lundi 25 juillet 2022

Peut-on critiquer un roman pour sa misogynie ? Le cas du Roman de la rose


 

Sources :

Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le Roman de la rose, Collection lettres gothiques, Le livre de poche, 1992.

Christine de Pizan, La cité des dames, Série Moyen Âge, Éditions Stock, 1986.

Bourdieu Pierre, Les règles de l'art : genèse et structure du champ littéraire, Éditions du Seuil, 1992.


Il est constant que la littérature, en particulier romanesque, véhicule de nombreux messages misogynes, et cela, le plus souvent, en toute impunité.

Ces messages sont facilement repérables, mais leur dénonciation se heurte inévitablement à des discours apologétiques agitant les mêmes éternels arguments : « ce n’est pas l’auteur qui est misogyne, c’est son personnage », « un roman est une œuvre de fiction, pas un traité de morale », et, plus sournoisement : « il y a misogynie et misogynie » (la « mauvaise » : celle, masculine, qui est dangereuse pour l’entourage féminin du misogyne ou celle, institutionnelle, qui est préjudiciable à l’ensemble des femmes, et la « bonne » : la misogynie littéraire qui est avant tout un moyen expressif permettant, par exemple, de donner du relief à un caractère ou de manifester la virtuosité de l'auteur dans le registre du blâme, virtuosité qu'il recherchera identiquement dans celui de la louange).

Cet article se propose d'établir une méthode qui permettra de rendre des verdicts inattaquables en matière de haine des femmes littéraire. Pour ce faire, je m'appuierai sur le premier roman européen à avoir suscité une polémique portant sur ses messages misogynes et sur la misogynie de son auteur. Je ne parlerai par ailleurs ici que de misogynie au masculin, sa version féminine étant rare, voire inexistante en littérature (Marguerite de Navarre peut-être ?).


Pour commencer, il me semble indispensable de revenir au travail de Pierre Bourdieu sur le champ littéraire, dont je retiens la sectorisation suivante :

  • L’avant-garde littéraire se caractérise par son « purisme » : la littérature, rien que la littérature ; elle vise à intégrer le corpus des autorités littéraires, chasse gardée de l’Université qui s'attache à construire une histoire littéraire où la littérature ne renvoie qu'à elle-même (par le jeu des références et des citations).

  • La littérature commerciale se caractérise par un certain « cynisme » : la littérature exprime les fantasmes de son public, quels qu'ils soient.

  • La littérature engagée se caractérise par son dévouement : la littérature se doit d'éclairer son public.

Chacun de ces trois grands secteurs du champ littéraire a sa façon de concevoir le lien entre l’auteurice, l’œuvre et le public. De cette conception découle une manière particulière d’aborder la misogynie :

  • L'auteurice d’avant-garde vit la littérature autant qu’iel la fait. Son seul code moral est celui qui régit sa conduite envers ses pairs et pairesses, vivant.e.s ou mort.e.s : soutien, rivalité, émulation, hommage. Parler de misogynie en ce qui concerne l’avant-garde est donc mal fondé : iels ne reconnaissent que le talent qui, à leurs yeux, est d'ordre spirituel et non pas matériel (et genré), ne s'intéressent pas aux questions et enjeux de société, mais uniquement à ceux de leur petite coterie. La misogynie infériorisant par définition les femmes, elle sort du champ de la morale d’avant-garde qui s'applique à des égaux / égales. Réciproquement un auteur convaincu de misogynie ne peut pas être un auteur avant-gardiste. Il peut cependant y avoir des œuvres d’avant-garde utilisant comme matière première des thèmes misogynes. Pour autant, si ce recours éveille un soupçon à propos des intentions de son créateur, c’est que ce dernier a échoué, c'est qu'il a permis au grand public d'accéder à son œuvre alors qu'il prétend en être totalement incompris. S’il est de bonne foi, il évitera de recourir désormais à ce matériau. Si par contre on le voit chercher à se défendre, à convaincre le public, il faut en conclure qu’il couvre du voile de l’avant-garde une œuvre en réalité engagée.

  • L'auteurice commercial.e sépare vie privée et vie professionnelle : quand bien même l’écriture occupe tout son temps, iel peut passer à une activité plus lucrative si l’occasion s'en présente. Iel sait anticiper, suivre et orienter les goûts du grand public, de la clientèle moyenne (et donc nombreuse) des grandes maisons d’édition, ce qui constitue sa principale compétence, justifie sa rémunération et lui confère le statut de « signature » attachée à sa « maison ». L'identité de l’auteurice en dehors de son statut n'importe guère. Par contre, en tant qu'auteurice, iel est soumis.e aux lois économiques du marché littéraire, notamment aux exigences liées à sa cotation : capacité à générer du chiffre d’affaire, mais aussi à évoluer selon une trajectoire vendeuse (du « one shot » transgressif à la carrière longue s’assagissant avec le temps). La littérature commerciale est misogyne lorsque la misogynie est au goût du jour, philogyne dans le cas contraire. Elle ne fait que renforcer les tendances « gustatives » du public, dont le lien avec ses mœurs effectives, quoique indirect, n'est pas nul, parce que, à défaut de provoquer des passages à l’acte, elle les favorise en banalisant les discours qui les étayent. Elle est cependant à couvert des attaques grâce à la doctrine libérale post-smithienne de l’autonomie du champ économique : centrée sur les relations d’offre et de demande, elle en suit le cours, et rien ne peut ni ne doit chercher à l’en détourner ; elle relève du seul droit de la concurrence, certainement pas du code civil. Les auteurices n’en sont d’ailleurs que les agents : si l’un.e refuse de répondre à telle demande qui lea ferait sortir de sa trajectoire vendeuse, un.e autre y répondra parce que cela lea renforce dans sa trajectoire vendeuse. Contre la misogynie portée par la littérature commerciale, il n’y a donc pas à dire mais à faire, par les moyens traditionnels d’orientation de la production par les consommateurices : boycott, désaveu, etc.

  • L’auteurice engagé.e est pleinement responsable de son œuvre et de son impact sur le public. Les œuvres engagées sont faites pour cultiver leur lectorat, et la forme romanesque est appréciée pour sa capacité à mêler l’agréable à l’utile ou les sentiments à la prise de conscience. Leur but est de faire évoluer « l’hexis » d’un public aussi large que possible, l’ensemble des dispositions morales de celleux qui ne sont pas satisfait.e.s de leur existence. Or en matière de morale, l’autorité est reine (la meilleure justification d’un comportement est le renvoi à une autorité morale, la Bible, les Évangiles, Socrate, Marx…). L’un des buts des auteurices engagé.e.s est de se constituer en autorité morale ou de convoquer des autorités morales amies tout en rabaissant les autorités morales ennemies. L’usage de thèmes misogynes ne peut en aucune manière être innocent dans une œuvre engagée : leur présence, sans celle de thèmes philogynes dominant au final, signe la misogynie de l’auteur et son effort pour convertir son public à sa haine des femmes en le familiarisant avec un argumentaire ad hoc. Plus solides sont les autorités convoquées, plus grande est la responsabilité de l’auteur dans cette entreprise de conversion. Cela peut paraître évident, mais nous verrons que Jean de Meun soutient le contraire.

Ces trois points de vue, très éloignés les uns des autres, sont au fondement de nos catégories de jugement des œuvres littéraires, mais comme nous ignorons leur incompatibilité pourtant évidente et que nous aimons à penser qu’il n’y a qu’une doctrine légitime sur la nature et les fins de la littérature, les débats auxquels nous pouvons prendre part sont condamnés à tourner en rond.


Il s'agit de déterminer d'abord si tous les points de vue se valent (il deviendrait dès lors impossible de juger les productions littéraires) ou si, pour une œuvre donnée, il est possible de déterminer des critères objectifs permettant de faire prévaloir un point de vue sur les autres et donc de produire un jugement définitif à son propos.


La littérature engagée prête particulièrement le flanc à la condamnation morale, puisqu'elle y invite elle-même, en responsabilisant et l’œuvre et le public et l’auteurice et la maison d’édition. Dès lors que l’on condamne la misogynie au sein de la société, il est légitime de condamner celle d’une œuvre engagée sur cet aspect et, de là, celle de son lectorat, de son auteur et de sa maison d’édition. Dans les faits, il est rare que les thèmes misogynes, quand ils sont présents, ne coexistent pas avec des thèmes philogynes : le plus souvent dans ce cas, les femmes visées par la misogynie diffèrent de celles objets de philogynie. Il n’est pas rare en outre que l’engagement de l’œuvre porte prioritairement sur un autre thème moral que celui de la valeur des femmes, la difficulté étant alors d'identifier où finit l’engagement et où commencent les discours tout faits auxquels l’auteur et son lectorat peuvent ne pas adhérer. Disposer de traits sûrs permettant d’interpréter correctement le message effectif sur les femmes est donc indispensable.


Évaluons à présent la pertinence de cette méthode, en lui soumettant le cas du Roman de la rose écrit par Guillaume de Lorris et continué par Jean de Meun à trente ans d’intervalle (vers 1265). Du débat passionné qu'il a suscité au début du XVe siècle, je veux retenir le jugement de Christine de Pizan (à savoir : le Roman de la rose est une œuvre engagée condamnable pour sa misogynie, imputable à son seul second auteur, et qui vise à en répandre le venin dans la société cultivée) mais pour le traduire dans nos catégories actuelles de jugement des œuvres littéraires et constater s’il y est toujours recevable.


