mardi 24 septembre 2019

Les privilégié.e.s sous l'œil de la sociologie et de la religion


Quand les discours des prédicateurs et penseurs chrétiens du XVIIe siècle français rejoignent les thèses des sociologues (de gauche) :

« C'est-à-dire qu'on est grand par tout ce qui ne vient pas de nous, et qu'on ne l'est ni dans sa personne, ni par sa personne. »
Bourdaloue, Sermons
« Je m'imagine que celui qui s'est le premier appelé haut et puissant seigneur, se regardait comme élevé sur la tête de ses vassaux, et que c'est ce qu'il a voulu dire par cette épithète de haut, si peu convenable à la bassesse des hommes. »
Nicole, Essai de morale
« Que la noblesse est un grand avantage qui dès dix-huit ans met un homme en passe [dans une position favorable], connu et respecté comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans. C'est trente ans gagnés sans peine. »
Pascal, Pensées morales
On retrouve dans ces trois citations certaines idées développées ultérieurement par les études sociales :
  • la valeur des privilégié.e.s n'est pas liée aux qualités personnelles, elle est héritée ;
  • le ou la privilégié.e jouit d'un double capital : celui, vertical, amassé par ses parents et celui, horizontal, que constituent ses client.e.s* (les « vassaux »), dont le nombre détermine la force de son influence et de son réseau ;
  • ce capital de départ fonctionne comme un accélérateur et un facilitateur : il n'est pas impossible de posséder les mêmes avantages que le ou la privilégié.e, mais les obtenir par le seul mérite suppose du temps et de la peine.
* Au sens que Benveniste donne à ce mot : dans toutes les institutions masculines indo-européennes, les membres d'un groupe (les clients) délègue à l'un d'eux (le patron) leur capacité à diriger le groupe dans son ensemble. Cette délégation se fait en contrepartie de services, quels qu'ils soient. Si vous voulez en savoir plus, c'est ici. Cette institution sous-tend toujours les relations de pouvoir aujourd'hui. Elle a même gagné en importance, puisqu'elle n'est plus seulement masculine et qu'elle est passée du seul champ politico-religieux à celui économique (patron.ne et salarié.e.s, par exemple), symbolique (star et fans, par exemple) et culturel (« mandarin » et étudiant.e.s, par exemple).

Quand ma comparaison atteint déjà ses limites :

Le constat est peut-être le même, mais les objectifs en divergent radicalement. La sociologie met en lumière la vérité des faits sociaux pour permettre une meilleure connaissance de notre société, et ceci en vue de plus de justice et d'égalité, tandis que la religion ne prétend élucider les mécanismes sociaux que pour opposer une réalité humaine imparfaite, fragile et mensongère, à la seule réalité solide et véritable : celle de Dieu.
En effet, la pensée chrétienne dénie toute valeur à la créature, qui, par elle-même, hors de Dieu, n'est que néant. D'où ces rappels et ces injonctions à l'humilité à l'adresse de celleux qui, en raison de leur rang, pourraient se croire au-dessus de leur humanité.
« Je ne puis pas soutenir ces grandes paroles [sur la grandeur et la gloire] par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. »
Bossuet, Oraisons funèbres
Rabaisser (chez les prédicateurs) et égaliser (chez les sociologues) empruntent identiquement la voie de l'objectivation sociale. Si deux buts différents conduisent à l'emploi des mêmes moyens, c'est que les contextes d'usage de ces moyens diffèrent : le discours religieux s'adresse au ou à la privilégié.e, qui admettra sa nullité au regard de Dieu, d'autant plus qu'elle ne remet pas en cause sa grandeur au regard de la société ; le discours sociologique, quant à lui, s'adresse à la clientèle des privilégié.e.s (les patron.nes) et lui fait voir ce que leur grandeur lui doit ; il lui démontre qu'elle possède le pouvoir de grandir un individu, qui n'est rien sans elle, et qu'elle peut choisir d'user de ce pouvoir autrement.

Quand les discours des prédicateurs et penseurs chrétiens du XVIIe siècle français sont en complète contradiction avec les thèses des sociologues (de gauche) :

La sociologie pointe du doigt les inégalités à l'œuvre dans la société et affirme qu'il est possible de les abroger, la religion fait de même, mais aboutit à les confirmer.
Pour les théologiens de l'époque, Dieu a voulu la société fortement hiérarchisée qui est la leur, dans laquelle chacun.e doit rester à la place où iel est né.e. Ce que ces énormes distinctions ont de révoltant pour des individus qui sont tous enfants de Dieu et donc égaux par essence, est gommé par la théorie des devoirs d'état : chaque état (place sociale) comporte des devoirs qui se valent. Si les classes populaires souffrent du fait de la pauvreté et de la pénibilité de leurs conditions de travail, les classes dirigeantes ont aussi leurs peines, du fait d'une vie consacrée à la chose publique et au service des premières. Les petits servent les grands qui les servent en retour : c'est la formule de la fidélité clientéliste, dont Benveniste a très bien explicité les mécanismes.
« Savez-vous que l'intention de Dieu n'est pas que vous soyez plus grand pour avoir plus de sujets, mais seulement qu'il y ait plus de sujets à qui vous soyez utile ? »
Bourdaloue, Sermons
« Un grand, dans son idée, n'est pas un seul homme, c'est un homme environné de tous ceux qui sont à lui, et qui s'imagine avoir autant de bras qu'ils en ont tous ensemble, parce qu'il en dispose et qu'il les remue. »
Nicole, Essai de morale

J'ai retrouvé le même genre d'idée dans un contexte sans aucun rapport avec les textes théologiques et moraux évoqués ci-dessus : dans les discours rapportés de soldats sur l'un de leur chef, en l'occurrence le « grand » Turenne :
« Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux ; et les vieux soldats leur disaient : « Quoi ! vous vous plaignez ! on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes mal ; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici ; il veille quand nous dormons ; c'est notre père ; on voit bien que vous êtes jeunes ! » et ils les rassuraient ainsi. »
Sévigné, Lettres, 16 août 1675
Certes le célèbre maréchal de Louis XIV est bien au chaud, pendant que ses soldats sont dehors, dans le froid et l'humidité, mais c'est cependant lui qui a hérité de la plus grande part de peines, du fait de l'immensité de ses responsabilités qui ne lui laissent aucun repos.

Quand je conclus mon article :

La pensée sociale du XVIIe siècle reste, comme au Moyen-Âge d'ailleurs, une pensée de la fidélité, qui engage les client.e.s à servir leur patron.ne et invite, en retour, le ou la patron.ne à œuvrer pour le bien de tou.te.s. C'est justement ce mécanisme de la fidélité clientéliste, que tâche d'objectiver la sociologie, non pour vanter ses mérites, mais pour la mettre en regard d'autres possibilités.

mercredi 28 août 2019

Mars convive des femmes #6 Aigiarm la forte damoiselle

Illustration : manuscrit du Devisement du monde de Marco Polo, 1410 - 1412

Article revu le 30 novembre 2024

 

J'ai longtemps été sceptique à l’égard de toutes ces princesses guerrières, employées par Disney ou autre, pour moderniser et renouveler le genre du conte de fées : l'idée me semblait trop moderne, en effet, pour n'être pas anachronique.

Et puis, en m'intéressant de plus près à la question, j'ai constaté qu'il ne s'agissait point là d'une invention de ce début de siècle, qui déclinerait au féminin un modèle historiquement exclusivement masculin. Car la princesse guerrière a une longue existence aussi bien dans la réalité que dans l'imaginaire collectif, et mon article (http://gnathaena.blogspot.com/2019/05/mars-convive-des-femmes-4-des-croisees.html) sur les grandes héroïnes qui peuplent la littérature épique a achevé de me convaincre de son importance.

