lundi 24 avril 2023

Sexe, genre et philosophie #3 Les Milésiens (Thalès, Anaximandre, Anaximène)

 

Sources :

Hermann Diels 1903, Walther Kranz 1951, Fragmente der Vorsokratiker, traduction sous la direction de Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2000.


Articles cités :

Sexe, genre et philosophie #2 gnathaena.blogspot.com 2022


La philosophie apparaît en Ionie au début du – VIe siècle, dans le contexte particulier de l’expansion de la suprématie mède en Asie mineure et des guerres opposant Crésus à Cyrus. Milet accueille la première école philosophique dont les premiers maîtres soient connus : Thalès (– 620, – 545), Anaximandre (– 610, – 545) et Anaximène (– 585, – 525), dont beaucoup de Grecs cultivés ont reçu et répandu l’enseignement, cependant vite concurrencé par celui de Pythagore.

Pythagore semble être le premier à avoir utilisé le mot « philosophie ». Auparavant on parlait de « sagesse » (de « sophie » tout court) : Thalès faisait ainsi partie du groupe des « Sept Sages ». L’on racontait qu’un Grec était allé consulter la Pythie à Delphes au sujet d’un dépôt d’argent qu’il ne pouvait ni garder ni restituer, et qu’elle lui avait recommandé d’offrir un trépied fabriqué à partir de cet argent au plus sage d’entre les Grecs. Songeant tout de suite à Thalès, l’homme s’en va à Milet pour lui remettre le trépied, mais Thalès le renvoie vers un tiers qu’il juge encore plus sage que lui, et ainsi de suite, jusqu’au septième sage, qui renvoie une dernière fois notre suppliant à… Thalès lui-même. Ainsi la boucle était-elle bouclée et avait-on la formule du cercle des Sept Sages : la reconnaissance réciproque. Un demi-siècle plus tard, Pythagore donnait un nom commun, « philosophes » (« amis de la sagesse »), aux élèves et au maître, qui tous sont en progrès, le maître entraînant les élèves dans son sillage. Il s’est agi d’un réel changement de paradigme, qui a eu pour conséquence (jusqu’à la renaissance musulmane du Xe siècle) le développement des écoles et l’invisibilisation des indépendants. Des sept sages, en l’occurrence, nous ne connaissons (incomplètement) que celui qui a eu la bonne idée de faire école, à savoir Thalès.


Thalès était-il masculiniste ?

Tout ce que nous savons de Thalès nous vient d’Aristote, qui l’a redécouvert et interprété à la lumière de sa philosophie du – IVe siècle. Relire les fragments antiques qui lui sont dédiés impose donc une grande prudence, le risque d’anachronisme étant important.

Il semble que Thalès se soit exprimé sur « ce d’où provient toute chose », cela en continuité avec la tradition hésiodienne de l’enquête généalogique, vieille d’environ un siècle à son époque. Il aurait répondu : « de l’eau ». Thalès est un Milésien originaire de Phénicie, à la confluence des aires culturelles égyptienne et mésopotamienne. Le fait qu’il ait prédit l’éclipse de – 585 indique qu’il a voyagé en Égypte et en Babylonie pour y acquérir les principes de l’astronomie. Le fait qu’il ait conseillé à ses concitoyens la neutralité dans la guerre opposant Cyrus à Crésus, confirme sur un plan plus politique son attachement à la culture orientale. Il est ainsi très probable que la réponse de Thalès faisait référence aux traditions théogoniques égyptienne et mésopotamienne, où l’on sait l’importance de l’eau primordiale. Mais il est aussi probable qu’il ait voulu, à l’instar d’Hésiode, les adapter à la réalité culturelle grecque.

