mardi 21 juillet 2026

La canicule

 

La canicule de juin 2026 aura été traumatisante : les publications en ce sens se sont multipliées sur les réseaux sociaux. Mais voilà, les jours ont passé, les vacances sont déjà bien entamées, la Coupe du monde de football a enfiévré au delà de la performance sportive par ses polémiques racistes et nationalistes, et tout le monde semble démobilisé, alors qu’une nouvelle canicule se termine avec de nouveaux records de température. Les phrases vides « brûler le capitalisme », « végétaliser les villes » ont quasi disparu, et personne ne semble plus ressentir le besoin d’émettre un avis sur le « fond vert » : résilience nécessaire ou coupable légèreté ?

À mon tour de proposer mes petites réflexions désabusées sur le sujet, sur ce printemps et cet été chaotiques pour la France, chaos dû à l’immense impréparation des Français.es, mais bien pire et plus inexcusable, à celle de leurs gouvernants, qui n’est pas sans rappeler l’immense impréparation de 2020 face au Covid, aggravée pour le coup par une communication mensongère. Pourquoi tant de nullité ? Mon propos n’est pas de m’interroger sur la conduite de mes compatriotes qui, même pour les plus écologistes d’entre elleux, se sont souvent comporté.e.s comme de véritables climato-sceptiques (ainsi ces jeunes bobos achetant à prix d’or des greniers sous les toits de zinc parisiens). Non, mon propos ici est d’interroger l’action ou l’inaction des politiques.



La crise

Depuis la présidence Sarkozy, les gouvernements français successifs de droite comme de gauche ne travaillent plus que sur le mode de la gestion de crise, préférant répondre à l’urgence qu’anticiper les problèmes, avec l’idée que ce mode de gestion serait plus politique et plus économique.

Plus politique : Sarkozy a introduit les « lois d’urgence » dans la législation française, lois paradoxales qui permettent à l’État de s’émanciper des lois qu’il fait appliquer et qu’il applique lui-même ! L’administration n’a jamais vu cela d’un très bon œil et pour cause : sous couvert d’efficience, ces mesures d’urgence mettent surtout en valeur la dimension politique du pouvoir exécutif d’État, c’est-à-dire le gouvernement et les personnalités qui le composent. Pour un.e ministre, un.e premier.e ministre ou un président, veiller à la bonne application des lois, à leur évolution pour la prise en compte de transformations de fond, sociales ou environnementales, n’est pas valorisant. Ce qui l’est, c’est d’annoncer la crise (le plus souvent sans lien avec son commencement effectif : l’annonce de la crise vaut en soi, elle fait l’événement), puis de réaliser ce geste royal par excellence : ouvrir la cassette d’État et sortir de son palais à la rencontre du peuple souffrant. Nos politiques entendent jouer au bon roi !

Plus économique : rappelons que l’économie capitaliste, depuis Schumpeter, aime les crises, considérées comme le facteur par excellence de la destruction créatrice des activités économiques, indispensable pour renouveler régulièrement un capital de plus en plus lourd et de moins en moins mobile : la crise permet la rupture par défaut de souplesse. Dans cette destruction créatrice, des fortunes se défont et d’autres, plus importantes que les premières, se font, une nouvelle génération d’entrepreneurs, plus efficace, enterre la précédente. C’est bien ce qui s’est passé à l’occasion de la crise du Covid. Du côté du système de gestion de crise de l’État, la remise en question a été profonde : auparavant, le coût financier d’une crise pour l’État était considéré comme nul ou à peu près, tout simplement parce qu’il était par définition ponctuel et qu’il était localisé. Il était plus économique de « guérir » que de « prévenir ». Car un problème, même aussi inéluctable que ceux liés au changement climatique, a des chances de ne pas survenir, de survenir plus tard, de ne pas survenir partout : ainsi l’été 2021 resté globalement frais et humide en France, ou 2022, certes caniculaire mais au moment des grandes vacances, propices à démobiliser et assoupir les mécontentements. Et quand il survient enfin, le problème a un coût de gestion élevé, cependant inférieur à ce qu’il aurait été si l’on avait, par anticipation, mobilisé chaque année des fonds à cette fin. Voilà comme on raisonnait. Depuis le Covid, la doctrine purement comptable du moindre coût des dépenses ponctuelles par rapport aux dépenses structurelles a été ébréchée par une crise d’ampleur mondiale et non plus locale, qui a fait exploser la dépense publique à un niveau inédit. Et ce n’est pas la destruction créatrice, « préservée » dans sa pureté grâce à ladite dépense, qui permettra de la compenser au fil des ans via les impôts.