Guillaume de Lorris a conçu le Roman de la rose comme un roman courtois de style allégorique. Le thème central en est évidemment l’amour, dont le style allégorique permet de ne pas s'éloigner. Dans les romans de Chrétien de Troyes par exemple, le registre guerrier, quoique indirectement rattaché à l’amour, est traité comme un thème autonome avec ses incontournables, tandis que dans les romans courtois de style allégorique, les batailles opposent des personnages symboliques représentant, à la manière des contes, les forces adjuvantes et opposantes à la relation amoureuse. De ce fait, les armes, les tactiques, les manières d’aborder le combat, prennent un double sens et traduisent la soumission complète du registre guerrier au registre amoureux. L'auteur a choisi de relater la quête d’un bouton de rose, symbole des promesses amoureuses, par le personnage principal, qui est aussi le narrateur. Un dispositif complexe en ménage autant qu'il en empêche l’accès : il se trouve au milieu d’un taillis de rosiers, entouré d’une épaisse haie, dans une partie peu accessible d’un jardin paradisiaque, clos d'une solide muraille quadrangulaire ne possédant qu'une seule entrée, appartenant au seigneur Déduit (« divertissement »), habité d'hôtes allégoriques et hanté par le dieu Amour. L’originalité de Guillaume de Lorris est d’avoir enchâssé les récits de façon relativement élaborée : un narrateur raconte à la première personne qu’il a fait un rêve dans sa jeunesse, rêve de type prémonitoire qui s’est réalisé par la suite ; un second narrateur intervient ensuite, le même que le premier, mais pris dans son rêve ; son récit est organisé autour d'une série de dialogues (qui sont le plus souvent extrêmement déséquilibrés, l'un.e des dialogueur.e.s monopolisant la parole pour traiter de quelque matière particulière) de divers personnages allégoriques qui introduisent de nouveaux.elles narrateurices : le « je » narratologique tend ainsi à se diffracter. Il ne s’agit pas là simplement d’un tour « baroque » marquant la fin de la grande vogue du roman courtois : Guillaume de Lorris se situe déjà dans la sphère du pré-humanisme et mêle la Clé des songes d’Artemidore au Livre d’Ezéchiel de la Bible pour conférer une nouvelle dimension à la « psychomachie » (la lutte des adjuvants et des opposants à la quête amoureuse) des romans courtois allégoriques, moins attachée au merveilleux des contes, plus ancrée dans la culture des clercs. Le rêve s'ouvre par une promenade du narrateur au bord d’une rivière au sein d'une belle campagne qui lui est inconnue. Il découvre alors le jardin, où il parvient à pénétrer après en avoir prié la portière, et s’y enfonce, discrètement suivi par Amour. Il y aperçoit une belle fontaine lugubre au fond de laquelle un cristal lui donne à voir le bouton de rose qui fera l’objet de sa quête. Perdu dans sa contemplation, le voilà transpercé de trois flèches qu’Amour lui a décochées en plein cœur. S’ensuit son serment d’allégeance au dieu, après que celui-ci lui a exposé les inévitables tribulations de l’amoureux, mais promis la possession de l’objet aimé, moyennant le respect de certaines règles. Sa quête commence : devant la haie qui défend le rosier, il rencontre son gardien, nommé Danger, ainsi que Bel Accueil qui l’invite à s’approcher du bouton de rose. Rapidement les choses se dégradent : après avoir pris le conseil de Raison (qu’il ne suit pas) puis d’Ami (qu’il suit, mais pas assez prudemment), il est éconduit et un château se dresse maintenant à la place de la haie, avec une tour en son centre, où se morfond Bel Accueil, coupable d'avoir exposé le bouton de rose à l’avidité du narrateur. Rencontrant sa première et majeure déconvenue, ce dernier s'afflige et… le roman se termine là, du fait du décès de son auteur.

Jean de Meun reprend la rédaction du Roman de la rose et lui ajoute 18.000 vers, soit 4,5 fois plus que les 4.000 vers de Guillaume. Dans cette vaste amplification littéraire, il multiplie les dialogues et reprend à son compte le principe narratif de l'enchâssement en le complexifiant encore : le monologue d’un personnage allégorique peut ainsi ouvrir sur les monologues de divers personnages discourant, narrant et donnant la parole à de nouveaux personnages qui vont faire la même chose. Dans l’ensemble pourtant la trame reste relativement simple : Raison reparaît et donne sa définition de l’amour : le narrateur refuse de l’écouter car elle lui demande de rompre son serment vassalique ; il retourne voir Ami qui lui prodigue de nouveaux conseils et lui présente différentes stratégies : le narrateur veut aller au plus court mais Richesse lui barre le passage ; Amour décide de venir à son secours et, avec l’aide des adjuvants, de prendre d’assaut le château tenu par Malebouche, Danger, Peur et Honte pour le compte de Jalousie ; parmi les adjuvants se trouve Faux Semblant, allié redoutable et redouté, qui tue Malebouche, son ennemi naturel ; la Vieille, qui garde Bel Accueil (personnage de genre masculin qui représente un aspect de la personnalité des jeunes filles), lea prépare alors à sa libération, en lui prodiguant des conseils à l’égard du narrateur ; le combat reste cependant indécis et Amour en appelle à Vénus qui décide de recourir au prêche du clerc de Nature, nommé Genius, qui excommunie les opposants ; tout s’accélère et le narrateur retrouve Bel Accueil qui lui offre de cueillir la rose : c’est alors qu'il se réveille. Les commentateurs ne se sont pas risqués à conjecturer sur ce qui faisait du rêve un rêve prémonitoire. Pourtant l'explication en est fournie par Jean de Meun lui-même, aux vers 10530-10682, lorsque le dieu Amour exhorte ses vassaux au combat, en leur assurant l'immortalité de leurs exploits chez la postérité grâce aux deux auteurs du roman. Ce qu'annonce le rêve est tout simplement l'écriture du livre : il devient, sous la plume du continuateur, rêve programmatique et non plus prophétique. Jean est donc parvenu, avec beaucoup d'élégance, à donner une suite au Roman de la rose. Avec lui, néanmoins, le ton change : il ne cesse, dans ses digressions, de prendre ses distances avec le roman courtois. Approfondissant le pré-humaniste de Guillaume, il multiplie les références littéraires de façon à cerner de manière encyclopédique (littéralement : en en faisant le tour) la passion amoureuse. Ovide (l'Art d’aimer, les Amours et les Métamorphoses), Juvénal et Horace (leurs Satires) sont convoqués comme autorités en la matière. La fonction initiale d’instruction des « parfaits amants » évolue nettement vers une fonction d’instruction du public de la littérature courtoise sur la nature de l’amour et des protagonistes de la relation amoureuse. Le roman prend le tour d’un traité sur l’amour comme sel de la reproduction biologique et sur les perversions où l'on tombe à s’écarter de cette courte définition. Mais au milieu se trouve un discours hors sujet, celui de Faux Semblant, à qui Amour a demandé de révéler sa véritable identité : Faux Semblant, dont l’activité consiste à prêcher la vertu pour pratiquer le vice, ne cesse de se déguiser, et son déguisement de prédilection est celui des ordres mendiants (Franciscains et Dominicains).  L'auteur, qui écrit vers la fin du règne de Saint Louis, fait clairement référence ici à la querelle des ordres mendiants et du clergé séculier au sein de l’université de Paris (de 1250 à 1259). Les frères mineurs et les cordeliers en sont sortis vainqueurs, le roi et le pape leur ayant renouvelé leur appui. Pour un clerc issu de l'université, prendre parti contre les ordres mendiants après 1259 est dangereux (cf. Rutebeuf à la même époque, privé de commande), sans doute plus que proposer une vision "naturaliste" de l'amour.


Le Roman de la rose fait partie des romans comprenant à la fois des sections misogynes et philogynes. Ses six sections misogynes sont toutes de la plume de Jean de Meun :

(1) La première s'insère dans le long discours d’Ami au narrateur. Après avoir donné ses conseils sur la manière de conquérir sa dame (sur le modèle du premier livre de l’Art d’aimer d’Ovide), Ami s’apprête à le conseiller sur la manière de la retenir, une fois conquise (sur le modèle du second livre de l’Art d’aimer). Il fait alors une courte digression, en référence à Juvénal (vv 8261-8340) et en contrepoint de sa description de l’âge d’or, sur la vénalité des femmes qui fait que seul l’homme riche peut espérer garder son amie. Aristote aurait dit « seul l’homme vertueux », car il pensait que les femmes étaient attirées par les hommes de bien, et c’est bien ainsi que le concevait l’amour courtois. Recourant aux effets de rabaissement et de grossissement de la satire, Jean de Meun en arrive à prendre pour modèle explicatif du comportement des femmes en général celui de la prostituée en particulier. Bien sûr l’auteur nuance son jugement : « toute règle a ses exceptions », où ses lectrices auront soin de se reconnaître. Pour ces femmes hors du commun, la possession des sciences remplace celle des richesses et permet seule de prolonger leur amour. Aristote ne s’applique donc plus qu’aux exceptions, auxquelles l’amour courtois est également réservé.

(2) Toujours dans le discours d’Ami, la seconde section misogyne consiste en la tirade rapportée du mari jaloux de la comédie latine (vv 8459-9386 : notez l'ampleur !), adressée à son épouse, parsemée d’insultes et de références littéraires. Elle se clôt par un récit sadien de coups et blessures, que l’auteur met sur le compte d'un souci de réalisme : il s'agit du portrait d'un vilain, nécessairement brutal. Le racisme social vient ici au secours de la misogynie…

(3) La troisième section commence avec le discours que la Vieille tient à Bel Accueil sur la façon dont une femme doit agir en amour (le modèle est cette fois le troisième livre de l’Art d’aimer d’Ovide). L’enseignement féminin sur les choses amoureuses, livré aux vv 13041-13130 et 13667-13814, est réduit à l’art de tromper les hommes et de leur soutirer des cadeaux, conformément à l’accusation de vénalité de la première section.

(4) Vient ensuite le discours que Genius tient à Nature. Genius, prêtre de Nature, en est aussi le confesseur et la sermonne aux vv 16327-16710. De façon plutôt incongrue, il se lance dans une tirade sur la conduite qu’un homme doit tenir envers sa femme : ne l'impliquer que dans ses entreprises mineures, se méfier d'elle systématiquement et garder secrètes les affaires d'importance.

(5) Allant plus loin, Jean de Meun fait avouer à Nature elle-même, lors de sa confession à Genius, aux vv 18134-18156, la haute aptitude des femmes au mensonge. En apparence, il y a équilibre entre le penchant des hommes au secret et celui des femmes au mensonge. En réalité, chaque membre de l’alternative n’a qu’une cause : le vice des femmes.