La lecture de la Jérusalem délivrée du Tasse (1581), a également radicalement changé mon opinion sur une proche représentation très répandue dans les œuvres de fiction contemporaines se déroulant dans des univers médiévaux (je pense ici à la série Game of Thrones). Cette représentation est structurée par l'opposition entre princesse « conventionnelle », se conformant docilement aux injonctions sociales masculines, et « rebelle » (pour reprendre le titre du célèbre dessin animé), qui s'extrait de la place assignée à son sexe pour évoluer dans le monde des hommes, souvent par l’intermédiaire d’un simple travestissement, et gagner par là indépendance et liberté. Dans cette opposition, un jugement péjoratif est attaché à la princesse conventionnelle, tandis que la princesse rebelle est fortement valorisée, montrée d'ailleurs comme l'avenir désirable de la première, ce vers quoi elle doit tendre…

Une telle vision des choses me paraissait très marquée par nos valeurs et conceptions… Et pourtant, c'est exactement celle que développe l'une des héroïnes du Tasse, la princesse musulmane Herminie, qui déplore sa condition et envie l'existence virile de sa plus chère amie, la valeureuse Clorinde :

« Trop heureuse guerrière, se dit-elle, ah ! que ne puis-je te ressembler ! Ce ne sont point tes exploits, ce n'est point le vain honneur de ta beauté que j'envie… Une longue robe n'enchaîne point ses pas ; une jalouse retraite ne captive point sa valeur. Elle revêt son armure, et si elle veut sortir, elle part ; ni la crainte ni la pudeur ne l'arrêtent. Ah ! pourquoi la nature et le ciel me refusèrent-ils sa vigueur et son courage ? J'aurais pu, comme elle, échanger contre une cuirasse, contre un casque, ce voile et ces vêtements importuns. Les feux de l'été, les glaces de l'hiver, les tempêtes, les orages, rien ne pourrait m'arrêter. Seule ou accompagnée, j'irais dans la plaine, à la clarté du jour ou à la lueur des étoiles. (…). Pourquoi du moins une fois ne prendrais-je pas les armes ? Pourquoi ces bras, tout faibles, tout débiles qu'ils sont, ne pourraient-ils pas au moins un instant en soutenir le poids ? Ils le pourront. »

Cet étonnant monologue reprend des idées qui nous sont familières jusque dans leur formulation : double enfermement des femmes dans leurs vêtements et leur « foyer », favorisé par une éducation à la peur et à la honte.


Afin de poursuivre l'exploration de cette riche figure de la princesse guerrière, je vous propose aujourd'hui de partir pour l'Asie, avec sa variante médiévale et turco-mongole, la princesse tartare Aigiarm / Khutulun.

C'est néanmoins à travers un œil occidental qu'elle va vous être présentée, celui de Marco Polo. Dans son Devisement du monde, ou Livre des merveilles, ou Livre de Marco Polo, écrit en 1298 sous sa dictée par un compagnon de cellule, le célèbre marchand et explorateur vénitien relate la vie d'Aigiarm dans un court récit qui emprunte à la fois aux univers du conte de fées et du roman de chevalerie, et rappelle par ailleurs la légende béotienne d'Atalante par le motif du refus du mariage et de la mise à l'épreuve des prétendants…

« Or sachez que le roi Caidu (roi du Turkestan, neveu du Grand Khan) avait une fille qui s'appelait Aigiarm, ce qui veut dire, en tartare : luisante lune. Cette damoiselle était si belle, si forte et si vaillante qu'en tout le royaume de son père ne trouvait-on homme qui la pût vaincre de force : en toute épreuve elle montrait une plus grande force qu'aucun homme. Son père la voulut plusieurs fois marier, mais elle ne le voulait, disant qu'elle ne se marierait jamais jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un homme qui la vainquît en toutes épreuves. Et son père, quand il connut sa volonté, lui accorda le privilège à leur usage de pouvoir se marier avec qui elle voudrait et quand il lui plairait. Elle était si grande et si robuste, si forte et si bien bâtie qu'elle ressemblait à une géante. Elle avait envoyé des lettres dans chaque pays que quiconque se voudrait venir exercer contre elle vînt à telle condition que, si elle le vainquait, elle gagnerait cent chevaux, et que s'il la vainquait, il l'aurait pour femme. Si bien que plusieurs fils de gentilshommes étaient venus s'exercer contre elle, mais elle les avait tous vaincus, tant qu'elle avait gagné plus de 10 000 chevaux.

Or il advint que l'an 1280 du Christ, vint un gentil seigneur, fils d'un roi riche et puissant, qui était preux, vaillant et très fort : il avait ouï parler de l'épreuve de cette damoiselle et était venu s'exercer contre elle, afin, s'il la vainquait, qu'il la pût avoir comme femme, selon les conventions. Et il avait très grande envie de l'avoir, car elle était très belle damoiselle de grande manière, et il était très beau, jeune preux et fort de toutes forces : il n'avait trouvé homme, au royaume de son père, qui pût tenir contre lui. Aussi était-il venu hardiment, et avait amené mille chevaux d'un seul coup, mais le jeune homme se fiait tant à sa force qu'il pensait gagner tout de suite.

Et sachez que le roi Caidu et sa femme la reine, mère de la forte damoiselle, prièrent leur fille privément qu'elle se laissât vaincre de toute manière, se disant très heureux si leur fille devenait sa femme, parce qu'il était gentilhomme et fils d'un grand roi. Mais la damoiselle leur répondit qu'en aucune manière elle ne se laisserait vaincre, mais que s'il la vainquait par force, elle voulait bien être sa femme selon les conventions, autrement non.

Or advint qu'au jour nommé tout le monde s'assembla au palais du roi Caidu. Et y furent le roi et la reine. Et quand toute la gent fut assemblée, dont il y en avait beaucoup pour voir cette lutte, sortit, la première, la damoiselle, avec une cotte étroite de samit (velours de soie), et puis vint le jeune homme, avec une cotte de cendel (étoffe tissée d'or et de soie) qui était très belle chose à voir. Et avait-on convenu que si le damoiseau la pouvait renverser à terre, il l'épouserait ; et si, au contraire, la princesse (le versait à terre) il perdrait les mille chevaux.

Et quand ils furent tous deux ensemble, se prirent l'un l'autre à bras, et dura longtemps que l'un ne pouvait abattre l'autre. Mais à la fin fut telle aventure que la demoiselle le jeta sous elle très vaillamment. Et quand il se vit jeté sous elle, il en eut très grande honte et très grand-vergogne ; et sitôt qu'il fut levé, il ne fit autre chose que s'en partir aussitôt qu'il put, avec toute sa compagnie, et s'en retourna chez son père, honteux et dolent de ce qui lui était advenu, qu'il eût été vaincu par une damoiselle qui oncques n'avait pu trouver homme qui tînt contre elle. Et laissa les mille chevaux qu'il avait amenés.

Quant au roi Caidu, je vous dis que lui et sa femme furent très courroucés, car par leur vouloir le damoiseau eût gagné leur fille, et chacun voulait qu'il l'eût pour femme, parce qu'il était tenu pour riche homme, et encore était très beau jeune homme, fort, preux et plaisant.

Or, je vous ai conté de la fille du roi. Et sachez que, depuis ce fait, son père n'allait en nul fait d'armes qu'elle n'allât avec lui. Et il la menait volontiers, parce qu'il n'avait nul chevalier avec lui qui tant fît d'exploits comme elle faisait. Et quelquefois, elle quittait l'armée de son père et allait à l'armée des ennemis, et s'emparait d'un homme, par force, aussi légèrement qu'un oisel, et l'apportait à son père. »