Selon Aristote, la réponse de Thalès ne concernait pas seulement ce dont tout provient, mais aussi ce à quoi tout retourne. L’œuvre de son élève Anaximandre, qui tourne autour de cette double question, tend à le confirmer. Si Thalès a suivi le cadre conceptuel d’Hésiode, il est possible qu’il ait eu en vue l’essence nocturne de l’homme, cette essence qui lui permet de renaître au moment où il s’éteint. La question fondamentale serait : d’où ne cesse de provenir et où ne cesse de retourner l’homme ? Thalès, c’est du moins la thèse d’Aristote, aurait répondu prosaïquement : du sperme, de ce liquide encore informe émis par son père, et en le sperme, en ce même liquide informe dont une mère fera un fils. Le sperme, constitutif du lignage masculin, est cette essence de l’homme qu’Hésiode recherchait. Thalès aurait alors conçu l’eau comme la généralisation à toute chose du principe de la reproduction masculine spermatique. Pour illustrer en quoi peut bien consister une telle généralisation, Aristote évoque le métal fondu puis refroidi : sa forme liquide est le point commun entre ses deux figures solides. Il y a une analogie entre la production successive d’objets à partir du même métal et la reproduction du vivant à partir du même sperme. Thalès aurait considéré que l’eau exprime au mieux cet analogon entre des phénomènes différents de reproduction physique au sens large du terme.

Quelle place peut bien avoir le sexe féminin dans la reproduction spermatique du vivant ? Reprenons l’exemple du métal passant d’une figure à une autre. Qu’est-ce donc qui assure la transition entre les figures ? Qu’est-ce qui liquéfie le métal et lui donne une nouvelle forme ? L’art du forgeron, dira-t-on justement. Posons alors la question à propos de l’homme : qu’est-ce qui le liquéfie et lui donne une nouvelle figure ? L’art propre au sexe reproductif féminin, dira-t-on tout aussi justement : en séduisant l’homme, la femme le réduit à son sperme ; en abritant et nourrissant celui-ci, elle en forme un enfant.

Selon Aristote, Thalès n’aurait pas parlé du forgeron ni de la femme. Mais si l’eau est un concept métonymique pour l’analogon des phénomènes de reproduction physique, le forgeron et la femme sont bien inclus.e dans le concept au titre de composante aussi essentielle que le caractère liquide de ce qui n’a plus ou pas encore de forme. Il est hors de doute cependant que si le choix de Thalès s’est porté sur « eau » pour désigner l’analogie de la reproduction physique des choses, c’est que son attention était portée sur ce qui fait l’identité des choses successives plutôt que sur ce qui modifie régulièrement cette identité.

Chez Hésiode, le lignage masculin est tout en rupture et en clair-obscur :

  • Il oppose le père au fils et identifie le petit-fils au grand-père (Théogonie).

  • Il ne repose, chez les laboureurs-pasteurs, que sur la piété filiale, bien fragile (Travaux).

Mettre en évidence la continuité naturelle des lignages masculins revient a contrario à les placer du côté de la nature diurne, non-contradictoire (et jusqu’à présent féminine), des choses. Relever le rôle des femmes dans la procréation aurait mis l’accent sur ce qui brise naturellement cette continuité.

Il est possible que Thalès ait pensé que le sperme contenait un « code lignager » le distinguant de tout autre sperme, de même que telle substance métallique contient un code (les proportions du mélange dont elle résulte) qui la distingue de toute autre substance métallique. Pour que ce code ait un sens, il faut qu’il soit actif chez les hommes et inactif chez les femmes : la fille est bien issue du sperme de son père, mais en elle le code lignager se désactive, de sorte qu’en recevant le sperme d’un époux pour en faire un enfant, elle n’en modifie pas le code qui lui est propre. C’est ainsi, et seulement ainsi, qu’un lignage masculin peut avoir un sens naturel. Une Cité consiste de ce point de vue en la réunion de quelques lignages masculins (trois ou quatre) échangeant des femmes pour leur reproduction et des biens pour leur conservation. La logique matrimoniale ne prend ici en compte que le lignage et non le niveau social de ceux qui les composent.

Admettons donc que Thalès ait tenté de renouveler le concept de lignage masculin en imaginant une Cité socialement diversifiée regroupant quelques tribus autour d’intérêts communs, notamment économiques. Les femmes n’y seraient-elles que des valeurs d’échange pour l’alliance reproductive de lignages masculins distincts ?