Les crises sont le fruit inévitable de l’imprévisible. Certes. Mais il s’ensuit que l’imprévoyance multiplie les crises. Et quand la crise devient un instrument de communication politique aux mains du pouvoir d’État, l’imprévoyance devient vertu, la prévision ou la simple prudence des pertes de temps et d’argent, c’est-à-dire des vices. Voilà un paradoxe et non des moindres, parce que les institutions, au premier rang desquelles le GIEC, qui ont pour mission la prévention de ce qui, justement, relève, sans elle, de la gestion de crise, produisent par construction politique des mots que l’on n’entend pas, que l’on ne comprend pas ou que l’on n’écoute pas, quand on pourrait les comprendre. La gestion de crise, laissée à elle-même, tend à faire de transformations de fond, comme le changement climatique, des suites d’événements déconnectés les uns des autres. Elle engendre le scepticisme et plus encore le négationnisme. Schumpeter le savait et en a fait, pour cette raison même, le moteur du capitalisme, réintégrant de force la crise dans l’ordre rationnel dominant. Mais le capitalisme survivra-t-il à la crise, c’est-à-dire à son propre facteur de progrès ? Marx ne le pensait pas et le Covid nous a montré que le système atteignait une limite.



L’absence de vision

Cette gestion par l’urgence et dans l’urgence a une conséquence directe : la disparition des programmes politiques. Les Municipales de 2026 étaient de ce point de vue très représentatives : mobilisation de l’électorat autour de symboles ou de slogans, très éloignés des enjeux locaux concrets, occupation du terrain médiatique non par les idées mais par les discours (petites phrases assassines, moqueries…), place démesurée accordée à l’éthos non pas même des candidats, mais de celleux qui dirigent les partis auxquels iels sont quelquefois affilié.e.s, nationalisation, voire internationalisation, d’un scrutin local… Bref, le vide dans le chaos ou le chaos dans le vide.

Cette absence de programme, récente dans la sphère politique française, résulte d’un refus de l’engagement : l’on est comptable de sa vision pour sa commune, son département, sa région, son pays, pour l’Europe aussi. Et une réalité trop discordante peut faire perdre l’élection suivante. Cela est certes dû aux relations de dépendances technico-financières à toutes les échelles qui ne laissent aux élus que de faibles marges de manœuvre. Il n’empêche. L’absence de vision trahit d’abord et avant tout une collusion du politique et du médiatique, dont la conséquence est l’élimination du temps historique au profit de l’événementiel.

On remarque cette disparition de vision à long terme et d’engagement jusque dans la forme des discours politiques, dont la valeur est devenue inversement proportionnelle à leur compréhensibilité, en opposition totale avec les années 60. Il s’agit d’occuper le terrain pour l’occuper, et les fautes de langage, la confusion des expressions figées sont là pour effacer le pourquoi de cette occupation. Journalistes et auditoire se prêtent alors à un laborieux exercice d’interprétation dont les conclusions seront avouées ou désavouées selon les besoins. Cette rapide adaptation réciproque des politiques et des médias n’est pas fortuite : elle est le principal ressort de la société du spectacle, celle que décrivait Debord en 1967, et elle vient tout récemment de franchir un nouveau seuil.