Ce récit diffère sensiblement du mythe grec en ce que l'héroïne, contrairement à Atalante, ne se marie pas. Quoique tout fasse attendre un tel dénouement (l'insistance des parents, le rang, la beauté et la valeur du prétendant, égal de la princesse), cette fin sans mariage n'est pas négative pour autant : Aigiarm ne se voit nullement proscrite ou rejetée suite à ce choix de vie peu conventionnel et jouit, au contraire, de l'affection préférentielle de son père. La pratique du rapt, dont la description clôt le récit, peut faire l'objet d'une lecture symbolique, qui réaffirme cette préférence paternelle. Si l'on file la métaphore qui fait des soldats ennemis des oisels dont se saisit la jeune guerrière, celle-ci apparaît dès lors comme un rapace, plus précisément un faucon : elle est dans la guerre ce que le faucon est dans la chasse, loisir de prédilection des seigneurs tartares qui voient dans cet oiseau de proie une créature d'élite, avec laquelle ils entretiennent des relations privilégiées (dont le texte de Marco Polo fait mention à plusieurs reprises). Ne poussons pas plus loin la métaphore : Aigiarm-faucon ne tue pas sa proie avant d’en faire don à son seigneur et père, elle l’affronte, la vainc et l’apporte à celui-ci, qui pour sa part, plutôt que la dévorer, la rançonne après avoir reçu d’elle l’hommage des vaincus. La guerre décrite comme une chasse au faucon, c’est la guerre noble, autant européenne qu’asiatique (les khanats mongols sont eux aussi organisés selon un modèle féodal). Il ne s’agit pas de la chasse destructrice aux animaux sauvages, mais d’une chasse-jeu où sont mises en avant la fidélité de la troupe guerrière à son chef, la compétition en son sein, l’action d’éclat qui départage les compétiteurs (ici, le rapt d’un ennemi au milieu même de ceux de son camp) – tout ce qui définit, au Moyen Âge, la chevalerie. Assimiler Aigiarm à un animal, de surcroît un faucon, oiseau sauvage dont la domestication doit aboutir à l’union la plus intime avec son maître, n'est absolument pas dépréciatif et ne fait qu’exprimer la force de l'attachement paternel, ainsi que le haut degré de ses qualités chevaleresques.

La figure d'Aigiarm a profondément marqué la culture occidentale, qui la connaît sous le nom de Turandot (du persan Turandokht توراندخت qui signifie « Fille d'Asie centrale ») et la fait figurer dans de nombreuses œuvres littéraires et/ou musicales, dont la plus célèbre est l'opéra éponyme de Puccini (1924). Ces œuvres transforment radicalement et affadissent notablement le récit original pour le rendre plus acceptable pour un public moderne européen : Turandot, fille de l'empereur de Chine, n'est plus ni une athlète, ni une guerrière, et finit par succomber à l'amour. L’affrontement physique est remplacé par une série de trois énigmes qui entraînent la décapitation des prétendants incapables de les expliquer. À la droiture d’Aigiarm qui veut décider de son mariage par une épreuve égalitaire succède la ruse, la cruauté et la perversité de Tourandocte, particularités plus conformes aux stéréotypes misogynes et racistes en vigueur (le stéréotype de la Chinoise cruelle et insensible irrigue toute la culture occidentale, en particulier cinématographique, du XXe siècle).

Si l’œuvre de Puccini est ouvertement inspirée de la fable tragi-comique en cinq actes (1762) du vénitien Carlo Gozzi, qui, traduite par Schiller et très jouée en Allemagne, connaît un immense succès parmi les romantiques allemands, nous devons vraisemblablement l’introduction de la figure littéraire de Turandot au traducteur et diplomate François Pétis de La Croix (1653—1713). Désireux de mettre à profit le succès des Mille et une nuits, traduit peu auparavant, s’inscrivant dans le courant orientaliste alors très en vogue, Pétis propose un recueil de nouvelles intitulées les Mille et un jours, Contes persans (5 volumes publiés entre 1710 et 1712), que ce grand polyglotte, premier en France à maîtriser à la fois le persan, le turc, l’arabe et l’arménien, a sans doute recueilli lors de ses nombreux voyages. L’une de ses nouvelles donne le premier rôle à une princesse Tourandocte, graphie francisée de la Turandokht perse. Sa ténacité et ses aventures permettent par ailleurs d’établir un lien certain avec le personnage historique d’Aigiarm.

Néanmoins les modifications que consacrera Puccini sont déjà bien présentes : Tourandocte se distingue surtout par sa grande beauté qui lui soumet tous les hommes et, comme dans un conte de Mme d’Aulnoy (Le nain jaune par exemple), c’est la vanité qui lui fait rejeter ses prétendants. Mais ce changement est-il aussi profond qu’il y paraît ? Le récit de Marco Polo insiste bien sur le fait qu’Aigiarm est extrêmement belle : sa beauté, sa force et sa vaillance sont mises sur le même plan, laissant penser qu’il n’y a pas de contradiction, chez les Tatares, entre des qualités que l’Occident qualifierait de viriles et la beauté, attendu obligé pour les femmes et condition du désir masculin. La forte damoiselle n’en est pas moins belle, désirée et recherchée des hommes parce qu’elle est robuste et virile ; elle n’en est pas moins femme, épouse et mère potentielles.


Cette question de ce qui fait une femme, et une belle femme (car les femmes sont rarement pensées hors des catégories de beauté et de désirabilité), résonne singulièrement avec l’ardent débat qui s’est élevé cet été 2024 à propos de la boxeuse algérienne Imane Khelif. Certains discours de personnes racisées, algériennes ou non, en réponse aux attaques des extrêmes droites européenne et américaine, pointaient à juste titre la relativité des critères de beauté / féminité occidentaux, qui valorisent la faiblesse et la fragilité et idéalisent le dysmorphisme sexuel. Il est indiscutable que l’Occident est aujourd’hui prescripteur universel des critères de la beauté féminine et donc d’un dysmorphisme culturel qui efface le dysmorphisme biologique et se substitue à lui, naturalisant des critères culturels.

Le rôle et la responsabilité de l’Occident s’arrêtent sans doute là, car s’il s’agit de culture, il s’agit aussi d’histoire des représentations. À l’époque où la culture occidentale se constituait, au Moyen Âge, les représentations idéalisées du corps de l’homme et du corps de la femme n’offraient point cette vision caricaturalement contrastante que l’on observe aujourd’hui. Certes, femmes longilignes et languissantes se succèdent dans les tableaux, les statues et les enluminures, sans même parler de la Vierge Marie, possédant par excellence toutes les qualités inhérentes à la féminité, toujours très frêle et délicate. Mais la chose est également vraie des hommes représentés dans des œuvres où le dysmorphisme sexuel est quasiment inexistant et les sexes ne se distinguent que par les vêtements, la coiffure et les activités. Voilà pourquoi se vêtir d’habits masculins, se couper les cheveux « en sébile » et courir les chemins revient alors pour une femme à changer de genre.

Ceci s’explique assez simplement : la représentation est à cette époque un monopole de clercs, et les artisans / artistes sont soit clercs, soit sous la tutelle de clercs. Car le clergé au Moyen Âge se définit lui-même comme un ordre social à part, à côté de ceux des seigneurs et des paysans, orants formant avec les protecteurs et les nourriciers le tout de la société occidentale (où l’on est bien en peine de donner une place tant aux marchands qu’aux femmes). Le clergé a le monopole de la représentation comme les seigneurs l’ont des armes et les paysans des outils. Or la représentation cléricale de l’homme et de la femme, des animaux et des jardins, n’est pas autre chose que la représentation du clergé par lui-même : juvénile, frais, délicat, restant pur au milieu du carnage ou dans l’étreinte amoureuse, en harmonie avec une nature préservée du péché. Le chevalier le plus brutal et la plus gracieuse princesse y sont peints du même pinceau, présentent la même silhouette, les mêmes courbes, la même nonchalance. Et hommes et femmes ne disposaient alors d’aucune autre image à laquelle s’identifier.

Peut-on en déduire que ces hommes et ces femmes du Moyen Âge occidental, au moins de la noblesse, ne pouvaient que vouloir se ressembler davantage, effacer ce qui les séparait et créait entre eux de la discordance, être moins masculins pour les hommes et moins féminines pour les femmes, tout en portant coiffes, vêtements et objets quant à eux bien genrés ? Rien ne permet évidemment de le confirmer, mais tout s’y prêtait. On trouve ainsi dans le De regimine principum doctrina de Gilles de Rome (1280) qu’une belle femme doit être grande et forte, de façon à transmettre ses dons naturels à ses enfants, puisque ceux-ci reçoivent de leur mère la majorité de leurs caractères physiques. Le Moyen Âge semble ainsi genrer d’autant plus nettement les attributs culturels et donc l’éducation au sortir de la prime enfance qu’il laisse plus ingenré le sexe biologique – ce qui est, à nos yeux, très paradoxal, mais qui est assez conforme aux doctrines qui veulent qu’au paradis la différence des sexes ne se voie pas : « Si l’on considère les exigences de leur nature individuelle, les ressuscités n’auront pas tous […] le même sexe. Cette diversité est également réclamée par la perfection de l’espèce. Mais la convoitise aura disparu, et, avec elle, tout sentiment de honte. […] Après la résurrection, ce sont surtout les mérites qui feront la différence entre les élus, quels qu’ils soient. » Réginald de Piperno (secrétaire de Thomas d’Aquin, continuateur de sa Somme théologique inachevée), Supplementum, Q81 La qualité du corps des ressuscités.

samedi 27 juillet 2019

Pour en finir avec les idées fausses #3 Darwin le révolutionnaire ?