En fait, cette question n’a pas de sens dans le cadre de la philosophie de Thalès ; on perd là complètement l’analogie avec le métal et le forgeron. La réduction des femmes à une valeur marchande suppose leur dévaluation préalable en tant que femmes. Or Thalès a voulu avant tout débarrasser la nature masculine de sa dimension nocturne, sans pour autant transférer à la nature féminine l’héritage de Nuit. Son monde est essentiellement diurne. La nuit n’est pour Thalès astronome que l’ombre faite par la masse terrestre éclairée par le soleil du côté opposé ; elle est un manque de lumière plutôt qu’une présence obscure. L’éclipse est quant à elle l’interposition de la lune devant le soleil et non Nuit qui vient rompre le pacte qu’elle a conclu avec Jour. La guerre, Éris, n’a pas de valeur : quand elle sera éradiquée chez l’être humain, le monde sera définitivement diurne. Chaos et son lignage doivent être considérés au passé et le présent se tourner vers la lumière du lignage féminin de Gaïa.

Revenons donc au rôle de la femme dans la reproduction du lignage masculin. Du sperme reçu, la femme fait un enfant, un individu à part entière. Ses marges de manœuvre sont importantes, puisqu’elle peut en faire un garçon ou une fille. Au fond, le code lignager ne s’exprime que dans le tempérament de l’individu, entendu comme un alliage métallique doté de certaines propriétés en lien avec les proportions du mélange, propriétés qui se transmettent d’un objet métallique à l’autre fait du même mélange. Le rôle reproductif de la femme est de faire du tempérament de son époux un nouvel individu digne d’entrer dans la Cité, à titre d’homme ou de femme. Ce n’est pas rien et ce n’est pas tout. Chaque femme, en effet, est neutre à l’égard du code lignager masculin ; le tempérament dont elle hérite par son père cesse d’agir en elle, de sorte qu’elle devient capable de s’adapter pleinement au tempérament de son époux. Grâce à cette plasticité, la femme représente l’humanité en tant qu’espèce ; réciproquement, le tempérament masculin, s’il n’est pas neutralisé, fait perdre le sens de l’espèce, le sens de l’humanité. Le rôle des femmes est ainsi de continuellement humaniser leurs époux et leurs fils, enfermés dans leur tempérament lignager, notamment en les introduisant dans la société de leurs pères et de leurs frères, créant du lien social là où il n’y aurait qu’une fragile relation d’intérêt économique.

On le voit, dans la première moitié du – VIe siècle, plus on donne aux hommes, plus on doit accorder aux femmes. L’identité lignagère masculine impose des œillères qui rendent les lignages étrangers les uns aux autres. Aux femmes de créer le lien social, et elles le peuvent parce qu’elles sont l’humanité même.

On se souvient que pour Hésiode, le droit maternel s’étend jusqu’au point où l’enfant accède à la maturité : à l’aptitude à procréer pour la fille, à celle à soutenir une querelle avec son père (et à venger son grand-père) pour le fils. Pour Thalès, dans l’hypothèse où il aurait défendu l’existence de lignages masculins naturels et diurnes (c’est-à-dire stables et tempérés), ces limites sont tout aussi étendues, puisque la responsabilité de la mère s’exerce jusqu’à ce que sa fille engendre et que son fils se marie, c’est-à-dire soit pris en charge par une épouse. La vie des hommes requiert l’œuvre d’humanisation d’une femme, mère ou épouse.

À partir de la seconde moitié du – VIe siècle à Sparte, la capacité d’un garçon à devenir citoyen était garantie par la vertu de sa mère, vertu disciplinaire de beauté et de résistance physique et psychologique au service de la reproduction de la Cité. La conception thalésienne est plus libérale, moins disciplinaire ; elle repose sur un art maternel féminin, fondé sur la culture de certaines vertus humanistes, ce qui implique l’existence d’associations de femmes et de relations entre ces associations à l’échelle de la Grèce. Aristophane reprend ce thème dans Lysistrata, comédie de la grève du sexe, rendue possible par l’union de toutes les associations de femmes de la Grèce. L’idée selon laquelle une culture féminine diurne est nécessaire pour tempérer la culture masculine nocturne semble avoir subsisté dans la pensée collective masculine (sur un mode certes comique) jusqu’à la fin du – Ve siècle.

Thalès, s’il est vrai qu’il a défendu une théorie de la nature diurne des lignages masculins, n’est pas pour autant sorti du modèle généalogique hésiodien. Il a dû faire dépendre leur mise en relation d’une maternité universelle, garantie d’humanisation diurne : le lignage masculin thalésien appartient à l’âge d’or ou à l’âge des héros, son respect de l’autre dépend de la maternité qui l’environne, que seul un « bon » matriarcat peut procurer. Voilà la condition pour obtenir une Cité vertueuse d’hommes vertueux.

