un jésuite !), et qui va dans le sens des travaux
féministes montrant comment la violence des hommes, institutionnelle
ou non, physique ou symbolique, peut s'abattre sur toutes celles qui
marchent sur « leurs plates-bandes », mais cette vision séduisante
ne prend pas en compte la réalité de la direction spirituelle au
XVIIe siècle, qui n'était pas une activité genrée.
En effet, l'Église
catholique française du XVIIe
siècle autorisait aussi bien les hommes que les femmes à
diriger. À côté du plus célèbre de tous les directeurs de
conscience, j'ai nommé le Tartuffe de Molière, des femmes tout
aussi célèbres ont pu remplir ce rôle (Madame Guyon donc, mais
également Madame de la Vallière, devenue carmélite sous le nom de
Louise de la Miséricorde, et Madame de Maintenon, de qui Saint-Simon
dit, dans ses Mémoires, qu'elle avait « la maladie des
directions qui lui emporta le peu de liberté dont elle pouvait jouir
», et l'on sait qu'elle jouissait en effet de bien peu de liberté**
!), sans que l'institution n'y mette obstacle, sans que l'opinion ne
voit là quelque innovation scandaleuse. Voici, par exemple, ce qu'en
dit Madame de Sévigné à sa fille :
« M. de Conti
l'aime et l'honore tendrement, elle [Louise de la Miséricorde]
est son directeur ; ce
prince est dévot, et le sera comme son père. »
La non-féminisation de
cette fonction chez la marquise de Sévigné, sa féminisation chez
le Duc de Saint-Simon (« Elles [des pensionnaires de
Saint-Cyr] s'attachèrent plus que pas une à leur nouvelle
directrice [Madame Guyon]...
»),
sont un parfait exemple du flottement qui affecte les noms de métier
ou les fonctions initialement genrés et/ou dans lesquels l'un
des genres est surreprésenté. À l'origine, la direction
spirituelle a bien été masculine : c'est par une évolution des
usages que les femmes y ont eu accès, en nombre toutefois
limité.
Comment expliquer que
l'Église catholique, avec son clergé composé exclusivement
d'hommes, ait laissé une pratique de conduite et d'accompagnement
des fidèles passer, en France
du moins, aux mains des femmes ?
La
direction spirituelle ne nécessitait pas alors d'avoir reçu
le sacrement du sacerdoce, par contre requis pour la
réalisation de tous les actes (de langage), qui ponctuent les grands
moments du culte religieux et de la vie des croyant.e.s. Pour que la
bénédiction soit effective, que le pardon remette les péchés, que
le mariage unisse mari et femme devant Dieu..., il faut que ces actes
rituels soient réalisés par une personne autorisée à le faire,
qui en a obtenu le mandat et qui dispose d'un accès aux biens
symboliques (la bénédiction, le pardon, le sacrement du mariage...)
grâce, en l'occurence, à son appartenance à la prêtrise. Là où
il y a actes rituels, il y a exclusivité masculine (exclusivité
partielle, à dire vrai, puisque, par exemple, le baptême pouvait
être, dans certains cas exceptionnels, administré par toute
personne, elle-même baptisée, qui se trouvait près de l'enfant
nouveau-né en danger de mourir avant l'intervention du prêtre, et
qui se trouve souvent à proximité de la parturiente, sinon la
sage-femme et/ou les parentes et voisines venues l'assister ?).
Pour le reste, les laïcs, hommes ou femmes, étaient et sont tout à
fait bienvenu.e.s à prendre une place active dans l'Église,
notamment en dirigeant leurs coreligionnaires.
J'avancerai une autre
hypothèse à l'embastillement de Madame Guyon : directeur et
directrice de conscience jouissaient d'une grande influence sur
celles et ceux qu'iel dirigeait. Il suffit de lire, pour s'en
persuader, les piques de Boileau, dans ses Satires (1666 -
1716), sur la soumission aveugle des dévotes à ce tout-puissant
personnage :
«
C'est ce qu'en vain le ciel voudrait exiger d'elle ; Et peut-il,
dira-t-elle, en effet l'exiger ? Elle a son directeur, c'est à lui
d'en juger. »
Ou bien :
«
Mais de tous les mortels, grâce aux dévotes âmes, Nul n'est si
bien soigné qu'un directeur de femmes. »
La pièce de Molière
(1669) en donne la même idée et fait voir que cette influence ne
s'exerçait pas sur le seul sexe féminin. À propos de Tartuffe,
qu'Orgon, le père de famille, a installé dans sa propre maison et
dont il est entièrement sous la coupe, la suivante Dorine dit ceci :
«
Certes, c'est une chose aussi qui scandalise / De voir qu'un inconnu
céans s'impatronise ; / Qu'un gueux, qui, quand il vint n'avait pas
de souliers, / Et dont l'habit entier valait bien six deniers, / En
vienne jusque-là que de se méconnaître, / De contrarier tout et de
faire le maître. »
Enfin La Bruyère, dans
les Caractères, ou les Mœurs de ce siècle (1688), souligne
la place toute particulière et fort enviable qu'occupait le
directeur de conscience dans la vie pas seulement spirituelle de ses
(riches) contemporains :
«
Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec ses autres
faiblesses, celles qu'elle a pour son directeur et le temps qu'elle
perd dans son entretien, peut-être lui serait-il donné pour
pénitence d'y renoncer ».