(6) La dernière poussée de misogynie intervient dans le discours de Genius aux protagonistes de la psychomachie (vv 20041-20086). Il y condamne l’émasculation de Saturne par Jupiter, le pire crime qui puisse être commis contre un homme à ses yeux, puisqu'il le rend pareil aux femmes qu'il réduit à une somme de stéréotypes misogynes : « En effet ceux qui n'ont plus de couilles, nous en sommes sûrs, sont couards, pervers et hargneux, parce qu'ils participent des mœurs de la gente féminine. »

Le Roman de la rose contient par ailleurs quatre sections philogynes. Les deux premières sont de Guillaume de Lorris, les deux suivantes de Jean de Meun :

(1) La première s’inscrit dans le cadre courtois des commandements d’Amour au parfait amant, aux vv 2075-2762 : il y est question du service d’amour et de l’attitude vertueuse de l’amant vis-à-vis de sa dame. Guillaume se place dans la perspective aristotélicienne de l’attirance des femmes pour la vertu masculine et met en avant leur rôle, par l’intermédiaire de l’amour, dans l’initiation des hommes à la vie chevaleresque, éloignée de toute « vilenie ».

(2) La seconde se situe à la fin du texte de Guillaume, avec la description du château et de ses gardiens. Il est question en particulier de Malebouche (vv 3900-3906), fléau de la réputation des femmes, source intarissable de tout propos misogyne, que le parfait amant doit absolument éviter d’alimenter et qui justifie le secret qui doit couvrir l’aventure amoureuse courtoise.

(3) Jean de Meun fournit lui aussi quelques éléments de philogynie, y compris dans le discours ovidien d’Ami. Aux vv 9447-9486, celui-ci relève un renversement des rapports de domination entre femme et homme dans le mariage (auparavant, l’amour courtois l'emporte et place la dame au-dessus de l’amant, après prime l’administration domestique où l’homme s'impose en maître), ce qui conduit nécessairement à une grande déconvenue pour celles qui n'ont régné pendant la courte période de la courtoisie que pour connaître la situation inverse pendant la longue période du mariage. Jean se montre ainsi capable d’analyses sociologiques pertinentes, dont il tire la conséquence (vv 9711-9728) : un mari qui veut s’écarter de la vilenie du jaloux, doit laisser son épouse libre malgré le renversement opéré par le mariage, cette liberté concédée en étant la juste compensation. Cependant Jean retombe bientôt dans la misogynie en glissant quelques conseils pour ne pas s’aliéner son épouse que l’on vient de battre (par exemple, en couchant avec elle !), ce qui annule la portée de ce passage philogyne...

(4) Reprenant les Amours d’Ovide, l'auteur place dans la bouche de la Vieille, aux vv 14461-14541, une mise en garde, adressée aux femmes, contre la prédation des « mauvais garçons » et la prostitution amoureuse qui s’ensuit (il ne s’agit pas ici de prostitution professionnelle, mais du cercle vicieux qui pousse une femme à donner toujours plus d’argent à son amant malhonnête, qu'elle se procure en séduisant et escroquant toujours plus d’honnêtes amants, cercle d’autant plus vicieux que le système ne tient que par la maltraitance calculée de l’amoureuse par son soi-disant amant).


La première question qui se pose est de savoir si le Roman de la rose est un roman d’avant-garde, commercial ou engagé ? Reconnaissons d’abord qu’au XIIIe siècle les trois aspects étaient encore relativement confondus et qu’il est difficile de distinguer clairement une intention littéraire « pure », un souhait d’enrichissement par les lettres, et une volonté de convertir son public à certaines valeurs. Chez Guillaume de Lorris et surtout chez Jean de Meun, la dimension littéraire pure est bien présente dans la référence aux auteurs de l’Antiquité, caractéristique du pré-humanisme. Ceux-ci ne sont cependant mobilisables que pour autant qu’ils servent à l’édification des Chrétien.ne.s, notamment en montrant que des poètes et des philosophes antérieurs au Christ avaient pressenti la vérité évangélique. Un art de la référence est ainsi attaché à la citation, toujours dirigé par le souhait d’instruire. L'intention d’instruction qui préside clairement au roman courtois de style allégorique, renforcée par le pré-humanisme qui s’y greffe (selon la formule latine : « profit et délectation »), suffit à faire du Roman de la rose un roman engagé, paradoxalement du fait même de sa tendance à l’avant-gardisme. Cette conclusion est confirmée par deux autres indices : un aveu et un déni.

  • Jean de Meun reconnaît, dans ses excuses aux femmes, que sa continuation du Roman de la rose a pour fin d’instruire son public, en mêlant des ornements antiques à la sèche doctrine, dans le cadre littéraire divertissant du roman.

  • Jean de Meun dénie, dans ses excuses au Pape (qui suivent ses excuses aux femmes), toute dimension politique à ses propos. Par « politique », il faut comprendre à l’époque : les luttes de partis et les attaques personnelles qui s’y rattachent. Il est amené à distinguer engagement moral et politique par la métaphore de l’archer (aux vv 15247-15306) : l’archer tire là où se trouve le vice (en l’occurrence le vice de faux-semblance) sans chercher à savoir s’il existe ou non une personne vicieuse ; si la flèche atteint quelqu’un, c’est bien malgré l’archer. Ainsi la reconnaissance de son engagement moral coïncide chez Jean de Meun avec le déni de tout engagement politique, ce dernier étant cependant bien présent dans une œuvre qui n’hésite pas à prendre la défense de l’universitaire parisien Guillaume de Saint-Amour contre Saint-Louis et les ordres mendiants alors tout-puissants.

Instruire, moraliser, condamner, telles sont les intentions assumées par Jean de Meun et qui permettent de confirmer le caractère engagé du Roman de la rose.


La deuxième question qui se pose est celle de la teneur du message relatif aux femmes : les propos misogynes et philogynes s’équilibrent-ils ? Conduisent-ils à une « suspension du jugement » du fait de la présence d’arguments contradictoires ? Cette question se double de celle du périmètre de l’œuvre engagée, qui peut être plus restreint que celui de l’œuvre dans son ensemble : le discours sur les femmes n’est-il pas un écran de fumée déployé pour cacher le véritable engagement de l’auteur pour l’Église séculière contre les ordres mendiants ? La continuation du Roman de la rose n’est-elle pas une forme de « trolling » du roman courtois dont le scandale qui doit inévitablement suivre a pour but de couvrir celui d’un court pamphlet politique beaucoup plus risqué et inavouable ? Cette hypothèse pourrait être soutenue si Jean de Meun ne faisait pas coup sur coup ses excuses aux femmes et au Pape : la misogynie et la condamnation des ordres mendiants sont bien les deux thèmes principaux de la continuation, et c’est le déni par l’auteur de leur portée qui nous fournit le meilleur indice de son double engagement moralisateur. En ce qui concerne la teneur du message relatif aux femmes, la pièce maîtresse du discours d’excuses qui leur est adressé des vv 15199-15246, est fort éclairante. Le voici dans son adaptation « moderne » par Pierre Marteau en 1870 :

Toutes aussi, vaillantes femmes, / Daignez, damoiselles et dames, / Amoureuses ou sans amis, / Si mots y trouvés déjà mis / Qui vous semblent mordants, infâmes, / Ou pis contre les mœurs des femmes, / Daignez ne pas trop m'en blâmer / Ni mon livre trop diffamer / Qui tout est fait pour tous instruire ; / Car oncques n'eus vouloir de dire, / Et rien n'y dis par passion, / Colère, ivresse ou déraison, / Ni par haine, ni par envie, / Contre femme qui soit en vie. / Nul ne doit médire de vous, / S'il n'a cœur le pire de tous. / Si tels mots sont en mon poème, / C'est pour que chacun de soi-même / Puisse la connaissance avoir, / Car il fait bon de tout savoir.

D'autre part, dames honorables, / Si vous croyez que ce soit fables, / Pour un menteur ne me tenez, / Mais aux auteurs vous en prenez / Par qui furent jadis écrites / Les paroles que j'en ai dites. / Et quand d'autres je vous dirai, / Jamais non plus ne mentirai, / Si tous ces sages ne mentirent / Quand les anciens livres ils firent ; / À moi s'accordent ces auteurs / Quand des femmes peignent les mœurs. / Ils n'étaient fous ni certes ivres / Quand ils les mirent dans leurs livres ; / Ils les connaissaient mieux que nous, / Leurs mœurs ayant éprouvé tous, / Puisque telles ils les trouvèrent / De tout temps, quand les éprouvèrent. / Aussi devez-vous m'acquitter, / Car je ne fais que réciter, / Sauf parfois, pour l'art, quand j'ajoute / Un mot innocent, somme toute, / Comme chacun poète fait / Quand il veut traiter un sujet / Et quelque peu du sien y mettre. / Ainsi le témoigne la lettre, / Profit et délectation, / C'est toute leur intention.