L’hypothèse que j’ai testée me semble assez solide. Elle ouvre la voie à l’expropriation pour la femme de l’enfant qu’elle a produit, et, par ce geste inaugural, à un accaparement masculin de l’éducation et de la culture. Mais cette perspective est complètement étrangère à Thalès, qui ne sait pas encore identifier la distinction diurne/nocturne à la distinction masculin/féminin, tant est ancrée la croyance que l’homme est nocturne et la femme diurne. Pour dissiper les ténèbres de son essence, l’homme doit vivre toute sa vie, jeunesse et maturité, dans la lumière d’une femme, mère puis épouse. Une culture masculine ne peut encore se construire qu’adossée à une culture féminine.


Anaximandre était-il féministe ?

C’est encore à Aristote que nous devons notre connaissance d’Anaximandre, élève de Thalès et qui semble lui avoir succédé à la tête de l’école de Milet. Il nous reste quelques fragments de phrases et quelques mots que l’on peut lui attribuer avec certitude, parce qu’ils ont fait l’objet d’une citation (ce qui n’est pas le cas pour Thalès).

Il est certain qu’Anaximandre s’est exprimé, à la suite de Thalès, sur ce d’où provient et où retourne toute chose. Et nous savons qu’il a répondu : « l’Illimité » (Apeiron, au neutre). Toutes les choses qui en sont issues et y retournent « se rendent mutuellement justice et réparent leurs injustices selon l’ordre du temps ». Cette phrase a la forme d’une énigme, qu’il est possible de résoudre à la lumière de la Théogonie d’Hésiode, référence obligatoire pour les enquêtes généalogiques, qu’elles soient théologiques ou métaphysiques.

Chez Hésiode, la relation entre Ouranos, Cronos et Zeus est construite sur le modèle indo-européen du lignage masculin :

  • injustice commise par le père à l’égard du grand-père,

  • reconnaissance mutuelle du grand-père et du fils,

  • réparation par le fils de l’injustice commise par le père à l’égard du grand-père,

  • et ainsi de suite, mais pour Hésiode, cette répétition doit avoir un terme.

Comme nous allons le voir, Anaximandre semble au contraire pleinement assumer cette logique heurtée en 1-0-1-0-… pour en faire une loi historique concernant l’ensemble des choses amenées à l’existence et destinées à en sortir.

Relisons en effet la phrase d’Anaximandre : « les choses se rendent mutuellement justice et réparent leurs injustices selon l’ordre du temps ».

  • « Les choses se rendent mutuellement justice » veut dire qu’elles se reconnaissent les unes les autres pour ce qu’elles sont.

  • « Les choses réparent leurs injustices » veut dire qu’elles commettent des torts que d’autres ou elles-mêmes réparent.

  • « Selon l’ordre du temps » veut dire que les deux processus, ou un seul d’entre eux, sont ordonnés selon le temps. Cela paraît évident pour l’injustice qui précède la réparation, moins pour la reconnaissance mutuelle, puisqu’en général le mutuel est aussi simultané. Mais comme « selon l’ordre du temps » n’enrichit pas le sens de « réparent leurs injustices », l’expression doit aussi être rapportée à « se rendent mutuellement justice ».

  • « Les choses se rendent mutuellement justice selon l’ordre du temps » ne peut s’entendre que comme la reconnaissance de choses qui se succèdent, l’antérieure reconnaissant à l’avance la postérieure et la postérieure reconnaissant a posteriori l’antérieure.

  • « Les choses réparent leurs injustices selon l’ordre du temps » peut alors s’entendre sur la base de la phrase précédente : une chose postérieure reconnaît le tort commis envers une chose antérieure, et répare dans son temps postérieur cette injustice.

  • L’interprétation la plus simple de ce schéma consiste à introduire une troisième chose, contemporaine à la fois de l’antérieure et de la postérieure : cette chose intermédiaire, d’une part a commis une injustice envers la chose antérieure, d’autre part est la cible de la réparation opérée par la chose postérieure.