Lorsqu'il publie, en 1859, The origin of species by means of natural selection, Darwin poursuit trois objectifs personnels : se positionner comme (1) le promoteur des nouvelles sciences naturelles appliquées à notre planète, dégagées de tout fond théologique, (2) l'initiateur d'une recherche scientifique sur le vivant conforme aux exigences de ces nouvelles sciences naturelles, (3) un auteur digne de figurer au panthéon des fondateurs de la culture de l'ère industrielle.

Seuls les deux premiers objectifs sont pleinement assumés par Darwin, le dernier n'est indirectement avoué qu'en quelques endroits de l'ouvrage, et pour cause : il n'a rien de scientifique, et les moyens de l'atteindre ne le sont pas non plus.

Cet article entend mettre en lumière ce qui, dans le texte, relève de chacun de ces objectifs.

(1) Promouvoir les nouvelles sciences naturelles appliquées à notre planète

Darwin fait partie d'une communauté scientifique dont les travaux sont en grande partie financés par les entreprises industrielles et commerciales. Ces travaux ont la double vocation de mieux connaître la planète et de mieux l'exploiter. Parmi les sciences naturelles, la géologie, la climatologie et les sciences du vivant sont les principales bénéficiaires de ce type de financement. La façon dont elles se développent alors les amènent, à l'époque de Darwin, à entrer en conflit avec elles-mêmes : de nouvelles théories émergent, qui remettent en question les théories antérieures, et ce conflit se cristallise dans l'opposition entre le dynamisme (des nouvelles théories) et le fixisme (des anciennes théories). Darwin fait partie des dynamistes purs et durs, qui traquent le fixisme sous toutes ses formes.

L'origine des espèces se présente d'abord comme un réquisitoire en faveur du dynamisme et contre le fixisme dans toutes les théories qui se rapportent à la Terre (géologie, climatologie et sciences du vivant). Sur ce plan, l'œuvre de Darwin, dont les deux-tiers sont consacrés à la collation de centaines d'arguments établissant l'évolutionnisme et réfutant le créationnisme, est d'une qualité indéniable, même si elle a perdu de sa pertinence (plus aucun scientifique ne remet en cause le fait que la Terre a une histoire qui ne suit pas un plan préétabli, et qu'elle n'a pas une origine divine). Sa façon par contre d'aborder la distribution géographique des espèces, par une enquête sur les évolutions du climat et des formations continentales, est toujours d'actualité.

(2) Initier une recherche scientifique sur le vivant conforme aux exigences des nouvelles sciences naturelles

La plupart des scientifiques contemporains de Darwin ont rarement complètement abandonné les hypothèses fixistes, et s'ils sont convaincus de l'intérêt d'en abandonner un certain nombre, ils ont besoin d'une preuve que l'on peut faire œuvre scientifique en abandonnant la référence à Dieu, garant d'un ordre des choses minimal. Avec L'origine des espèces, Darwin s'attache à fournir cette preuve dans le champ particulier des sciences du vivant, en développant jusqu'à ses ultimes conséquences la théorie dynamique de l'évolution des êtres vivants et en montrant que la rationalité de la vie ne tient pas à un ordre immuable qui leur assigne une fois pour toutes leur place, mais aux lois qui président à leurs métamorphoses et à leurs changements de place.

La théorie de l'évolution des espèces n'est pas darwinienne, mais Darwin se l'approprie en l'interprétant dans un sens strictement dynamique, jusqu'à remettre en question l'existence des espèces et à placer du côté de la convention la typologie établie depuis un siècle (variété, espèce, genre, famille, ordre, etc.).

Ce qui est premier pour Darwin, ce sont les groupes d'individus susceptibles de se reproduire entre eux. On peut imaginer que l'un de ces groupes, au fil du temps et du fait d'une part de sa fécondité, d'autre part de son adaptabilité aux milieux, essaime en des lieux géographiques distincts ; à force de se reproduire avec le même taux de fécondité, cherchant à affiner son adaptation à son nouveau milieu, chacun des sous-groupes est appelé à suivre son propre chemin évolutif ; on peut dire par convention que ces sous-groupes forment alors un ensemble de variétés. Lorsque certaines de ces variétés ont elles-mêmes commencé à essaimer, on peut encore dire par convention et rétrospectivement que le groupe initial était représentatif d'une espèce et que les différentes variétés étaient le fruit des variations de cette espèce. Lorsque certaines variétés des variétés de l'espèce initiale ont elles-mêmes essaimé, on peut dire par convention que le groupe initial était représentatif d'un genre, et que celles de ses variétés qui ont essaimé étaient des espèces. Et ainsi de suite, le groupe initial acquérant encore les statuts de représentant d'une famille, d'un ordre, d'un règne, etc. Dans le cas où aucune variété ne parvient à essaimer, la situation devient critique. Si survient en outre une baisse de la fécondité, ces variétés peuvent s'éteindre ; le processus de changement de statut s'arrête alors, et chaque groupe de la chaîne reçoit son statut définitif (ordre défunt, famille défunte, genre défunt, espèce défunte, variété défunte).

Cette façon de concevoir la typologie du vivant, comme une suite de statuts qui indiquent, pour un groupe, le nombre de chaînons évolutifs de sa descendance, a permis à Darwin de formaliser une représentation spatio-temporelle du vivant, en lui appliquant le principe de l'arbre généalogique, utilisé par les maisons aristocratiques pour hiérarchiser les différentes familles qui les composent. L'image du rameau, qui, au bout d'un certain temps, devient une branche dotée de ses propres rameaux, parvient en effet à rendre compte assez simplement des changements de statuts continuels des groupes de vivants à chaque nouvelle descendance évolutive. Elle est encore en usage aujourd'hui : le buisson génétique est en effet la réplique moderne de l'arbre de Darwin.

Après avoir ainsi mis en évidence la forme générale que prend l'histoire évolutive des vivants, Darwin en vient à exposer ses recherches sur les mécanismes de cette évolution. La science cherche en effet autant à établir des liaisons entre des faits d'un certain ordre (dans le cas des sciences du vivant, à établir les étapes de l'évolution qui lie les formes actuelles de vie aux formes plus anciennes) qu'à mettre en lumière les mécanismes par lesquels s'établissent de telles liaisons (à émettre des hypothèses sur la loi naturelle qui commande la succession des étapes de l'évolution des différentes formes de vie).

Si les espèces évoluent, cela tient d'abord, pour Darwin, au fait qu'un individu n'est jamais identique à son géniteur et à sa génitrice dans la reproduction sexuée, à son géniteur unique dans la reproduction non sexuée (par clonage). Il retient de son ou de ses parents la très grande majorité de ses ou de leurs caractéristiques organiques, mais pour certaines d'entre elles, il innove. Parmi ces innovations, certaines n'en sont pas vraiment, mais ont la particularité d'être bien visibles, par exemple les coloris, voire les tailles, car si elles varient d'individu à individu, elles tournent autour de types structuraux (un panel réduit de couleurs et de combinaisons de couleurs) ou de moyennes stables (une taille moyenne caractéristique). D'autres sont des innovations véritables (une modification du nombre des cellules nerveuses par rapport à l'ensemble des cellules corporelles, ou de la masse musculaire par rapport à l'ensemble de la masse organique), mais ont la particularité d'être infinitésimales / imperceptibles. Ce sont ces variations minimes, qui, si elles parviennent à s'accumuler dans le même sens pendant des centaines de générations, sont susceptibles de produire une évolution de l'espèce, à laquelle appartient au départ le premier individu considéré. Les autres variations en effet, les plus visibles, ne peuvent que tourner en boucle dans le cadre du type structural ou autour de la moyenne caractéristique.