La défense de Jean de Meun relève du registre comique : il était d’usage que l’auteur comique, grec ou latin, interpelât et malmenât ses spectateurices, lors des concours de comédie, pour se les concilier, en les faisant rire, et les amener à voter pour lui. Le but est ici différent : les femmes ne sont pas malmenées pour provoquer leur rire et leur adhésion, mais pour les réduire au silence et les exclure du champ littéraire (qui comprend autant la production que la réception des œuvres). Une lectrice peut en effet difficilement adhérer à la description que Jean fait des femmes, or celle-ci comme tout ce qu'il dit est parfaitement conforme aux canons définissant, à l'époque, le chef-d'œuvre, donc jugeant négativement le Roman de la rose, cette lectrice montre seulement son incapacité à émettre un jugement objectif sur la littérature. Derrière le recours au registre comique, le message est par ailleurs très sérieux : la courtoisie est une belle fantaisie qui tend à faire oublier aux femmes leur nature déficiente et ne peut manquer de provoquer leur déception une fois revenues de ce monde d'illusions. Il ne s’agit pas là d’argumenter : « je n’y peux rien si c’est vrai ! » Quel que soit donc le nombre de passages philogynes écrits par Jean de Meun, tous peuvent être relus à la lumière de ses excuses comme des variantes de sa misogynie : les rares femmes dont il fait l'éloge sont des êtres contre-nature, des créatures qui n'existent pas. La misogynie du Roman de la rose dans sa continuation est condamnable à double titre :

  • elle n’est pas cantonnée au seul point de vue de l’auteur (c’est la vérité enseignée depuis des siècles par les autorités littéraires),

  • elle n’est par cantonnée à une diffusion uniquement masculine : Jean de Meun s’adresse à son public féminin pour s’en moquer (« vous, maîtresses du mensonge, la vérité n’est pas pour vous plaire ») et pour l'exclure de la partie la plus légitime, érudite, du champ littéraire (l'avant-garde).

Les critères retenus pour condamner le Roman de la rose de Jean de Meun du fait de sa misogynie sont d’une part la gratuité de ce positionnement (rappelons qu'il se greffe sur un roman courtois philogyne), d’autre part les fausses excuses aux lectrices et leur exclusion de la « vraie » littérature.


Cette analyse du Roman de la rose paraît bien courte : il y aurait tant de choses à dire sur les multiples ressorts de la misogynie dans cette œuvre. Mon but cependant n’était pas de débattre, mais de trancher sur sa culpabilité ou son innocence à l’égard des femmes, tout en évitant le plus possible de citer des propos machistes.

mercredi 25 mai 2022

Femmes et mouvements révolutionnaires #2 La révolution russe

 

Sources :

Ferro Marc, Des soviets au communisme bureaucratique, Les mécanismes d'une subversion, collection Archives, Gallimard-Julliard, 1980.

Grigorenko Piotr, Mémoires, Presses de la Renaissance, 1980.


« Citoyens, soldats, épouses et mères ! Tous à la lutte ! À la lutte contre le pouvoir tsariste et ses suppôts ! » Appel du 27 février 1917 du parti bolchevique.

En 1913, les femmes russes constituent 52 % des effectifs des usines, l'industrie russe de l'avant-guerre étant essentiellement textile, secteur employant traditionnellement une main-d'œuvre féminine. Du fait de la mobilisation des hommes, ce chiffre progresse encore pendant la guerre. Pourtant, quand le parti bolchevique s'adresse aux femmes, il les évoque par leur fonction la plus traditionnelle de soutien domestique aux hommes et de reproductrice (évacuant d'ailleurs les femmes célibataires et peut-être aussi les mères célibataires). Dans le contexte d'une révolution socialiste, où l'existence citoyenne est conditionnée par l'existence professionnelle et qui ne reconnaît pas la maternité et l'éducation des enfants comme un travail à part entière, on peut s'interroger sur la place que les bolcheviques de février 17 entendent donner aux femmes. On peut même subodorer que cette place aura beaucoup à voir avec celle que lui donnait le régime tsariste. Certes il s'agit peut-être ici de toucher une population qui se reconnaîtrait comme appartenant à ces deux catégories. Cependant cette explication ne joue pas en faveur des rédacteurs de l'Appel, témoignant d'un certain paternalisme, puisque les femmes n'ont pas attendu celui-ci pour s'emparer des questions politiques qui agitent la société russe de cette époque et s'engouffrer dans les luttes révolutionnaires, et non pas seulement en tant qu'épouses et mères, mais avec des identités sociales bien plus complexes et moins traditionnelles.

« En témoigne, lors de la révolution de 1917, l'exemple historique des ouvrières tatares de Kazan. Comment analyser leur attitude dans les luttes révolutionnaires et comment définir leur identité sans faire l'inventaire de tous ses attributs ? Musulmanes, ces citoyennes sont des persécutées de la Foi, l'Islam est leur Maison, leur raison d'être. En tant que citoyennes de la nation tatare, elles se sentent également atteintes dans une autre dimension de leur personnalité collective, que l’État oppresseur, la Russie, ignore ou combat aussi bien, par exemple en s'appuyant contre elle sur les Bachkirs : elles participent ainsi au mouvement national tatar. Ouvrières, certaines d'entre elles se considèrent avant tout comme des prolétaires, et elles militent dans des organisations de leur classe, syndicats ou partis socialistes, sinon les deux. Quelques-unes adhèrent au mouvement féministe, si actif dans l'Islam russe à cette époque. Il en est enfin, parmi elles, qui adhèrent à des mouvements de Jeunes, mettant en cause avant tout les contraintes que leur impose la famille traditionnelle. » (pages 13-14)

« Au début de la révolution, phénomène unique dans l'Histoire, les délégations de femmes réussirent à imposer le drapeau de l'émancipation féminine comme principe de la lutte des musulmans de Russie ; les premiers votes collectifs portèrent sur ces questions et définirent ainsi le statut qu'elles souhaitaient acquérir. » (page 105)

La recension, dans ces deux passages, des luttes dans lesquelles se mobilisent les femmes des minorités ethniques et religieuses de Russie, frappe par la diversité et l'exhaustivité des idéaux qui les animent : liberté de conscience et liberté de culte, anti-colonialisme et émancipation des peuples colonisés, luttes ouvrières, féminisme réclamant l'égalité de tous les droits (et non pas seulement salariaux, comme le voudraient les partis), émancipation des jeunes. Cependant ces projets politiques, qui ne se réduisent pas à la seule lutte des classes, sont très tôt écartées, voire combattues, par les révolutionnaires des partis socialistes. Pour Marc Ferro, ce qu'il y a de plus révolutionnaire dans une révolution ne relève pas de la révolution elle-même ; il la précède, intervient en parallèle, s'inscrivant dans le vide provisoire qu'elle lui abandonne dans tous les domaines (mœurs, travail, arts, vie quotidienne...), et est rapidement stoppé lorsqu'elle triomphe.

Comment expliquer cette hétérogénéité, du moins à moyen terme, entre révolution et idées révolutionnaires ? Le succès d'un mouvement révolutionnaire requiert l'engagement des minorités opprimées, qu'elles soient de classe, de genre, d'âge, d'ethnie, de religion : les dirigeant.e.s de ce mouvement consolident en effet leur autorité face au pouvoir en place (à partir du 16 mars et jusqu'au 8 novembre 1917, le Gouvernement provisoire), en faisant voir que les classes populaires reconnaissent leur légitimité et suivent leurs mots d'ordre et leurs consignes. Mais dans un second temps, lorsque la révolution réussit, elle aboutit à l'établissement d'une société « nouvelle » qui emprunte largement à la société qui l'a précédée, et qui est donc réactionnaire sur bien des aspects. Ainsi les revendications anti-colonialistes appelant à en finir avec la politique de « russification » des peuples autochtones des marges de la Russie, seront très vite étouffées et deviendront même l'objet, dans les années 30, d'une répression féroce, le pouvoir communiste reprenant à son compte la politique tsariste en la matière (imposition d'une langue et d'une culture uniques). La société « nouvelle » renoue par ailleurs avec la dimension disciplinaire qui, selon Michel Foucault, caractérise toutes les sociétés modernes depuis le XVIIe siècle et qui s’accommode mal des initiatives collectives, ascendantes et décentralisées.

Ferro montre bien comment la révolution russe, comme toute révolution, est le lieu d'une lutte pour le pouvoir et comment ce pouvoir fonde sa légitimité sur la prétention à énoncer la volonté d’un peuple ému et à satisfaire ses besoins. En 1917, cette prétention était évidemment celle des partis politiques d’opposition, notamment du parti bolchevique, et des syndicats, dont les membres étaient principalement des mencheviks, mais d'autres institutions exprimaient des prétentions similaires, portant leur propre projet de société. C'était le cas du mouvement des comités d'usine, du mouvement coopératif, des mouvements nationaux, des organisations de la jeunesse et des femmes, des soviets des comités de quartier, de la Garde Rouge et autres forces armées indépendantes... qui s'étaient créés spontanément sans demander l'avis de quiconque*. Le cas des comités d'usine est particulièrement intéressant : respectueux des règles démocratiques (chaque usine choisit son propre mode d'élection), s'affirmant, face à l'inertie des instances dirigeantes et à la passivité des partis et des syndicats, comme des centres autonomes de pouvoir faisant appliquer leurs décisions (journée de 8 heures, grève et reprise du travail, séquestration de patrons et occupation des locaux, réglementation intérieure, autogestion...), ils choisissent de se fédérer à l'échelle de la capitale, avec le projet à moyen terme d'une fédération nationale : la Conférence de Petrograd est la première institution créée ex-nihilo par les classes populaires elles-mêmes. La prise de pouvoir bolchevique a non seulement eu raison des autres partis, mais aussi de ces institutions, qu'elle a progressivement détruites ou mises sous contrôle, en les vidant de leur identité et les faisant passer pour subalternes. Les idéaux révolutionnaires et les projets de société qui animaient ces institutions n'ont cependant pas totalement disparu : ils ont subsisté à l'état résiduel dans la société soviétique, digérés et régurgités par l’État bureaucratique, sous une forme atténuée et affaiblie, ou bien sous celle du pur slogan politique (sans application réelle). Le cas des luttes décolonialistes, fort bien exposé par le dissident Grigorenko dans ses Mémoires, en est une bonne illustration : très actives au début de la révolution, se considérant comme non-subordonnées aux luttes sociales avec lesquelles elles ont pu s'associer, elles sont ensuite réprimées, d'une part, parce qu’il ne faut pas préjudicier à l'empire que s'est taillé la Russie au cours des siècles, d'autre part, parce qu'elles sont jugées contradictoires avec la finalité révolutionnaire transnationaliste et la reprise, sous cette nouvelle bannière, de la stratégie d’unification sociale impériale par l’imposition de la langue et de la culture russes. Elles semblent trouver un écho, à partir des années 60, dans le folklore des nations, mis en avant par Moscou, avec leurs particularismes culturels passés au crible de la russéité. Ce constat est valable pour les luttes féministes : alors que la «Femme » soviétique est supposée jouir de l'égalité des droits et des opportunités, sans cesse invoquée par la propagande par le biais d'une abondante documentation photographique, leur sort est comparable, dans l'après-guerre, à celui de beaucoup d'occidentales : nombreuses sont celles qui sont obligées ou d'abandonner leur emploi ou, au contraire, d'en prendre plusieurs, pour pouvoir prendre soin de leurs enfants et, plus encore, de leurs parents, l'Union soviétique n’offrant aux retraitables qu’une maigre pension (à moins qu’iels ne soient cadres supérieur.e.s du parti) et refusant par ailleurs de salarier les femmes au foyer, revendications majeures des féministes d'avant 1917 ! On voit ici ce que deviennent les idées révolutionnaires au lendemain de la Révolution.**