  • Or la reconnaissance réciproque entre l’antérieure et la postérieure indique qu’au moment de subir le tort, l’antérieure sait qu’elle sera vengée par la postérieure (qui n’existe pas encore), et qu’au moment de se confronter à la chose intermédiaire, la postérieure perçoit le tort commis au passé sur l’antérieure (qui n’existe plus) et prend sur elle de la venger. En somme, la reconnaissance réciproque suppose une identification, sans quoi la vengeance n’en serait pas une : la chose antérieure se satisfait de ce qu’une chose postérieure à elle, à laquelle elle peut s’identifier, la vengera du tort qu’elle a subi, et c’est parce que la chose postérieure s’identifie de son côté à la chose antérieure qu’elle peut se donner le droit de réparer le tort en question.

En généralisant le schéma générationnel masculin d’Hésiode à « toutes les choses », Anaximandre élève au statut de concept métaphysique la « vendetta », le cycle de la vengeance. L'ordre cosmique a pour modèle celui qui a cours dans les sociétés patriarcales sans institution judiciaire.

La cosmologie d’Anaximandre est en l’occurrence assez originale.

  • Chez Hésiode, le monde naît sous la forme d’une quadruple divinité (Chaos, Gaïa, Tartaros, Éros) et il faut attendre la troisième génération (celle de Cronos) pour que les deux générations divines antérieures se figent en un paysage cosmique habité par les générations ultérieures, immortelles ou mortelles : une Terre (Gaïa) surmontée d’un Ciel (Ouranos), couronnée de Hauts-Monts (Ouréa), s’enracinant dans un profond Tartare, et embrassant une mer de Flots salés (Pontos) ; aux tréfonds du Tartare, des Ténèbres profondes, et au-dessus du Ciel, un Ether lumineux, enfin l’alternance de la Nuit et du Jour. Alors que Chaos subsiste au-delà du haut et du bas, de l’avant et de l’après, Gaïa se trouve au centre. À ces éléments structurants du paysage cosmique se sont par ailleurs adjointes la descendance fluviale d’Océan et de Téthys et celle d’Hypérion et Théia : Soleil, Lune et Aurore, qui voyagent sous la voûte ouranienne.

  • Chez Thalès, Chaos et sa descendance nocturne sont confinés à l’origine du monde : ne subsistent désormais que le Jour et le lumineux Ether qui éclairent le cosmos issu de la descendance de Gaïa, paysagée en Terre sphérique au centre du monde, autour de laquelle circulent la Lune, le Soleil et les étoiles fixes et errantes. La relation génétique entre la Terre et le reste du cosmos, telle que la concevait Thalès, ne nous est pas connue, mais il est clair qu’elle s’écarte du modèle hésiodien autant qu’elle s’inspire de la pratique orientale de l’astronomie. Le monde auquel s’intéresse Thalès est en tout cas celui qui lui est actuel, qu’il peut voir sous ses yeux, sous-tendu par un ordre diurne qu’il s’agit de comprendre.

  • Pour Anaximandre, à l’exact opposé de Thalès, le monde est un être nocturne qui est né et qui mourra d’où il est né, « selon la nécessité », sans que son existence n’ait eu de sens, n’ait servi à quelque chose. Étant né et devant mourir, son existence est marquée par une « courbe de vie » caractéristique, qui permet de déterminer son âge.

    • La naissance du cosmos correspond à l’apparition d’une « topologie » élémentaire : la constitution, à partir d’un centre, d’une périphérie. La périphérie se forme à partir de l’Illimité par décantation de l’aérien sous l’impulsion ascendante de la chaleur. Elle se consolide par le transfert des foyers de chaleur du centre à la périphérie : Soleil, le plus éloigné du centre, puis Lune, puis les étoiles fixes et errantes, les plus proches du centre encore limoneux.

    • La mort du cosmos correspond à la disparition de la topologie élémentaire : cela commence par l’absorption par la périphérie de tout ce qui n’est pas exclusivement terre, et se termine par la réintégration de la périphérie dans le centre. La chaleur céleste assèche en effet progressivement le limon, qui se sépare par évaporation en terre et eau animée d’un mouvement du centre vers la périphérie. La terre sera ainsi un jour complètement asséchée, et le ciel une étuve d’air saturé en eau. Celle-ci s’effondrera alors au sein de la terre pour former à nouveau un mélange sans centre ni périphérie, sans topologie élémentaire : l’Illimité.