Le chaos

Les deux mandats Macron ont été riches en rebondissements, en actualités, en spectacles. Le sommet a été récemment atteint par Trump qui ne promettait rien de moins qu’un bouleversement mondial par jour ! Le rêve pour les médias. Notre PR (= le nom du Président de la République pour les fonctionnaires d’État, dont on note l’homophonie en clin d’œil avec « Père ») n’a pas été en reste, avec sa mystique dissolution « sans pourquoi ».

Un certain 12 mars 2024, notre PR donc a convoqué l’ensemble des cadres dirigeants de l’État pour leur passer clairement un savon : « bougez ! » « évoluez ! »… « obéissez-moi, par pitié ! ». Cela a été diffusé en replay sur le site de l’Élysée, mais largement passé inaperçu des médias, qui n’ont manifestement pas tout compris. Il y avait pour une fois du fond mais sous cette forme paradoxale que j’ai décrite (fond qui nie le fond, oralité crue à la limite du compréhensible). J’ai envie d’en citer l’introït :

    « Pour le simplifier, en 2017, il y avait deux priorités : lutter contre le chômage, lutter contre le terrorisme. Des résultats tangibles ont été obtenus, tangibles, avec un niveau d'activité historique, un taux de chômage qu'on n'avait pas connu depuis 40 ans, une réindustrialisation qui a commencé, fruit de beaucoup de réformes et d'une mise en œuvre effective, et un pays plus sûr, avec beaucoup de travail sur le terrain qui a été effectué. Je ne vais pas ici dire tout ce qui a été fait. Je pourrais scander tout ce qui a été déployé en matière d'éducation, des dédoublements de classes aux premières réformes en matière de santé, avant le Covid et après le Covid avec le Ségur. Mais les résultats sont là et nous avons pu en rendre compte aux Françaises et aux Français. Et dans le même temps, vous avez eu à gérer un nombre de crises à un niveau historique : crise sociale avec les Gilets jaunes, Covid, qui a frappé notre pays comme beaucoup d'autres et était un véritable défi organisationnel que vous avez relevé, retour de la guerre en Europe avec ses conséquences, inflation, sans parler des crises plus locales, qu'elles soient environnementales ou autres que nous avons eu à affronter ces dernières années, qui ont bousculé vos territoires. Et donc, tout à la fois, ces dernières années, on a géré des crises à un niveau sans doute d'intensité inédite et on l'a encore vu ces derniers jours avec l'attaque sur notre réseau interministériel sur le plan informatique qui montre que nous allons vivre dans un monde de multi-crises et que les formes, l'hybridité aussi de nos attaques, qu'elles soient d'ailleurs réelles, informationnelles, qu'elles soient civiles ou militaires, seront là. »

Au début très classique, le discours change ensuite de style et se clôt sur des considérations qu’on croirait sorties de la Condition postmoderne de Lyotard (1979) ou des Mille plateaux de Deleuze et Guattari (1980). Le fond est presque là, mais Macron n’est ni Lyotard, ni Deleuze, ni Guattari, et l’accumulation des concepts, jointe à celle des images, renvoie plus à un grand spectacle tout en rebondissements qu’à une théorisation du chaos. On n’apprend pas en particulier si ce grand désordre trahit un état limite de l’humanité ou une clairvoyance sur son état normal. Comme d’habitude, il s’agit d’abord de gérer, et c’est le rôle de l’administration, qui doit donc évoluer pour faire le lien entre le geste royal d’un PR à la tête d’un gouvernement hyper-actif et le peuple, celui des 1200 bassins de vie où germent 80 % des menaces (le reste est à l’étranger). Le programme est clair pour Macron et en même temps parfaitement nébuleux pour l’administration. « – Qui, que, quoi, où ? » « – C’est à vous de le déterminer, rien n’est écrit à l’avance ! ».