L'un des moyens employés pour délégitimer les institutions énumérées ci-dessus a été de les qualifier d'« apolitiques ». L'appartenance à un parti ou à une organisation type Bund ou syndicat devient la condition, pendant les journées de février 17, pour accéder au pouvoir, dont la possession ne dépend pas d'une élection (qui n'est que de façade) mais d'une désignation. Les délégué.e.s des casernes et des usines insurgées (et même s'iels se revendiquent comme militant.e.s d'un parti), les représentant.e.s même des milliers de celleux qui ont réellement « fait » la révolution sont écarté.e.s au profit des seuls membres des partis, peu nombreux en comparaison et qui, pour certains, ne sont pas alors à Petrograd (Staline, par exemple, emprisonné en Sibérie). Ferro rapporte également le cas de l'exclusion progressive des instances dirigeantes de l'avocat Sokolov, qui a pourtant été de tous les périls et de toutes les décisions, mais qui est sans appartenance politique. D'un autre côté, les partis (et accessoirement les syndicats) se présentent comme l'unique instance politique, privant de cette identité les groupes divers qui se conçoivent pourtant comme tels : c'est le privilège de la bourgeoisie, où se recrute une partie notable des militant.e.s (la petite-bourgeoisie fournit le reste), de définir ce qui est politique et ce qui ne l'est pas. La boucle est bouclée : seuls les partis sont politiques, seuls les politiques ont droit de « représenter » le peuple qu'iels s'attachent pourtant à rejeter de leurs rangs ! L'on imagine combien les groupes de femmes, d'autant plus si, comme les ouvrières de Kazan, elles font entrer dans leurs revendications celle d'une reconnaissance nationale et religieuse, ont pu être facilement cataloguées comme apolitiques et, de là, non légitimes à s'exprimer et décider.

Allons plus loin : les militant.e.s des partis ne s'approprient pas seulement de façon exclusive la fonction politique, mais aussi l'héritage des révolutions de février et d’octobre 17. Ce sont elleux, ce sont leurs partis qui sont qualifié.e.s de révolutionnaires, qui ont déclenché, dirigé et fait la révolution, d'où le faux paradoxe, sur lequel je me suis attardée en début d'article, d'une révolution non révolutionnaire.

Le dernier acte dans ce mouvement d'appropriation est celui de l’intégration. Comme il n’y a pas de révolution hors du parti qui a pris le pouvoir, les mouvements révolutionnaires n’ont d’autre choix pour survivre que de renoncer à leur organisation initiale, de se bureaucratiser et de recevoir la direction du parti par l’intermédiaire d’un de ses membres « parachuté » à cette fin. Ceux qui ne se plient pas à ce processus de bureaucratisation sont interdits et leurs membres actifs éliminés. Les femmes révolutionnaires ont eu à faire face à la terrible alternative de la condamnation à mort ou au goulag, et de l’intégration à la bureaucratie, moyennant la complète remise en cause de leurs convictions initiales (« bourgeoises » ou « naïves »). L’intégration de la révolution sociale à la révolution politique passe en quelque sorte par la mise à mort rituelle de la première par la seconde, mise à mort qui, comme l’histoire l’a montré, se répète à chaque génération, rattachant l’histoire des dissident.e.s soviétiques à celle des acteurices de la révolution sociale de 1917.

Je conclurai ce très rapide aperçu d'un aspect méconnu de la révolution russe, par un constat un peu désabusé. Je vois souvent affirmé, sur les réseaux sociaux féministes de gauche, que les revendications féministes ne peuvent atteindre leur réalisation sans une révolution préalable, affirmation erronée, à mon sens, qui témoigne d'une méconnaissance des mécanismes révolutionnaires que j'ai décrits précédemment et, plus encore, du fonctionnement des individus qui font et tirent profit de la révolution. Le profil sociologique des révolutionnaires, tel qu'étudié par Pierre Bourdieu, permet de saisir ce fonctionnement : ils appartiennent tous à la catégorie de ceux qu'il appelle les « dominés des dominants », des hommes donc, appartenant à la bourgeoisie***, où ils occupent une place particulière, que leur confèrent la possession du capital culturel et l'absence relative de capital économique et social. Le dominé des dominants aspire à compenser l'absence de relations sociales dans la sphère des dominants par la multiplication des relations dans la sphère des dominés (ouvriers et paysans) et dans celle des dominé.e.s des dominés (femmes du peuple, minorités ethniques...). Ce faisant, il peut accéder à une position de dominant qui généralement rétablit les structures d'oppression qu'il a quelque peu ébranlées pour parvenir à se former une « clientèle ». La lutte de ces révolutionnaires est donc une lutte pour le pouvoir. Pour reprendre les mots du philosophe et théoricien communiste Karl Korsch : « le marxisme » fut « le travestissement idéologique qu'utilisa la classe montante » pour légitimer son droit à gouverner. La classe montante obtient ce droit à gouverner par l'assentiment qu'elle donne aux idées qui lui préexistent, mais les luttes pour ces idées sont écartées dès lors qu'elles diminuent ce pouvoir. Le rapport des Bolcheviks aux Soviets des comités d'usine, aux assemblées des comités de quartier et à la Garde Rouge, véritable organe d'auto-défense de la classe ouvrière face aux milices municipales gouvernementales, est, de ce point de vue, illustratif : dans un premier temps, seul à soutenir ces mouvements populaires pour contrer Mencheviks et SR, le parti bolchevique va ensuite, dès qu'il devient majoritaire dans les syndicats et les soviets de députés, s'attacher à les briser, justement parce qu’ils préexistaient à la révolution. Ce retournement montre qu'il s'agit moins de mettre en œuvre des projets révolutionnaires et de donner de la visibilité à une force véritablement populaire, que de se positionner par rapport à celle-ci contre les autres groupes politiques. Ce positionnement pour / contre est caractéristique de ce que Bourdieu appelle le champ politique, un espace fermé sans rapport avec la réalité, que l'on peut s'étonner de voir exister dans ce temps d'urgence et de péril qu'est une révolution.


* C'est ce qui ressort, par exemple, de la lecture de l'acte de naissance du soviet provincial de Saratov (texte du 5 mars 1917) : « Il y a cinq jours que le soviet des députés ouvriers et soldats s'est organisé ici. (...). Tout a changé. Les masses se sont organisées dans un élan de spontanéité remarquable. » De telles affirmations imposent un démenti formel à la théorie léniniste d'un prolétariat russe mal structuré, incapable de s'organiser, dont la « conscience de classe » ne pouvait venir que de l'extérieur. Les assemblées de village, crées par les paysan.ne.s, sont un autre exemple de création spontanée et d'autogestion d'une catégorie sociale réputée inerte et dominée : se considérant comme parfaitement légitimes et sources de droit, elles ne reconnaissaient comme fonction aux grandes institutions pan-russes (Assemblée constituante, Congrès des Soviets...) que celle de légaliser leurs décisions.

** Ferro relève d'ailleurs même, dès 1917, un écart entre les perspectives des directions des partis, quels qu'ils soient, malgré une volonté d'identification, et celles des groupes sociaux au nom desquels leurs organisations s'expriment.

*** En 1917, il n'y a aucun prolétaire, aucun paysan parmi les « chefs historiques » du socialisme, les soviets sont entièrement contrôlés par la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie, problème majeur dans la structure sociale de ces organisations, que les partis de gauche, affirmant le principe de séparation entre vie privée et vie publique, jugent subalterne et sans conséquence.

vendredi 29 avril 2022

Ce que la culture doit aux femmes #2 Christine de Pizan

1. Une femme de lettres politiquement engagée

 

Sources :

Gnathaena, « L'homme et l'artiste », 2017.

Pizan Christine (de), La cité des dames, Série Moyen Âge, Éditions Stock, 1986.


Au cœur de la guerre de Cent ans

Les XIVe et XVe siècles en France sont deux siècles de transition, où l’on passe douloureusement du Moyen Âge à la Renaissance.