    • Le monde tel que nous le connaissons est d’âge moyen : l’eau a commencé à s’évaporer mais il reste de nombreuses mers.

Les lecteurices modernes d’Anaximandre ont été fasciné.e.s par quelques phrases qu’il aurait dites sur les êtres vivants. Ce philosophe du – VIe siècle s’y montre en effet transformiste, comme Lamarck et Darwin au XIXe siècle ! Son raisonnement est simple : les animaux, être humain compris, sont adaptés à leur environnement, notamment du point de vue de l’alimentation. Un être humain, avec sa constitution et ses besoins, n’aurait pas pu survivre lorsque la terre était fangeuse, ni quand les mers recouvraient toute la terre (Anaximandre prenait en considération les fossiles d’animaux marins présents dans les montagnes les plus élevées, mais ne les interprétait pas à l’orientale comme la trace d’un « déluge » passé, provoqué par le divin pour détruire les hommes). Ce n’est qu’une fois le niveau de la mer suffisamment bas que certains poissons ont pu développer une aptitude à fouler le sol. L’être humain, comme tous les animaux terrestres, descendent donc des poissons, de poissons qui ont évolué à force de fréquenter la terre ferme. Cette idée n’a apparemment pas beaucoup plu à une population hellénique de plus en plus dépendante pour son alimentation des produits de la mer… Le mal était fait : l’alimentation fera désormais l’objet d’une attention croissante de la part des philosophes, en premier lieu de Pythagore.

Notons encore qu’Anaximandre est célèbre pour avoir établi l’usage du gnomon (horloge solaire avec fonction calendaire) et qu’il l’est aussi pour avoir introduit en Grèce la pratique de la géographie, avant le non moins célèbre Hécatée de Milet, qui a pu être son disciple et qui, en tout cas, a poursuivi son travail. Il a ainsi dressé une carte de la Terre. En quoi pouvait donc bien consister une telle carte ? Des routes, terrestres et maritimes, soulignées par des traits de côte, par des rives fluviales, par des reliefs, jalonnées par des villes ou des temples. En outre des noms de peuples, essaimés çà et là sur la surface de la carte et désignant des domanialités souveraines. Il est possible que le milésien ait tracé sa carte sur le dessus d’un tambour de colonne : trop de témoignages indiquent (sans aucun doute par erreur) que, pour lui, la terre ressemblait à une colonne, sur la face supérieure de laquelle nous habitons. On sait qu’Anaximène, élève d’Anaximandre et contemporain d’Hécatée de Milet, comparait la terre à un plateau de table suspendu entre deux masses d’air… Ce que l’on peut dire, c’est qu’à l’époque, les Grecs commençaient à lier leur conception du monde à la façon qu’ont les géographes de le représenter. Toujours est-il que ce qu’Anaximandre traçait ainsi était le monde saisi dans un présent fugace, un monde présentant cependant toute une gradation de résistances à l’impermanence :

  • les rives, les reliefs, les repères proprement géographiques évoluent lentement, au rythme du monde dans son ensemble ;

  • les aires de domination des peuples se déplacent au gré des frictions frontalières, plus rapidement que ne le font les cours des fleuves ; une vie humaine suffit à saisir quelques évolutions majeures : à l’époque d’Anaximandre, le fait marquant devait être la chute subite de la Lydie, vaincue par les Mèdes après une période de forte expansion ;

  • la propriété foncière (rappelons qu’Anaximandre, à la suite de Thalès, connaissait bien la géométrie égyptienne, relative à la pratique cadastrale, donc aux calculs des surfaces) évolue quant à elle à la vitesse la plus grande : les bornes changent rapidement de place, une parcelle croît au détriment d’une autre et une troisième s’étend en avalant la précédente.

La géographie, révélatrice des différentes durées qui caractérisent le monde que nous habitons ? Anaximandre annoncerait de loin la géographie braudélienne. Elle lui permet surtout de distinguer les plans de conflictualité qui marquent le monde dans son essence : proprement géographique, ethnique et politique.