En plaçant dans l'individu le ressort premier de l'évolution du vivant, mais en lui assignant une variabilité infinitésimale / imperceptible, Darwin affirme qu'il n'est pas possible à un individu de prendre conscience de la variation dont il est dépositaire, ni a fortiori d'imaginer l'espèce nouvelle dont il est potentiellement porteur, si sa descendance devait suivre la même orientation que lui dans ses variations successives, c'est-à-dire si sa variation initiale était capitalisée et accumulée au fil de sa descendance. Puisque les individus sont inconscients de leur concours à l'évolution de leurs espèces respectives, si celle-ci ne relevait d'aucun autre facteur que du choix individuel de se reproduire ou non (clonage), ou du choix convergent de deux individus de s'accoupler en vue de se reproduire (reproduction sexuée), on devrait pouvoir repérer dans l'histoire du vivant toutes les options évolutives possibles, le hasard seul présidant in fine à l'évolution.

Il était déjà assez facile, à l'époque de Darwin, de calculer les chemins évolutifs possibles à partir de l'état initial connu d'une espèce donnée ayant vécu dans un passé lointain. Or les résultats des fouilles archéologiques montraient clairement que, quelle que soit l'espèce envisagée, seuls certains chemins évolutifs avaient été empruntés et que les autres chemins possibles (qui auraient dû coexister dans le cas où le hasard seul préside à l'évolution) soit avaient été avortés soit n'avaient jamais eu lieu.

Fort de son hypothèse initiale (les individus sont inconscients de leur concours à l'évolution), Darwin peut en déduire logiquement que d'autres facteurs que le choix individuel interviennent pour sélectionner le chemin évolutif des espèces qui sera effectivement emprunté, des facteurs contraignants pour les choix individuels, agissant à leur égard comme un champ magnétique à l'égard de la limaille de fer : de même que sous un champ uniforme, les brins de fer prennent tous la même orientation, de même ces facteurs agissent de façon à orienter les choix reproductifs individuels dans le même sens (ou bien, plus radicalement, en ôtant aux individus toute capacité à choisir entre des options variées et en leur imposant une unique option, toujours la même). Cette idée selon laquelle l'évolution effective des espèces résulte de la sélection naturelle d'un nombre limité d'options évolutives parmi plusieurs autres possibles, toutes potentiellement portées par les individus, guide encore actuellement l'histoire scientifique du vivant : on considère aujourd'hui que les espèces évoluent par l'intermédiaire des mutations génétiques des individus et on cherche à rendre compte des facteurs déterminants qui ont permis de sélectionner telles chaînes de mutations plutôt que telles autres.

Darwin évoque alors tour à tour les opinions déjà formulées à son époque : la sélection naturelle des voies évolutives des espèces pourrait relever (1) des effets de la géographie et du climat, ou bien, à l'opposé, (2) des espèces elle-mêmes (avec deux sous-hypothèses extrêmes : (2-1) effets de l'usage ou de l'habitude, (2-2) effets de la sélection sexuelle), ou bien encore (3) des relations entre les espèces.
  1. La géographie et le climat pourraient orienter l'évolution des espèces par leur lentes variations : prenons le cas d'un refroidissement après une période chaude de plusieurs millions d'années ; les espèces qui ne mutent pas pour se doter d'une régulation thermique souffrent plus que celles qui y parviennent ; si ce refroidissement se prolonge, seuls finissent par subsister les espèces ayant muté dans le bon sens. Il y aura bien alors « sélection naturelle », et plus précisément « sélection climatique » de la voie évolutive des espèces ; il y aura même in fine « sélection climatique » des espèces, très exactement : des espèces qui pourront continuer à avoir une descendance.
  2. (1) L'usage et l'habitude sont d'autres facteurs possibles de la sélection naturelle. L'exemple le plus connu est celui du carbonifère, il y a 400 millions d'années. Alors que les végétaux étaient en train de conquérir les continents émergés, suivis de près par les arthropodes, les vertébrés restaient à l'écart de ces nouveaux territoires. Parmi les poissons candidats, les premiers à avoir réussi à aborder les continents émergés sont ceux qui vivaient au plus près de la surface des océans et avaient l'habitude de se nourrir en gobant les aliments plus légers que l'eau ; ces poissons régulaient leur va-et-vient entre la surface et les profondeurs par l'absorption d'air dans une vessie ; la configuration de leurs organes, liée à leur mode de vie, permettait de modifier à moindre frais leurs fonctions et de transformer la vessie en poumons, les nageoires étendues en pattes. Il ne s'agit plus ici d'une sélection des capacités de survie dans des milieux devenant de plus en plus hostiles, mais d'une sélection des capacités à tirer profit de nouveaux territoires, auparavant inaccessibles, une « sélection naturelle » qui joue sur la proximité relative des modes de vie. Parmi les espèces de poissons qui avaient le mode de vie décrit ci-dessus, celles qui sont parvenues le plus rapidement à muter dans le bon sens, sont celles dont la descendance couvre aujourd'hui les terres émergées.
    (2) La sélection sexuelle du conjoint n'est une option que si elle s'opère indépendamment des individus, en quelque sorte inconsciemment. C'est l'hypothèse de Schopenhauer, selon qui les êtres vivants sexués sont régulièrement (au printemps) rappelés aux intérêts de leurs espèces indépendamment des leurs propres ; l'espèce prendrait possession des individus et les pousserait à s'accoupler selon ses besoins évolutifs. Autant dire que pour Darwin cette hypothèse est non scientifique, et il reste persuadé que la sélection sexuelle, si elle peut conduire au dimorphisme sexuel (à chaque sexe sa morphologie), ne parvient jamais à faire évoluer l'espèce dans son ensemble.
  3. Le dernier facteur possible, celui de la relation entre les espèces, est plus abondamment documenté par Darwin, parce que plus conforme à ses convictions dynamistes. L'idée de base est que dans le cadre d'une évolution dynamique des espèces, l'évolution d'une espèce induit l'évolution de toutes celles qui dépendent d'elle de près ou de loin, ce qui ne manque pas de rétroagir sur la première, qui dépend forcément de près ou de loin de certaines de celles dont elle a provoqué l'évolution. Dans cette hypothèse, la dépendance entre les espèces est telle que lorsque l'une évolue, cela a un impact massif sur les individus capables de se reproduire des autres espèces, un impact tel que seuls ceux qui portent en eux une variation capable de compenser l'évolution de la première espèce, parviennent effectivement à se reproduire. Une grand part de L'origine des espèces vise à montrer que cette étroite dépendance fait partie de la définition de la vie, que les espèces n'ont de cesse d'évoluer pour compenser les évolutions des espèces qu'elles sont amenées à côtoyer, et que le vaste mouvement d'équilibrage compensatoire de la vie a pour but de l'émanciper de sa dépendance au milieu minéral dont elle est issue.

Le matériel scientifique à la disposition de Darwin ne lui permet pas d'aller plus loin qu'une recension cohérente des facteurs possibles de la sélection naturelle des voies évolutives du vivant. Il souhaite pourtant proposer sa propre version de la pondération des facteurs qui déterminent l'évolution effective des espèces, ce qui revient à sauter les étapes du développement de la nouvelle science du vivant et à parvenir d'emblée à sa conclusion. Cette tentative serait incongrue et inexplicable si Darwin ne suivait pas un troisième objectif, débordant le champ de la science, et au regard duquel le recours à un raisonnement strictement scientifique n'est plus nécessaire.

(3) Se rendre digne de figurer au panthéon des fondateurs de la culture industrielle mondiale

Darwin entend contribuer de manière décisive à la formation d'une nouvelle culture, à laquelle puisse adhérer l'élite libérale anglaise, source financière de la science moderne. Il espère la séduire et, pariant sur son succès, obtenir d'elle le titre de penseur majeur de la modernité. Il s'agit là moins de science que de rhétorique et de stratégie de positionnement dans un champ culturel en pleine réforme.

La nouvelle ligne de partage, que Darwin souhaite consacrer, oppose ceux qui se font des illusions et ceux qui ne s'en font plus. Mais il ne suffit pas de briser les idoles, il faut encore convaincre que cette démolition ouvre la voie du progrès, bref, faire une critique constructive des systèmes de pensée traditionnels.