La royauté capétienne vient de connaître un essor considérable (de Philippe-Auguste à Philippe le Bel), mais elle reste fragile, car elle n’a pu prospérer qu’au détriment des grands vassaux, notamment les ducs d’Aquitaine, rois d’Angleterre depuis 1152. De par leur double statut, et parce qu’ils se sont attachés à consolider leur royaume plutôt qu’à protéger leur duché, les rois d’Angleterre ont fini par perdre la plus grande partie de celui-ci au profit de la couronne de France. Mais ils n’ont cessé de lutter contre cette érosion, envenimant les querelles des barons contre leur roi à chaque moment critique de la dynastie capétienne. La faible légitimité de Philippe VI amène ainsi Édouard III à entrer en guerre avec lui en 1339. Sa stratégie, négociée avec le Parlement, consiste à limiter les traversées de la Manche pour ne pas peser sur le commerce maritime, donc à limiter le nombre des chevaliers et des soldats engagés dans le conflit (tout en n'en choisissant que les meilleurs éléments), puis à mener de grandes et vives chevauchées à intervalles réguliers, conjuguant rapine et destruction, la rapine pour financer la campagne, la destruction pour décrédibiliser le roi de France aux yeux de son peuple, la vitesse pour jeter les armées françaises dans une course poursuite défavorable aux grandes formations militaires. Cette stratégie fonctionne parfaitement bien dans un premier temps. Les deux premiers débarquements ont lieu en Flandre en 1339 et à Cherbourg en 1346. Le second se solde par la bataille de Crécy, écrasante défaite de l’armée française, et la prise de Calais, d’où Édouard repart pour l’Angleterre. En 1348, la peste noire poursuit l’œuvre de sape économique et démographique des Anglais. Les chevauchées reprennent en 1355, 1356 et 1359-60. Elles s'étendent, depuis Bordeaux, au Poitou et au centre de la France, et finissent par porter leur fruit : le roi de France Jean II le Bon est fait prisonnier à Poitiers en 1356 et le traité de Brétigny de 1360 cède à Édouard III un bon tiers de la France. Cette stratégie cesse cependant de porter, lorsque le nouveau roi de France Charles V invente la contre-tactique de la terre déserte (refuge des populations avec leurs biens et leurs récoltes dans des villes fortes tenues par des garnisons royales, impossibilité pour l’armée anglaise de se financer, famine des troupes, harcèlement par les chevaliers français de type « guérilla », et retour obligé au point de débarquement). Quand Charles V meurt en 1380, le roi d’Angleterre ne tient plus que Calais, Brest, Bordeaux et Bayonne. Mais cette tactique victorieuse de la terre déserte n'a pu empêcher de nombreuses destructions sur un périmètre important, de quoi déstabiliser l’ensemble de l’économie, qui repose alors encore essentiellement sur l’agriculture et l’élevage, de quoi briser les rythmes de la vie sociale et les mécanismes d’inclusion à l’œuvre dans cette société ruralo-urbaine. L’éclipse de Charles VI à partir de 1392 (date de sa première crise de « démence ») et la querelle du duc d’Orléans et du duc de Bourgogne (des Armagnacs et des Bourguignons) pour la tutelle du souverain fragilisé, ramènent le roi d’Angleterre dans la partie et, avec lui, le cortège des malheurs rapportés par le bourgeois de Paris dans son Journal : manipulations monétaires en situation fortement inflationniste, fluctuations importantes du produit des récoltes et de l’élevage, banditisme périurbain, chevauchées destructrices, famines et épidémies, exodes de masse.

Le père de Christine, universitaire bolognais, a été engagé en 1368 par Charles V comme conseiller, médecin et astrologue. À la mort du roi en 1380, il est éloigné de la cour et meurt à son tour en 1387, en même temps que l’époux de Christine, proche de Charles VI et par qui elle pouvait espérer poursuivre son existence de courtisane. Demeurée seule avec mère et enfants à charge, Christine ne se remarie pourtant pas : insérée dans un solide réseau, comprenant à la fois des mécènes princier.ère.s et royaux.ales, et des acteurices du monde du livre (enlumineur.e.s, copistes, écrivain.e.s...), elle peut envisager de vivre à la cour de son écriture, ce qui revient, à l’instar de ce que fera Jeanne d’Arc, à adopter un statut normalement réservé aux hommes (pour la citer : « de femelle devins masle »).

La Cité des dames paraît en 1405, deux ans avant l’assassinat du duc d’Orléans par le duc de Bourgogne. Les tensions politiques sont alors déjà très vives à la cour. Christine prend parti pour les Orléans en même temps qu’elle décide de combattre la misogynie de ce petit monde des lettres auquel elle appartient désormais, combat littéraire (le premier de l’histoire des lettres françaises), avec ses alliances et ses affrontements, parallèle au combat politique dans lequel elle s'engage. Combat politique et combat littéraire ne sont en réalité que deux modalités distinctes d’une même culture de l’affrontement aristocratique qui se constitue à la Renaissance. Les protagonistes de ce premier conflit littéraire appartiennent toustes en l’occurrence au parti armagnac, ce qui ne les empêche pas de diverger sur les questions littéraires et de faire de leur divergence un spectacle agonistique (à travers des lettres recopiées et transmises à un public de haut vol : la reine Isabeau de Bavière en premier lieu). On assiste ainsi à la constitution d’une scène littéraire de cour, où l’on brille pour autant que l’on se positionne de façon à susciter polémiques et adhésions. Dans le cas précis de Christine et de son allié, Jean Gerson, le positionnement porte, entre autres, sur l’évaluation des œuvres de littérature, qu'iels veulent centrée sur leur capacité à moraliser leur public, alors que leurs adversaires prennent parti pour l’autonomie des valeurs littéraires. Opposition classique, toujours très vivante aujourd’hui et caractéristique de ce que Pierre Bourdieu appelle un champ littéraire.

L’intérêt pour nous, féministes, de la position de Christine tient au fait qu’elle défend, non pas la ligne de la pureté littéraire, mais une ligne morale qui lui permet de critiquer, à travers la misogynie littéraire, non seulement la misogyne ambiante, mais tout un ensemble de discriminations à l'œuvre dans la société de l'époque.


Littérature engagée

Je viens d’évoquer la notion bourdieusienne de champ littéraire pour l’appliquer au petit monde des lettres françaises du début du XVe siècle. Est-ce pertinent ? Une lecture simpliste de l’idéologie médiévale des trois ordres (bellatores, oratores, laboratores) pourrait inciter à croire que les lettres n’avaient d’autre place que celle que les oratores voulaient bien leur accorder, à savoir celle de viatique dans la prière, de moyen pour en augmenter l’efficace. Il n’y aurait pas alors véritablement de champ littéraire, mais un ensemble d’auteur.e.s dont le talent serait reconnu à proportion de sa contribution à une finalité extérieure (on songe, parmi les femmes, à Hildegard von Bingen, 1098-1179, aujourd'hui reconnue pour ses œuvres, à l'époque pour sa capacité à susciter dons et vocations). Cette dimension des lettres a effectivement existé et perdure encore de nos jours au sein des églises chrétiennes, mais elle n’est bien sûr plus centrale. Elle ne l’a d’ailleurs jamais vraiment été : avec l’empire carolingien, les lettres se sont autant développées à la cour impériale, parmi ses membres appartenant à la noblesse et à l'Église, qu’au sein des monastères bénédictins. L’éclipse de la royauté dans la France pré-capétienne n’a pas empêché l'aristocratie, qui disposait d'un bagage littéraire minimal, comprenant des auteurs antiques comme Virgile, d'apprécier les meilleures productions en langue latine des clercs. C’est un représentant des bellatores, Guillaume IX d’Aquitaine, qui introduit dans les divertissements de cour de son duché, vers 1100, la poésie lyrique en langue vernaculaire. Le grand succès rencontré par celle-ci s'explique par le goût de la haute aristocratie des pays d’oc de cette époque, développé sous l'influence arabo-andalouse, pour la pratique du chant accompagné instrumentalement (du ud), sur la base d'une improvisation ou de variations sur une trame préétablie, performance destinée à relever la noblesse de celui qui s'y livre. Guillaume IX est le premier dont on possède des vers sous une forme intentionnellement écrite, ce qui indique qu’il construisait entièrement ses chansons, du texte à la mélodie. La mode qu'il lance se répand rapidement, par le biais des jongleurs et des ménestrels, dont elle permet de renouveler le répertoire, parmi les couches moins privilégiées de la noblesse d’oc, mais aussi de l’aristocratie italienne (rappelons que la Renaissance est née en Italie sous l’influence première de la dynamique culturelle du sud de la France). La petite noblesse trouve dans la poésie lyrique le moyen de briller d’une autre manière que par le pouvoir ou la richesse : elle va fournir de talentueux troubadours, petits gentilshommes ou clercs, aux cours les plus brillantes où leur présence devient bientôt indispensable. Se professionnalisant de plus en plus, ils vont créer des formes nouvelles, écrites ou chantées, toujours en langue vernaculaire, pour ce public de cour très en demande.

Dans l'ordre des bellatores, ce fut avant tout aux femmes qu'il revint de susciter cette dynamique poétique féconde pour les siècles à venir, car non seulement elles ne manquèrent pas elles-mêmes de pratiquer la poésie lyrique en tant que trobairitz ou trouveresses (par exemple Beatrix de Dia vers 1200), mais elles permirent aux petits nobles et aux clercs de vivre dans les cours de leur seule poésie ou prose, donc aux lettres françaises (d'oïl ou d’oc) de se professionnaliser et de se diffracter en une multitude de genres et de sous-genres, condition sine qua non de l’existence d’un champ littéraire. Le rôle d’Aliénor d’Aquitaine et de Marie de Champagne dans la promotion des « gens de lettres » en France, dans la seconde moitié du XIIe siècle, est à cet égard essentiel. Elles ont par ailleurs rendu possible l'accès du roman courtois au statut de genre littéraire à part entière, dont le succès sera phénoménal.

Le premier coup porté au roman courtois lui est donné par Jean de Meun, lorsqu’il entreprend, autour de 1265, de continuer le Roman de la rose de Guillaume de Lorris, interrompu par la mort de celui-ci vers 1230. Ce roman allégorique inachevé (qui raconte un rêve « véridique » que fit l’auteur quand il avait 20 ans) est l’occasion pour Jean de Meun de dénoncer l’idéalisme de la culture courtoise et d’inaugurer une culture « décomplexée » comme l'on dirait de nos jours, sur le modèle d’Ovide dont il est fervent admirateur. Cette attitude à l’égard de l’amour courtois n’a cependant rien d’immoral : elle traduit assez fidèlement le climat de la cour de France à la fin du règne de Saint-Louis, où la piété triomphe et où l’amour courtois est vu comme un obstacle à l’amour spirituel. La misogynie est en quelque sorte le sentiment qui doit guider l’honnête homme qui, après les émois de la jeunesse, veut aimer Dieu plus que tout.