Venons-en au statut de l’Illimité, « principe de toutes choses ». Les êtres vivants ne dérivent pas de l’Illimité et n’y retournent point : ce dont ils naissent et en quoi ils se corrompent sont les domaines élémentaires (l’eau, l’air, le feu, la terre) dans leur dynamique de distinction et de fusion réciproques. Par contre, c’est bien le monde dans son ensemble et dans sa dynamique élémentaire qui se forme à partir de l’Illimité et qui y retourne.

La nécessité de postuler l’existence de l’Illimité comme substrat du ou des mondes n’a jamais paru évidente aux philosophes des siècles ultérieurs, qui considéraient que la loi de la justice s’appliquant aux choses qui naissent et meurent suffit à assurer la stabilité du monde, puisqu’elle suppose la succession indéfinie, quoique oppositive, des individus au sein de lignages sans début ni fin, ainsi que la coexistence, là encore oppositive et indéfinie, de différents lignages : le modèle convient donc pour un monde unique, statique, sans origine ni fin, caractérisé par les alternances de domination au sein d’un lignage et entre des lignages. Leurs réflexions montrent a contrario que si Anaximandre a placé l’Illimité au principe de toutes choses, c’est bien qu’il considérait le monde comme limité, tant dans l’espace que dans le temps, à l’instar de n’importe quel vivant mortel.

Nous pouvons nous demander si la justice qui donne sa loi aux choses, donne aussi sa loi aux mondes, dans le même sens ou dans un sens différent. Qu’il puisse y avoir une pluralité de mondes dans l’Illimité, rien ne l’exclut, et la plupart des lecteurs directs ou indirects d’Anaximandre ont relevé ce point comme une particularité de sa philosophie. Que ces mondes puissent avoir une relation entre eux, rien par contre ne le confirme. Au contraire, si un monde correspond à la constitution d’un lieu dans l’Illimité, marqué par l’opposition d’un centre et d’une périphérie, on ne voit pas comment deux mondes pourraient être ou entrer en contact. Point donc d’injustice directe commise par un monde sur un autre, et point de reconnaissance réciproque d’un monde antérieur et d’un monde ultérieur. L’Illimité est ce qui lie les mondes entre eux, mais aussi ce qui les sépare. Alors qu’au sein d’un même monde, les choses communiquent entre elles, s’identifient les unes aux autres et agissent les unes sur les autres, au sein de l’Illimité, les mondes sont aveugles les uns aux autres et incapables d’interagir. S’il y a donc une justice qui doit s’appliquer aux mondes, elle n’a rien de cette justice immanente caractéristique de la vendetta ; elle est une justice transcendante, appliquée unilatéralement par le supérieur sur l’inférieur, par l’Illimité sur les mondes.

Les interprètes d’Anaximandre ont de fait reconnu dans l’Illimité les caractères du divin. La loi qui régit les relations entre l’Illimité et les mondes peut s’énoncer ainsi :

  • Les mondes qui naissent n’entament en rien l’Illimité, les mondes qui meurent ne l’alimentent en rien.

  • L’Illimité a la possibilité de susciter l’existence de mondes limités.

  • Ce qui est sans motif ni obligation et qui peut être fait, s’il l’est effectivement, l’est par don gratuit.

La « justice » de l’Illimité à l’égard des mondes se caractérise par le choix du don gratuit plutôt que du non-don. L’existence des mondes procède d’une bienveillance naturelle de l’Illimité à l’égard de ce qui, infiniment fragile, dépend absolument de lui, vertu que l’on peut d’ores et déjà qualifier de « maternelle ». Car l’Illimité est chez Anaximandre semblable à Gaïa et Rhéa n’abandonnant pas leurs enfants (qui les « enveloppent »), et les mondes sont tels les hommes de l’âge d’argent du mythe hésiodien, nourris par leur mère et élevés à l’écart les uns des autres. À cette différence près que les hommes d’argent meurent après être sortis du domaine maternel, tandis que les mondes naissent, grandissent, vieillissent et meurent dans l’habitat (la maison grecque – un foyer entouré d’une clôture – devient chez Anaximandre le modèle du monde conçu comme un centre entouré d’une périphérie) qui leur a été temporairement ménagé par leur « mère ».