Notez par ailleurs comment Macron réduit le changement climatique à des crises environnementales localisées : à savoir les inondations et les incendies de forêts, que l’on peut qualifier de crises canoniques (évacuation de populations, mobilisation générale des forces de sécurité, prises de parole autorisées, etc.). Mais là encore, nous venons de voir que même ces crises ont perdu leur orthodoxie (inondations généralisées de l’hiver 2025-2026, incendies dans les forêts les moins exposées comme celle de Fontainebleau). Alors quoi ? Le spectacle coûterait-il plus cher que ce qu’il rapporte ? L’imprévoyance et la multiplication mécanique des crises auraient-elles des conséquences fâcheuses ?



Retour à la canicule

Bref, le constat est sombre. Je ne conclurai pas à la manière de certains influenceurs et certaines influenceuses par un appel au vote en 2027 : aucun parti français ne semble aujourd’hui à la hauteur de l’enjeu ni capable de répondre de façon efficace à la crise climatique. LFI, mis en avant par nombre de gens de gauche, montre une grande méconnaissance de ces questions et un amateurisme politique inexcusable : se laisser entraîner, comme Mélenchon l’a fait, dans le débat « clim’/pas clim’ » initié par le RN, sans proposer autre chose qu’une vague campagne d’isolation thermique des bâtiments, montre qu’il obéit à la seule logique de champ de la sphère politique telle que l’a décrite Bourdieu : se positionner pour ou contre et selon le positionnement pour ou contre de rivaux / d’alliés politiques.

L’échéance pour un problème qui se pose aujourd’hui de façon urgente (comment survivre à cet été caniculaire ?) ne peut être celle de l’année prochaine. Remettre à plus de six mois la gestion d’une crise qui n’est plus seulement sanitaire et écologique, mais qui va devenir sociale en devenant agricole (le problème de l’accès à l’eau est déjà explosif et peut conduire à une mobilisation du monde agricole), n’est pas de l’attentisme, c’est un délai criminel qui ne convient qu’aux chanceux et chanceuses qui ont encore des vacances d’été à sauver.

De même on ne peut affirmer hautement que « tout est politique » et réduire le politique à la lutte partisane et au triomphe d’un parti politique. Le but d’un parti est en effet d’accéder et de se maintenir au pouvoir, ce n’est pas de réaliser les aspirations de celleux qui lui ont permis d’accéder au pouvoir.

Délayer les problèmes, en différer la résolution, promouvoir des transformations holistiques tout en continuant à jouer au double jeu, partial par nature, de la politique et du médiatique, cela ressemble tellement au bourgeoisisme du XIXe siècle, qu’il est stupéfiant que des personnes censées avoir été biberonnées à Marx et Engels s’inscrivent dans ce système. Il est loin le temps où, pour une personne de gauche, devenir député.e, c’était ipso facto cautionner la bourgeoisie.

Le changement climatique est un aspect très moderne, industriel, de la longue guerre millénaire que l’homme mène contre l’homme (je ne parle pas ici d’être humain). Il n’est pas indigne des guerres modernes plus franches, bactériologiques, chimiques, nucléaires. Lent et douloureux, il est à prendre au sérieux ici et maintenant, car ses incidences sont létales pour tou.te.s les précaires climatiques, qui le sont à des titres infiniment variés. La chose n’est possible qu’en répartissant les coûts entre l’aujourd’hui et le demain, entre la gestion et l’investissement. S’il faut s’engager à horizon 2100 dans une transformation de la France de demain en l’Espagne d’aujourd’hui, gardons à l’esprit que nous sommes toujours en retard sur les incidences du changement climatique, suffisamment en tout cas pour faire souffrir ou même mourir des gens, et qu’il faut des solutions dans l’immédiat. Curieusement c’est EDF qui a pris l’initiative en remboursant les équipements de rafraîchissement acquis ou devant être acquis cet été par les collectivités pour les établissements scolaires et la petite enfance. L’État est certes dans son conseil d’administration, l’entreprise a certes intérêt à multiplier le recours à l’électricité, mais il n’est pas de meilleure solution actuellement pour ce type de précarité climatique. 

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