«
Je vois bien que le goût qu'il y a à devenir le dépositaire du
secret des familles, à se rendre nécessaire pour les
réconciliations, à procurer des commissions ou à placer des
domestiques, à trouver toutes les portes ouvertes dans les maisons
des grands, à manger souvent à de bonnes tables, à se promener en
carrosse dans une grande ville, et à faire de délicieuses retraites
à la campagne, à voir plusieurs personnes de nom et de distinction
s'intéresser à sa vie et à sa santé, et à ménager pour les
autres et pour soi-même tous les intérêts humains ; je vois bien,
encore une fois, que cela seul a fait imaginer le spécieux et
irrépréhensible prétexte du soin des âmes, et semé dans le monde
cette pépinière intarissable de directeurs. »
Dans ce passage, il
évoque plus spécifiquement l'autorité spirituelle et morale du
directeur :
«
(...) avoir un directeur mieux écouté que l'Évangile ; tirer toute
sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur,
dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à
peine de leur salut ; n'aimer de la parole de Dieu que ce qui s'en
prêche chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux autres
messes, et les sacrements donnés de sa main à ceux qui ont moins de
cette circonstance (...) : c'est du moins jusqu'à ce jour le plus
bel effort de la dévotion du temps. »
Dès lors, si ce
pouvoir est détenu par quelqu'un qui véhicule une « doctrine
pernicieuse », ce pouvoir devient dangereux et son détenteur ou sa
détentrice aussi bien. J'en veux pour preuve ce propos rapporté par
Madame de Sévigné, qui montre que le roi Louis XIV lui-même
jugeait de son devoir de combattre tout ce qui lui semblait
s'éloigner du dogme catholique :
«
Le coadjuteur et le d'Hacqueville m'ont déjà fait entendre
l'aigreur de Sa Majesté sur ce pauvre curé [Le
curé du Saint-Esprit, alors exilé, et recommandé par madame de
Grignan], et que le roi avait dit à M. de Paris : "C'est
un homme très-dangereux, qui enseignait une doctrine pernicieuse :
on m'a déjà parlé pour lui ; mais plus il a d'amis, plus
je serai ferme à ne le point rétablir." »
Ainsi Madame Guyon,
avec ses idées quiétistes, était-elle jugée fort dangereuse, par
l'influence qu'elle avait acquise dans la plus haute société,
jusque dans l'entourage du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV,
en tant que directrice de conscience. Je laisse la parole à
Saint-Simon :
«
Peu à peu il [Fénelon] s'était
approprié quelques brebis distinguées du petit troupeau que Mme
Guyon s'était fait, et qu'il ne conduisait pourtant que
sous la direction de cette prophétesse. La duchesse de
Mortemart, soeur des duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers, Mme
de Morstein, fille de la première, mais surtout la duchesse de
Béthune, étaient les principales. Elles vivaient à Paris, et ne
venaient guère à Versailles qu'en cachette et pour des instants,
lorsque, pendant les voyages de Marly, où Mgr le duc de Bourgogne
n'allait point encore, ni par conséquent son gouverneur, Mme de
Guyon faisait des échappées de Paris chez ce dernier et y
faisait des instructions à ces dames. La comtesse de
Guiche, fille aînée de M. de Noailles, qui passait sa vie à la
cour, se dérobait tant qu'elle pouvait pour profiter de cette manne.
L'Échelle et Dupuy, gentilshommes de la manche*** de Mgr le duc de
Bourgogne, y étaient aussi admis, et tout cela se passait avec un
secret et un mystère qui donnaient un nouveau sel à ces faveurs. »
Dans l'« éloge
funèbre » qu'il fait après sa mort, le célèbre mémorialiste
revient sans cesse sur le caractère de scandale qui avait entouré
sa vie, la publicité fâcheuse de ses idées quiétistes, qu'il
oppose à ses dernières années, marquées par la discrétion et le
retour à une pratique religieuse orthodoxe :
«
Une autre personne [morte en
1717], bien plus illustre par les éclats
qu'elle avait faits, quoique d'étoffe bien différente, ne fit pas
le bruit qu'elle aurait fait plus tôt. Ce fut
la fameuse Mme Guyon. Elle avait été longtemps
exilée en Anjou depuis le fracas et la fin de
toutes les affaires du quiétisme. Elle y avait vécu sagement et
obscurément sans plus faire parler
d'elle. Depuis huit ou dix ans elle avait obtenu d'aller
demeurer à Blois, où elle s'était conduite de même, et où elle
mourut sans aucune singularité, comme elle n'en
montrait plus depuis ses derniers exils, fort dévote toujours et
fort retirée, et approchant souvent des sacrements. »
Les recommandations qui
accompagnent l'arrestation de Madame Guyon (bien la traiter, mais
veiller à lui retirer tous moyens de communication avec
l'extérieur), témoignent d'une volonté d'étouffer son influence
et la diffusion de la doctrine quiétiste.
* Madame Guyon fut
emprisonnée à la Bastille, de 1695 à 1703, sur « lettre de
cachet », qui permettait l'incarcération sans jugement et était
souvent l'instrument de la persécution religieuse. Les conditions de
sa détention sont rudes, avec de nombreuses séances
d'interrogatoire menées par le lieutenant général de police
Nicolas de La Reynie en personne, puis par son successeur,
le marquis d'Argenson, et des confrontations incessantes avec son
confesseur imposé et l'archevêque de Paris.
** Madame de Maintenon,
dans une de ses lettres, avait eu cette formule paradoxale, que ne
comprendront sans doute que celles et ceux qui,
à l'instar de Jacques Derrida qui s'y arrêta dans Donner
le temps,
n'ont pas un instant de libre : « Le roi me prend tout mon temps. Le
reste je le donne à St Cyr, à qui je voudrais le tout donner ».
*** Gentilshommes de la
manche : gentilshommes dont la fonction était d'accompagner les fils
de France dans leur jeunesse ; ces gentilshommes accompagnaient
partout les princes, et, comme l'étiquette ne leur permettait pas de
les tenir par la main, ils ne les touchaient qu'à la manche ; de là
leur nom. Définition tirée du Littré.