Le succès du Roman de la rose augmenté par Jean de Meun (en fait multiplié par cinq pour ce qui est du nombre de vers!) à la fin du XIIIe siècle est considérable : avant Gutenberg, c’est sans doute le plus gros tirage d’un ouvrage en langue vernaculaire en Europe (où il se diffuse par traductions). Le succès ne se dément pas au XIVe siècle, jusqu’à ce que Jean de Montreuil en discute avec Christine de Pizan en 1401 et que celle-ci ose en attaquer l’auteur. Mécontent de la tournure de l’échange, Jean de Montreuil envoie une première épître à Christine qui lui répond longuement. Gontier Col, ami du premier, demande à Christine une copie de sa lettre, à laquelle il répond en soutenant la valeur de Jean de Meun, moins au titre de ce qu’il a écrit au sujet des femmes que du savoir universel dont il fait preuve dans le roman (dont les digressions thématiques sont en effet nombreuses). Christine répond à Gontier et envoie le « dossier » des épîtres à la reine Isabeau. En 1402, Jean Gerson publie un traité contre le Roman de la rose en reprenant les arguments de Christine et en en ajoutant d’autres, d’ordre théologique. Pierre Col, frère de Gontier, répond à Christine et à Jean Gerson, qui lui répondent à leur tour. Pierre et Gontier Col ainsi que leur ami Jean de Montreuil font partie de la Cour amoureuse, société de gens cultivés qui inaugurent l’humanisme en France. Leur interprétation des œuvres littéraires du passé se veut « pure », distinguant la moralité de l’auteur.e de celle qui apparaît dans son œuvre par le biais des personnages et de l'instance narrative. La moralité d’un.e auteur.e se mesure d’ailleurs à son érudition (valeur ultime des humanistes), et, sous cet angle, Jean de Meun comme Ovide sont irréprochables. Christine et Jean Gerson sont de leur côté moins puristes, quoiqu’iels reconnaissent la valeur de l’érudition. Pour elleux, les auteur.e.s qui moralisent sont moralement responsables de la morale qu’iels exposent.

Le contexte politique, social et économique n’est pas absent des considérations de Christine et de Gerson : au moment où rien n’est stable, où les calculs de risques sont hasardeux, la conduite doit se régler sur des principes clairs et nets, sans zone d’ombre. La misogynie utilitariste de Jean de Meun (pour que les jeunes gens deviennent raisonnables, notamment dans l'usage de leur fortune, il faut les prévenir contre les femmes) est blâmable parce qu’elle résulte d’un calcul qui a toutes les chances d’être erroné dans un contexte changeant (dans un monde chaotique, cette misogynie transmise aux jeunes gens va, par exemple, les autoriser à exclure et discriminer les femmes) et parce qu’elle ne procède d’aucun principe acceptable pour un.e humaniste.

Derrière la misogynie littéraire et morale de Jean de Meun, ce que vise donc Christine est la transformation sociale à l’œuvre à son époque, marquée par l’exclusion comme réponse à la rupture de l’ordre social. L’unité de la société médiévale française est en effet en crise : l’Église remet en question l’œuvre des ordres mendiants et plus généralement la piété des campagnes, en renforçant la ligne d’exclusion entre les bon.ne.s chrétien.ne.s et les hérétiques, remise en vogue aux XIIe et XIIIe siècles à l’occasion des Vaudois.es et des Cathares ; la noblesse, outre le conflit des partis d’Orléans et de Bourgogne, rompt ses relations avec une population urbaine et rurale qu’elle continue d’exploiter financièrement sans être capable de la protéger ; les villes cherchent à se déconnecter des campagnes, sources de migrations permanentes du fait de la guerre, la bourgeoisie à se couper d’une masse ouvrière de plus en plus exclue de la solidarité des corporations de métiers, et la population urbaine en général à retrancher de ses rangs les mauvais.es pauvres (celleux qui « résident partout »). Ces réactions négatives se basent dans l’ensemble sur la distinction du « bon » et du « mauvais » dans ce qui, pourtant, relève d’une commune condition (la pauvreté, le travail manuel, la paysannerie, la chevalerie, l'Église). Ce renversement d’une société inclusive (qui intègre son « autre » à moyen terme) en une société exclusive, Christine le saisit dans son archétype : la distinction du « bon » et du « mauvais » sexe au sein de la commune condition humaine. Cette discrimination a valeur de modèle : la complémentarité des sexes est évidente du point de vue de la reproduction des générations humaines, et pourtant l’idée court que l’un de ces deux complémentaires vaut moins que l’autre. La logique s’y perd et la Pizane peut saisir là le paradigme de la désintégration paradoxale d’une société bien ordonnée au nom du maintien de l’ordre social. L’exclusion des femmes de la société humaine est génératrice de toutes les exclusions : la misogynie est le mal social par excellence. La croisade littéraire de Christine, qui la conduit à évoluer en égale dans un monde d'hommes et qui anticipe de ce point de vue la croisade guerrière de Jeanne, débute dans la polémique et se prolonge en 1405 dans La cité des dames. Elle se terminera en 1419, peu avant la mort de l’auteure, par l’apologie de Jeanne d’Arc.

La plaidoirie de Christine contre la misogynie a été jugée plus perspicace que celles des autres protagonistes de la polémique. Et pour cause ! Contrairement à eux, elle est une femme. Son histoire personnelle alimente sa dénonciation de la misogynie ambiante : sa dépendance à l’égard des hommes, les obstacles mis à son accès aux sources du savoir, Christine a dû les surmonter pour parvenir à un statut de femme de lettres, avec nettement plus de mérite que les hommes dans la même situation. Son ascension et sa réussite dans un monde machiste n'occultent cependant jamais son combat en faveur des femmes, qui en est même le moteur.

Je pense pouvoir dire sans anachronisme qu'elle fut la cheffe de file d'une lecture genrée de la réforme morale à mener pour rétablir l’ordre social et politique en berne, réforme pour laquelle les lettres au sens large (les sciences, la philosophie, la musique, la poésie) ont un rôle fondamental à jouer. Sans doute Jean Gerson tient-il du positionnement de Christine et de son alliance avec elle son jugement (positif) à l’égard de Jeanne d’Arc au moment où celle-ci se présente devant le futur Charles VII et je me plais à imaginer que deux des femmes les plus célèbres de leur temps aient établi indirectement entre elles une relation de solidarité et de soutien.

mercredi 30 mars 2022

Femmes illustres #2 Mars convive des femmes #8 Jeanne la Pucelle

3. Apocalypse et chaos


Sources :

Anonyme, Journal d'un Bourgeois de Paris à la fin de la guerre de Cent ans, Le monde en 10/18, 1963.

Duby Georges, L'An Mil, Archives Gallimard Julliard, 1967.

Duby Georges et Andrée, Les procès de Jeanne d’Arc, Archives Gallimard Julliard, 1973.

 

Les représentations graphiques de Jeanne guerrière sont nombreuses. Elles montrent également une grande diversité, évoluant avec les époques et les modes : longs cheveux lâchement noués ou coupe courte à la « Jeanne d'Arc », armure enfermant une silhouette androgyne ou dessinant les courbes marquées des corsets et tournures du XIXe siècle... Mais quelque variées qu'elles soient, ces représentations constituent toutes des interprétations plus ou moins libres d'un fait (qui paraît) incontestable, car amplement documenté : Jeanne guerrière était vêtue en homme. A priori rien d'étonnant : il n'existe pas d'armure réservée aux femmes, de sorte que leur sexe est généralement indiscernable de leurs ennemis qui les affrontent au combat. Ibn al-Athîr, dans son Histoire des croisades, en fournit un exemple observé lors de la bataille d'Acca (troisième croisade) : Parmi les prisonniers, il se trouva trois femmes franques, qui combattaient à cheval. Lorsqu'elles eurent été prises et qu'on les eut dépouillées de leurs armes, on reconnut leur sexe. Au reste, l'armure médiévale n'est pas plus masculine que féminine : c'est un équipement, et non pas un vêtement, non genré quoique majoritairement utilisé par des hommes. Il n'en va pas de même avec les vêtements « civils », la mode médiévale (elle n'est pas la seule) s'attachant à marquer visuellement le genre et à renforcer le dimorphisme sexuel. Le fait de porter des vêtements réservés aux hommes est d'une grande importance pour Jeanne*. Il l'est également pour les juges du procès d'inquisition de 1431, qui ne cesseront d’y revenir de façon obsessionnelle. Comment faut-il comprendre cet attachement à ce qui peut apparaître comme un détail dans une vie extrêmement riche où se pressent les événements et les rencontres de premier plan ? Comment ne pas le réduire à une énième illustration du légendaire entêtement de Jeanne « la tête dure » et des non moins légendaires intolérance et petitesse des tribunaux d'Inquisition ?

Jeanne adopte le vêtement masculin dès son départ de Vaucouleurs pour Chinon, qui en est éloignée d'environ 500 km. Il s’impose en raison de la nature même du voyage, long et difficile : un petit groupe de cavaliers ne peut traverser sans danger la moitié de la France alors en proie aux ravages des grandes compagnies (d'où le choix qui est fait de se déplacer essentiellement de nuit) et parmi les précautions à prendre, celle de porter un vêtement adapté, donc masculin, paraît évidente à tous les membres de l'équipée.

La jeune fille opte également pour la « coupe en sébile », typiquement masculine, au-dessus des oreilles, parfaite pour la guerre. Ce voyage est en effet l’occasion pour elle d’anticiper symboliquement son entrée dans l’armée qui libérera Orléans : son changement d'apparence a donc une valeur symbolique autant que pratique. Ni Robert de Baudricourt, capitaine de la place de Vaucouleurs, qui consent à la laisser partir, ni les deux chevaliers qui acceptent de lui servir d'escorte avec leurs hommes et de payer son équipement et les frais de son voyage, ne s'y opposent, faisant sans doute primer les considérations de commodité et de discrétion (la faire passer pour une jeune recrue) sur celles de bienséance.