C'est en empruntant un langage philosophique (celui de la philosophie utilitariste) et non plus scientifique que Darwin développe sa vision progressiste de l'évolution du vivant. Il l'affirme très clairement dès les premiers chapitres de L'origine des espèces : l'évolution de ces dernières suit la loi de maximisation des avantages relatifs des individus qui les représentent. Une espèce évolue toujours de façon à ce que les individus qui la représentent disposent (1) de meilleurs atouts concurrentiels qu'auparavant à l'égard des individus représentatifs des autres espèces qui visent les mêmes ressources alimentaires (Darwin se focalise sur la satisfaction du besoin alimentaire, qui traduit mieux, selon lui, la dépendance des êtres vivants à leur environnement, et qui inclut la respiration, l'alimentation liquide et solide, voire, pour les plantes, la photosynthèse), ou qui cherchent à éviter les mêmes prédateurs ; (2) de meilleurs moyens organiques pour accéder à la ressource alimentaire qu'ils visent, et simultanément pour éviter les individus des autres espèces qui les considèrent comme leur ressource alimentaire.

Soient quatre groupes d'individus représentatifs de quatre espèces (A, B, C, D) et un milieu commun M, tels que B et C sont en concurrence pour accéder aux ressources alimentaires de M (supposées peu abondantes) ; et que C et D sont en concurrence pour éviter d'être la proie de l'espèce A. La loi de maximisation des avantages relatifs mise en avant par Darwin veut que :
  • M n'évolue pas ou évolue indépendamment de A, B, C, D ;
  • B évolue dans le sens d'une amélioration concurrentielle de ses capacités à se saisir de M avant C, en même temps que d'une amélioration de ses capacités à se saisir de M indépendamment de C ; ce cas est typique des végétaux, il peut être illustré d'un côté par le fait que les plantes B évoluent en synthétisant plus de lignine que ne le font les plantes C, de façon à monter plus haut que ces dernières et à profiter seules de la lumière directe du soleil, de l'autre par le fait que les plantes B évoluent en se dotant d'une capacité à faire des réserves d'eau dans un contexte de sécheresse régulière ;
  • C évolue dans le même esprit que B relativement au milieu (mais éventuellement selon des stratégies différentes : par exemple, sachant que B concentre son évolution concurrentielle sur la synthèse de lignine, C évoluera plutôt de façon à pouvoir essaimer ses graines plus loin que ne le fait B) ; par ailleurs, C se différenciant de B en ce qu'il a un prédateur, C évolue aussi de façon à ce que d'une part A choisisse de s'en prendre plutôt à D, à ce que d'autre part il soit plus difficile à A de s'en prendre à lui indépendamment de D ; ainsi les plantes C évoluent d'une part en se dotant dès la prime jeunesse d'épines (dans un contexte où A est un groupe de petits mammifères friands de jeunes pousses) pour détourner A vers D, et d'autre part en synthétisant des toxines minimisant l'apport alimentaire qu'elles représentent pour A ;
  • D évolue à son tour dans le même esprit que l'évolution de C relativement à A, là encore en tenant compte de la stratégique évolutive de C sous cet aspect (si C se couvre très tôt d'épines, D peut évoluer de façon à essaimer dans les endroits les plus inaccessibles à A) ;
  • A, dépourvu lui-même de prédateur et même de concurrent, évolue dans le sens d'une amélioration de ses capacités à se saisir de C et de D, ce qui, dans cette hypothèse, revient pour lui à améliorer d'une part sa capacité à saisir de jeunes pousses C au milieu d'épines, d'autre part à accéder aux lieux où D s'est réfugié.
On remarque, dans cet exemple très simple, que C est soumis à une bien plus forte pression que B et D, et a fortiori que A. Pour Darwin, la situation de C est celle de la très grande majorité des espèces, l'absence de prédateur ou de concurrent étant plus qu'exceptionnelle. On remarque encore que les stratégies évolutives visant à mieux éviter (le prédateur) peuvent être différentes de celles visant à mieux détourner (le prédateur vers une autre proie), et que celles qui visent à mieux prendre (la proie) peuvent être différentes de celles visant à se ménager un meilleur accès (à la proie au regard d'autres prédateurs) : par exemple, un odorat plus fin (pour éviter un prédateur ou accéder à une proie) diffère d'une musculature plus performante (pour détourner les prédateurs vers d'autres proies ou pour prendre plus rapidement une proie que les autres prédateurs).

Comme il s'agit d'une loi naturelle et non divine, cette maximisation des avantages ne vise pas un point idéal, où l'espèce serait enfin à l'optimum absolu de ses capacités. Ce sont les circonstances qui commandent le sens de l'évolution : l'évolution d'une espèce dépend non seulement de l'évolution des espèces concurrentes (ce qui suscite aussi bien des divergences stratégiques, par exemple pour les plantes essaimage lointain contre montée en hauteur, que des positionnements divergents au sein d'une même stratégie, par exemple, dans le cas de la stratégie consistant à monter en hauteur, l'aptitude à mieux le faire dans tel ou tel milieu, coteaux ou fonds de vallées), mais encore de l'évolution des espèces dont elle dépend et des espèces qui dépendent d'elle pour la satisfaction du besoin alimentaire (ou autre d'ailleurs, mais Darwin se concentre, on l'a vu, sur l'alimentation) : ainsi, la difficulté croissante pour atteindre un type de proie peut entraîner une évolution permettant à l'espèce d'en changer et d'accéder à une ressource alimentaire nouvelle et abondante ; de même la difficulté croissante pour échapper à un type de prédateur peut entraîner une évolution permettant à l'espèce de se fixer dans un milieu d'où le prédateur est absent (cas des grands singes réfugiés dans la forêt tropicale dense et qui ont évolué pour pouvoir échapper facilement aux carnivores de grande taille).

La loi de maximisation des avantages relatifs ne peut pas ne pas rappeler la loi de maximisation des profits des entreprises capitalistes, qui revient à une loi de maximisation des avantages concurrentiels et de minimisation des coûts internes pour atteindre les positions économiques les plus avantageuses. Les situations ne sont pas rigoureusement parallèles, mais l'analogie est tout de même frappante.

La doctrine libérale qui donne son cadre à l'économie capitaliste tourne en effet autour de quatre éléments : les ressources primaires (définies par leur rareté), le marché établi à l'intention des consommateurs, les entreprises de transformation des ressources primaires en biens de consommation et enfin le législateur qui garantit que les transactions ont toutes lieu dans le cadre du marché. Entre la philosophie darwinienne de la vie et la philosophie libérale du marché, les correspondances sont les suivantes :
  • les ressources primaires sont l'équivalent du milieu nutritif pour les plantes ;
  • le marché des consommateurs est l'équivalent (avec un signe opposé) des espèces prédatrices (qu'il ne s'agit plus d'éviter ou de détourner, mais d'atteindre et de conserver) ;
  • les entreprises de transformation sont l'équivalent des espèces en concurrence, non seulement pour accéder aux ressources primaires, mais aussi pour attirer les consommateurs ;
  • le législateur enfin est l'équivalent de la géographie et du climat qui contraignent les espèces à se côtoyer.

Cette correspondance (non pas analogique mais structurale, puisqu'il y a un changement de signe du côté du rapport au prédateur) permet à Darwin de faire le lien entre le vecteur naturel de l'évolution par maximisation des avantages relatifs des individus représentatifs des différentes espèces et le vecteur artificiel de la dynamique de marché par maximisation des avantages concurrentiels et minimisation des coûts internes. Ce dernier est en effet bien connu : il s'agit du capital, dont la forme complète pour que puisse exister une entreprise (capital social, symbolique, financier, technique) est relativement contraignante à l'égard de ses possibilités de repositionnement, soit pour l'accès à de nouvelles ressources, soit pour l'attraction de nouveaux consommateurs (d'où la recherche de minimisation des coûts internes lorsqu'il s'agit pour elle d'évoluer). Le capital a cependant la particularité de lever d'autant plus facilement ces contraintes qu'il est plus important (plus de capital, plus de possibilités d'accéder à de nouvelles ressources et à de nouveaux marchés) : d'où l'effort des entreprises pour grossir plus ou plus vite que leurs concurrentes. Comme toutes les entreprises ont la même stratégie, il se passe entre elles ce qui se passe entre les espèces : chaque entreprise évolue en fonction de l'évolution des autres entreprises. Il n'y a pas de placement idéal pour un investissement en capital donné une fois pour toutes.

Il est dès lors facile à Darwin d'identifier le vecteur de l'évolution des espèces à l'opération d'un capital vivant : chaque espèce bénéficie d'un capital (qu'on qualifierait aujourd'hui de génétique) qui tend naturellement à croître relativement aux capitaux génétiques des autres espèces (sur tel ou tel aspect), et qui, à l'occasion de cette croissance, lui donne la possibilité de se repositionner, bref d'évoluer, mais à condition de ne pas s'épuiser dans une évolution trop coûteuse. L'espèce ne parvient à faire croître son capital que si elle est suffisamment populeuse pour donner lieu à de multiples variétés (autant de succursales semi-indépendantes des grandes entreprises capitalistes). Il s'agit là de l'opération d'un capital naturel et non artificiel, et tout l'enjeu consiste maintenant, pour Darwin, à couper court à l'hypothèse d'une origine divine de cette opération capitalistique : si le capital artificiel et sa croissance sont bien le fruit de l'intelligence humaine, le capital naturel et sa croissance ne sont pas du tout celui de l'intelligence divine.

Telle est la voie choisie par Darwin pour séduire les élites capitalistes qui le financent et s'inscrire résolument dans la nouvelle ère industrielle dont elles sont porteuses.

Pour démontrer que le capital vivant (génétique) n'est pas d'origine divine, Darwin recourt à un premier argument : s'il est possible de considérer qu'à l'origine de la vie la distribution des capitaux entre les espèces était pleinement équitable, au fil du temps certains d'entre eux sont parvenus à croître et à se diversifier, tandis que d'autres n'ont pas eu cette chance. Or si Dieu est absolument bon, il ne peut créer des conditions équitables à l'origine pour qu'elles évoluent de façon inéquitable par la suite. En admettant même qu'il le fît (la doctrine chrétienne n'étant pas rétive à l'idée que Dieu puisse faire tous les « hommes » égaux à la naissance et inégaux au terme de leur vie du point de vue de l'accès au paradis, elle pourrait accepter cette idée pour les espèces), sa justice ne serait pas compatible avec un système dans lequel ce qu'une espèce gagne, elle le gagne au détriment d'une autre espèce (il est impensable, pour la doctrine chrétienne, que l'accès au paradis soit lié au fait de pousser les autres à la faute et aux enfers).

Un tel argument, s'il s'inscrit dans une forme de tradition philosophique, a peu de poids : c'est une démonstration par l'absurde, et non pas une preuve positive. Une telle preuve étant hors de portée des sciences naturelles à l'époque de Darwin, celui-ci est obligé de passer de la philosophie à la rhétorique.

Darwin commence par passer en revue les différents facteurs susceptibles d'être à la source de la sélection des voies évolutives des espèces. Parmi les options qui se présentent, il a en vue celle qui est le plus susceptible de répondre aux attentes de son public, celle qui reflète le mieux le nouveau regard de la science sur la vie, un regard à la fois sans illusion et qui interprète cependant l'histoire de la vie comme l'histoire d'un progrès, plus ou moins rapide selon les cas, mais incapable de retours en arrière. Le pessimisme au service de l'optimisme : formule par excellence de la culture du 19ème siècle industriel.

Darwin entend d'abord minimiser les facteurs internes aux espèces : habitudes et sélection sexuelle. L'habitude peut au mieux accélérer l'élimination des attributs devenus inutiles à l'espèce du fait de son environnement, ou l'acquisition des techniques exploitant des attributs utiles acquis récemment. Le cas, pourtant fameux, de la mutation de certains vertébrés aquatiques en vertébrés terrestres au carbonifère, s'il est évoqué par Darwin pour rendre compte des capacités évolutives des espèces, est soigneusement tu lorsqu'il s'agit d'évaluer l'importance du facteur de l'habitude et des modes de vie dans cette évolution. La sélection sexuelle, bien qu'elle soit à l'origine des techniques humaines de domestication des animaux et des plantes, et que Darwin se soit appuyé sur elles pour forger sa notion de sélection naturelle, est considérée par lui comme une sélection inopérante, parce que reposant uniquement sur les individus, incapables par eux-mêmes de prévoir l'incidence sur l'espèce de leurs choix sexuels. De plus, ces choix sont majoritairement opérés, chez les animaux qui s'accouplent, par les individus féminins à l'égard des individus masculins ; Darwin cite l'exemple d'un groupe de paons qu'il a pu observer : au moment des amours, toutes les femelles ont jeté leur dévolu sur le même mâle, qui seul a pu s'accoupler avec elles, non pas parce qu'il était plus fort que les autres mâles mais parce qu'il était plus beau qu'eux selon le jugement des femelles ; autant dire que Darwin refuse d'en faire le moteur d'autre chose que du dimorphisme sexuel interne à chaque espèce, incapable de susciter une véritable transformation utile (l'utile est ici opposé à l'esthétique). Malgré l'abondance des exemples donnés, cette position reste de l'ordre d'une pétition de principe et certainement pas d'une preuve scientifique.

Darwin exclut par ailleurs le caractère déterminant du facteur géoclimatique, qui n'intervient que pour expliquer les migrations des espèces, leurs séparations ou leurs réunions, c'est-à-dire pour rendre compte du contexte de la sélection naturelle et éventuellement pour en accentuer les effets. En minimisant le facteur géoclimatique, Darwin songe au progrès constant de la vie, qui, par l'intermédiaire de la concurrence et de la course-poursuite entre les espèces, évolue en s'émancipant peu à peu de ses conditions initiales, représentées par la géographie et le climat. Le facteur géoclimatique a peut-être été prédominant à une époque très reculée, il ne l'est plus depuis longtemps et est voué à l'être de moins en moins.

Ayant exclu les deux extrêmes, Darwin concentre son attention sur l'interaction entre les espèces et plus précisément sur celle qui est motivée par la satisfaction du besoin alimentaire. Car la vie, de plus en plus éloignée de son contexte originel, tributaire de la géographie et du climat, peut de moins en moins survivre sans se nourrir d'elle-même (cas des animaux) ou sans lutter pour accéder à la ressource alimentaire (cas des plantes). On se trouve au cœur de la vision sans illusion constitutive de la culture industrielle.

Pour imposer ses vues, Darwin recourt à un artifice, ou à « l'appel à un ami », le philosophe anglais du 18ème siècle Malthus, dont la théorie démographique était bâtie sur le postulat de la limitation physique des gains de productivité de l'industrie humaine et de l'accès aux ressources naturelles (la majorité d'entre elles restant hors de portée de l'exploitation humaine). L'histoire industrielle a démenti ce postulat, mais Darwin entend rétablir sa pertinence, en l'appliquant à la vie en dehors du cas particulier de l'industrie humaine. Ce recours à Malthus reste purement rhétorique. Il permet à Darwin de donner une image simple de la vie à un instant t : d'un côté le milieu, de l'autre les individus vivants d'une génération donnée avec leur taux de fécondité suffisant pour assurer la croissance de leur population ; même si le milieu satisfait aux besoins des individus vivants en question, il n'y satisfera plus au bout de quelques générations : dans la mesure où l'accroissement de la population est exponentiel, celui-ci rencontrera tôt ou tard les immuables limites du milieu. Cette explication n'explique rien : les individus vivants ne sont jamais strictement autotrophes (satisfaisant leurs besoins à l'aide du seul milieu) et le milieu n'est pas homogène et fini. Darwin le sait bien.

Qu'importe ! Il peut maintenant présenter l'idée centrale de son œuvre, la lutte pour l'existence de tous contre tous : la vie se consomme principalement elle-même, chaque individu vivant étant destiné à se nourrir d'un autre individu vivant autant qu'à nourrir un troisième ; elle est en outre en lutte avec elle-même pour accéder à la nourriture et pour échapper aux prédateurs ; enfin elle évolue en accumulant les moyens organiques des individus pour d'une part se nourrir plus facilement de ses proies habituelles et échapper plus facilement à ses prédateurs habituels, pour d'autre part surpasser leurs concurrents pour se nourrir et éviter de nourrir autrui.