À Chinon, cette jeune fille travestie embarrasse quelque peu l'entourage de l'ex-dauphin ; il sera cependant rassuré par la réponse du philosophe théologien lyonnais, Gerson, dont il a prudemment sollicité l'avis : « Il y a des précédents ». La virginité de Jeanne joue en sa faveur : ni mariée ni prostituée (les deux destins inévitables des femmes), à peine sortie de l'enfance indifférenciée en terme de genre, elle peut sans scandale vivre en homme et s'habiller comme tel. Dès lors sa présence dans l’armée ne pose pas problème, de même que son accession à un poste de commandement, encadrée toutefois par un « gouverneur » chargé de la guider dans son apprentissage éclair de la capitainerie.

Si Jeanne refuse de quitter ses vêtements masculins une fois parvenue à Chinon, c’est parce qu'elle s'y présente en tant que guerrière au service du sacre du futur Charles VII, mission qu'elle conçoit sur le modèle de la guerre sainte, de la croisade. Cet exemplum est partagé par le peuple et par la noblesse ; il est le principal vecteur par lequel le prince et la paysanne peuvent communiquer. La propagande royale s’est entièrement concentrée sur son identification à une croisée, œuvrant aussi bien sur le plan militaire que spirituel, notamment en purifiant l’armée des Armagnacs des vices inhérents à toute armée mercenaire (impiété, jurons, recours à la prostitution, beuveries et jeux de hasard...). Lors de la descente du convoi de ravitaillement auquel Jeanne a été finalement rattachée, les récits armagnacs la montrent infatigable, chassant les prostituées qui accompagnent habituellement les mouvements de troupes, exhortant chacun à rester pur et à se confesser, parvenant même à convaincre l’irréductible La Hire de se faire entendre par un prêtre...

Si de Vaucouleurs à Compiègne, où elle est faite prisonnière, le travestissement de Jeanne est plutôt bien accepté, les choses changent du tout au tout lors de son procès. Deux logiques vont alors s'affronter : celle des juges et celle de l'accusée.

Jeanne paraît devant le tribunal d'inquisition en tant que capitaine, réclamant d'être traitée en prisonnière de guerre (les prisonniers de guerre d'importance étaient libérés contre rançon ou éventuellement jetés en prison, s'ils étaient convaincus de trahison politique), désirant manifester cette identité par son vêtement, d'où son refus quasi inflexible d'en changer (elle aurait cédé une seule fois**). Ce faisant, elle circonscrit ce qu’elle consent à évoquer avec ses juges : sa capture, sa mise en vente et l'accusation de nature politique qui a été portée contre elle par le roi d'Angleterre, qui lui reproche son soutien à un prétendant au trône illégitime. Toute question s'éloignant de ces trois sujets, abordant par exemple son enfance et son adolescence, s'intéressant plus à son être intime qu'à ses actes, Jeanne entend en différer la réponse, prendre le temps de la réflexion, voir si elle se rattache en quelque manière à son œuvre militaire, à sa croisade, et dans l’affirmative, y répondre.

L'Inquisition conçoit le procès qu'elle instruit de manière très différente : seulement compétente en matière de religion, ne s'occupant pas des questions politiques et militaires, elle enquête sur qui, du diable ou de Dieu, a inspiré l'accusée dans les actes qui l'ont finalement conduite devant son tribunal. Dans ce contexte, le choix du vêtement masculin, le refus de l'abandonner, semblent particulièrement signifiants et tendent à confirmer l'hypothèse diabolique. L’Inquisition s'appuie ici sur une longue tradition apocalyptique perpétuée depuis l'an Mil, qui s'efforce d'identifier les facteurs du chaos social qui doit préluder à la fin du monde. Le millénarisme de l'Inquisition du XVe siècle français trouve sa cause dans une époque troublée, propice à cette vision pessimiste : guerres intestines (guerres odieuses, opposées à la « bonne guerre », à la guerre sainte : la croisade contre les païen.ne.s d'Orient et d'Occident), catastrophes climatiques (le constat d'une « absence de saison » est alors un signe de désordre cosmique alarmant), famines, épidémies, hérésies portées par de faux prophètes / fausses prophétesses... Les signes annonciateurs de la fin du monde et de la venue de l'Antéchrist paraissent se multiplier, comme en témoigne le Bourgeois de Paris, qui lit tous les événements dramatiques auxquels il assiste ou qui lui sont rapportés à travers ce prisme. Parmi ces signes, il y a par ailleurs le « travestissement permanent » des jeunes gens***, qui renvoie à un interdit mosaïque (Deutéronome, XXII, 5) : « Une femme ne doit pas porter des vêtements d'homme, ni un homme des vêtements de femme. Le Seigneur votre Dieu a en horreur ceux qui agissent ainsi. » On peut s'interroger sur l'importance donnée à ce qui peut nous apparaître aujourd'hui comme un détail bien anodin : plus encore que la confusion des genres comme facteur de désordre, c'est la transgression d'un commandement biblique qui est condamnée et marquée d'un sceau apocalyptique. La fin du monde, pour les millénaristes, est un temps où péché et mépris des lois divines se généralisent et s'aggravent, où les rares « bon.ne.s chrétien.ne.s », qui seront sauvé.e.s après leur mort, sont plus que jamais soumis.es aux épreuves de la tentation...

Le travestissement ne fait pourtant pas l'objet d'un interdit absolu dans la société médiévale : il est parfaitement admis dans les fêtes transgressives du carnaval. Cependant il n'y est admis que pour en être mieux banni : ces fêtes sont en effet destinées à mettre en scène, pendant la période de soudure, juste avant Pâques, qui alors coïncide avec le jour de l'an, la société opposée à celle que l’on va rechoisir pour l'année à venir, la société de l’ordre. Se travestir dans la vie quotidienne revient à introduire dans la société de l’ordre un germe de ce chaos qui doit rester circonscrit dans le temps festif du renouvellement de l’année. Pour les juges, Jeanne, tant qu’elle refuse de reprendre l’apparence d’une femme, tombe clairement sous l’accusation de fauteuse de trouble, au sens théologique du terme. Or, tout au long de leur interrogatoire, ils ne cessent de la prier de quitter ses vêtements d'homme, donnant ainsi l'impression (fausse) de vouloir l'innocenter au moins sur ce point. Comment expliquer cette insistance qui se heurte quasi constamment à l'invincible résolution de la jeune fille ? Un procès d’inquisition, comme son nom l’indique, est intrusif ; il va droit à la personne pour la sonder dans son être plus que dans ses actes, l’être étant entendu comme la source des actes. Jeanne, soupçonnée d'hérésie (c'est-à-dire d'être une fausse prophétesse), ne présente pas le profil ordinaire des hérétiques qui souhaitent être jugé.e.s pour ce qu'iels sont (pour leur mode de vie, leur croyance) plutôt que pour ce qu'iels ont éventuellement accompli : on a vu précédemment qu'elle n'acceptait de répondre que de ses actes de capitaine d'armée. Les juges, pour faire progresser une procédure mise à mal par la résistance de l'accusée, dressent contre elle un piège en forme de double bind : si elle accepte de se vêtir en femme, d'assumer son sexe biologique qui pour l'Église est essentiel et relève de l'être, il devient possible de la juger toute entière, comme l'on juge les hérétiques ; si elle refuse, reste l'accusation du « travestissement permanent » qui fait d'elle une servante de l’Antéchrist travaillant à son avènement. L'on observe là un fonctionnement classique de la procédure inquisitoriale, qui, lorsqu'elle écarte définitivement une accusation, ne conclut pas pour autant à l'innocence, mais passe à l'examen d'une autre, enfermant l'accusé.e dans une culpabilité qui semble ne faire aucun doute.

La question du travestissement, abordée à travers les retranscriptions du procès de 1431, est passionnante : elle est révélatrice d'une époque de crise sociale, politique et religieuse, où la croyance d'une victoire proche du Mal impose sur le réel et sur les faits disparates qui le composent, graves ou anodins, une lecture religieuse unique, cohérente et angoissante. Mais, plus encore, elle nous donne à voir une image de Jeanne d'Arc encore une fois impressionnante, une fille du peuple d'à peine dix-neuf ans, sûre d'elle, parfaitement au fait de sa valeur, portée par sa foi en la sainteté et la légitimité de sa mission, tenant tête à des hommes de pouvoir et de savoir avec une adresse et une fermeté étonnantes, tentant d'orienter le cours d'un procès qui ne pouvait, hélas, que lui échapper.

Sur cette question du travestissement, les lectures modernes féministes, faisant de Jeanne d'Arc une femme « libre » en rupture avec les conventions, désireuse de bousculer l'ordre social et d'échapper à son carcan, sont finalement bien peu modernes, puisqu'elles reprennent celle de l'Inquisition, certes pour retourner le blâme en éloge, mais sans prendre en compte ni la vérité de ce qu'elle fut, ni sa volonté d'être considérée à travers ses seuls actes. Je reviendrai ici à ce que je disais dans un premier article sur le sujet : Jeanne d'Arc, devenue un personnage mythique, est coutumière de ce genre d'appropriation et de détournement par des mouvements de pensée extrêmement différents, voire opposés, et c'est sans doute ce qui lui assure la place unique qu'elle occupe encore aujourd'hui dans la mémoire et la pensée occidentales.


* « Comme certains grands seigneurs et dames lui disaient, en se moquant du ridicule de son costume, que c'était avoir bien peu d'estime pour Notre Seigneur que de le recevoir ainsi, alors qu'elle était femme, elle leur répondit promptement qu'elle n'en changerait pour rien et qu'elle aimait mieux mourir que d'abandonner ses habits d'homme, quelque défense qui lui en soit faite. » Journal d'un Bourgeois de Paris, pages 127 et 128.

** « Quand elle vit que ce châtiment était certain, elle cria grâce et abjura oralement. On lui ôta sa robe [vêtement en général] et on l'habilla en femme, mais dès qu'elle se vit dans un tel costume, elle retomba dans son erreur, demandant ses habits d'homme. » Ibid, page 128.

*** « Il [l'Antéchrist] naîtra du diable en temps de guerre et quand la luxure et l'orgueil pousseront tous les jeunes gens, hommes ou femmes, à se déguiser dans leurs vêtements... » Ibid, page 177.