Cette idée étant bien exposée, Darwin peut formuler sa version de l'évolution des espèces. Les espèces qui, à un instant t, disposent d'avantages comparatifs par rapport aux autres espèces au regard du besoin alimentaire, sont vouées à être plus populeuses, et l'étant, elles seront plus sujettes à varier, c'est-à-dire à trouver de nouveaux avantages comparatifs, et de même pour leur descendance ; de sorte qu'une espèce qui réussit à survivre devient, par les multiples prolongements de ses lignages, d'abord un genre diversifié en espèces, puis une famille diversifiée en genres, puis un ordre diversifié en familles. La réussite d'une espèce n'est jamais que provisoire, mais plus elle se confirme, plus on peut avoir confiance en elle. La vie, close sur elle-même, capitalise, le capital est la vie. Il se place dans les individus et se réinvestit dans les espèces évoluées par la grâce de la lutte entre lesdits individus au regard du besoin alimentaire, ce que Darwin appelle la lutte pour l'existence, en référence à son cadre rhétorique malthusien : seuls les mieux avantagés par leurs modifications individuelles survivront (ce qui signifie : auront une descendance populeuse).

Pour assimiler la vie à la lutte pour l'existence d'individus dont seulement certains auront une postérité, les autres ayant été « détruits » (comme il aime à le répéter), Darwin recourt à un modèle malthusien qui contredit par ses hypothèses (le vivant est autotrophe) ses propres résultats (obligation de la vie de se consommer elle-même), puis embraye sur une interprétation de l'évolution de la vie à la lumière de la lutte pour l'existence, censée prouver cette dernière, mais qui tourne en rond (une interprétation n'est pas une démonstration). Dans l'ensemble, Darwin évolue là dans un univers discursif purement rhétorique.

Double lecture

Dans un texte fort ambigu, Darwin dresse d'un côté une liste cohérente des facteurs qui concourent à l'évolution des espèces, et s'empresse de l'autre d'en proposer une évaluation, qui relève moins d'une approche scientifique que d'un positionnement dans le champ culturel du 19ème siècle, marqué par un vocabulaire crû (« sélection naturelle », « lutte pour l'existence », « survie et extermination ») qui le fera effectivement accéder au panthéon des penseurs de la désillusion post-chrétienne (aux côtés de Marx, de Freud et, dans une certaine mesure, d'Einstein).

Darwin aurait pu présenter autrement son approche de l'évolution. Le but premier de son ouvrage étant de faire tomber la notion philosophique d'harmonie préétablie entre les espèces, telle qu'elle s'était transmise d'Aristote à Leibnitz, il aurait été pertinent de s'en tenir à un principe d'harmonisation dynamique des espèces entre elles, qui, faisant pression sur leur reproduction respective, sont amenées à coévoluer et à diverger quand les contextes locaux de la coévolution sont différents. Il aurait été amené, par ce biais très simple, à mettre en évidence le nerf de l'évolution : une pression orientée sur la reproduction pendant un grand nombre de générations. Son regard se serait alors porté sur la sexualité plutôt que sur l'alimentation.

Darwin n'est pas aveuglé par sa rhétorique. Il est évidemment conscient que l'individu qui importe à l'égard de l'évolution de l'espèce est celui qui se reproduit. Deux chapitres et de nombreux passages sont consacrés à la sexualité. La fécondité retient notamment son attention ; il lui reconnaît une sensibilité au contexte, qui, selon qu'il est déprimant ou prometteur, induit son recul ou sa hausse. Darwin met par ailleurs bien en évidence la sélection sexuelle, qui est en général la sélection du conjoint mâle par la ou les femelle.s ; mais c'est bien entendu pour la dévaloriser, cette sélection étant simplement esthétique et ne permettant pas les changements en profondeur nécessaires à l'évolution, c'est-à-dire utiles.

Pour trouver une alternative à la voie darwinienne sans changer sa méthode, c'est-à-dire en greffant des considérations philosophiques sur une problématique initialement scientifique, il suffit de substituer à l'utilitarisme une autre doctrine, par exemple la kantienne.

On sait que pour Kant, le jugement esthétique se substitue au jugement de la raison pure ou à celui de la raison pratique, lorsque ceux-ci sont dépassés par leur objet (trop complexe ou trop voilé) : le jugement esthétique permet de s'engager dans une voie spéculative ou pratique, alors même que l'objet ou que le but à atteindre sont par principe inconnaissable ou impratiquable, ou bien de fait inconnu ou impratiqué. En transformant ce jugement intellectuel esthétique en jugement naturel esthétique sans intellect, comme le fait Darwin avec l'utilité, il est loisible de postuler que le choix du partenaire dans la sélection sexuelle résulte d'un tel jugement naturel esthétique et que son objet véritable est moins le partenaire que l'avenir qu'il porte pour l'espèce, objet par principe voilé à la capacité de discernement individuelle, mais se donnant à l'individu sous la forme de l'attirance sexuelle. Cette hypothèse n'exclut pas que les motifs cachés de la sélection sexuelle dépende de l'évolution des espèces avoisinantes, ou du milieu, ou même de considérations culturelles propres à l'espèce.

Quelle place, dans cette hypothèse, doit-on accorder au facteur premier de Darwin, la satisfaction du besoin alimentaire ? Si c'est la sélection sexuelle qui fait évoluer les espèces, il faut qu'il y ait suffisamment de prétendants pour qu'un choix puisse avoir lieu dans de bonnes conditions, donc que suffisamment d'individus soient parvenus à l'âge de s'accoupler, donc que la pression alimentaire soit faible. Bref, l'hypothèse de la sélection naturelle comme sélection sexuelle contredit radicalement les hypothèses de Darwin.

Or il est assez simple de minimiser la pression alimentaire. Si le sens le plus général de la vie est son émancipation de ses conditions initiales, elle doit par principe accroître la part de ses ressources issue d'elle-même. La mortalité du vivant est le principal vecteur de cet accroissement : en se décomposant, il peut être facilement assimilé par ses congénères et fournir un aliment bien plus performant que le minéral. La mort et l'alimentation à partir des morts sont comme une convention qui lie toutes les espèces entre elles : chacune est tenue de contribuer à la ressource alimentaire des autres. Mais la mort n'est que le cas extrême d'une série d'options alimentaires qui n'atteignent pas forcément la vie même du vivant mais certaines parties non vitales ; ainsi les vivants de grande taille supportent les parasites qu'ils nourrissent et accueillent des êtres microscopiques avec qui ils entretiennent des relations symbiotiques ; ainsi encore les herbes abandonnent leurs parties aériennes sans périr. Quand la mort n'est pas le support de l'alimentation, les parties prélevées, non vitales, sont reconstituées ; quand elle l'est, les individus qui meurent avec la plus grande probabilité sont ceux qui sont le moins protégés, donc les moins importants pour la reproduction du groupe : les effets de l'alimentation sont collatéraux et atteignent rarement une intensité telle que la sélection sexuelle ne soit plus qu'une nécessité sans choix imposée par l'alimentation.

Il faut bien l'avouer, si l'on ne suit pas Darwin dans ses développements rhétoriques, la lecture de L'origine des espèces est décevante : la fin nous ramène quasiment au point de départ, à savoir la liste des facteurs possibles de l'évolution des espèces. Le choix que j'ai fait a été de proposer très succinctement une nouvelle pondération de ces facteurs, plus simple que celle de Darwin, puisqu'elle rapporte la reproduction à la sexualité et non à l'alimentation, et pourtant aussi conforme à son but premier, qui était de substituer un concept dynamique à l'harmonie préétablie entre les espèces.

Seule les sciences de la vie pourront trancher, mais elles ne sont pas encore en mesure de le faire, malgré les énormes progrès de la génétique, de l'archéologie du vivant, de la connaissance des espèces vivantes actuelles, et de l'histoire géoclimatique de la Terre.