Aristote considérait que l’Illimité n’est pas un principe suffisant pour expliquer le monde : comment, éternel et impérissable, créerait-il en son sein du temporaire et du périssable ? Anaximandre, s'il l'avait pu, lui aurait répondu que l'être de l'Illimité n'a pas le même statut que l'être du monde : le premier est complètement indépendant du second, tandis que le second est complètement dépendant du premier. L'être de l'Illimité est absolu, l'être du monde est relatif. Lorsque le monde apparaît au sein de l'Illimité, il lui emprunte son être, pour le lui rendre peu après. Il y a le même rapport entre l'Illimité et le monde qu'entre Socrate et ses pensées. De même qu'il n'y a pas à chercher ailleurs qu'en Socrate l'explication de la production de sa pensée, il n'y a pas à chercher ailleurs que dans l'Illimité l'explication de l'existence du monde. Le monde chez Anaximandre est en effet de l’ordre de l’illusion, de l’apparence passagère, sans poids propre. Son essence claire-obscure en fait un être destiné à naître, à se développer, à régresser et à périr là d’où il est né. L’existence complète du monde est nulle : tout le chemin parcouru est refait en sens inverse, le positif est annulé par le négatif. Cela est dû à la constitution du lieu de cette existence, marquée par l’opposition entre centre et périphérie : quand centre et périphérie se rejoignent, il n’y a plus de lieu. La valeur totale du lieu cosmique est donc nulle au départ et à la fin, mais aussi entre les deux, parce que, pris ensemble, le centre et la périphérie s’annulent. L'existence cosmique ne réclame pas un second principe, elle n’est qu’un mouvement interne de l’Illimité, un mouvement à somme nulle. Moyennant un léger anachronisme (d’un siècle environ), on pourrait dire que, chez Anaximandre, le monde est le songe au masculin d’un esprit maternel transcendant.

Une analogie plutôt transparente peut être établie entre l’Illimité et Gaïa, les domaines élémentaires et la prime descendance de Gaïa, les lignages des êtres intramondains et la descendance plus lointaine de Gaïa. Ce rapprochement permet de confirmer la fonction essentiellement maternelle de l’Illimité à l’égard des mondes limités et de ce qui y naît et meurt. Il permet en outre de vérifier que la masculinisation du monde chez Anaximandre s’accompagne de sa déchéance dans la mortalité et du renforcement de la transcendance du féminin maternel qui l’enveloppe. Pour le philosophe en effet, l’ordre zeusien ne clôt pas le cycle de la souveraineté cosmique : les domaines des différents peuples ne sont jamais figés, ils finissent toujours par disparaître et être remplacés. L’ordre cronien, celui des fleuves, des astres, etc. est plus stable parce que plus géographique, mais il est destiné à évoluer du fait de grands événements cosmiques, comme les tremblements de terre, l’assèchement progressif des mers, etc. L’ordre ouranien, plus stable encore, parce que définissant le topos du centre et de la périphérie à même l’Illimité, est tout de même voué à passer.

Le monde pris dans sa relation à l’Illimité est innocent comme un enfant auprès de sa mère. Dans sa relation à lui-même, il est marqué par le conflit et ne diffère guère de l’homme de l’âge de bronze qui ne naît que pour périr, ce qui se traduit par un état de guerre généralisé. Il s’agit cependant moins de la guerre pour la guerre que d’une justice immanente, la loi de la vendetta, seul fait de culture dont est capable le masculin laissé à lui-même.

Anaximandre a-t-il songé, à la suite de Thalès, au rôle humanisant des femmes pour « suspendre l’histoire » au moins à l’échelle humaine ? Sans doute pas : cela aurait correspondu à un retour complet à Hésiode et au modèle d’Héra capable de freiner Zeus dans son élan souverain. Pas de retour au matriarcat donc, mais la valorisation des vertus dont les femmes font preuve à l’égard de leur progéniture et qu’elles se transmettent par l’enseignement, pour tempérer l’instinct oppositif des hommes qui les pousse les uns contre les autres. En se dotant d’une institution judiciaire vouée à se substituer à la justice privée, la Cité prend l’aspect d’une mère soucieuse du bien-être de tous ses fils. Sans doute Anaximandre a-t-il vu dans la Cité, entité supérieure aux lignages masculins dont elle est composée, la prise en compte par les hommes du féminin qui les transcende et qui les innocente, considérés collectivement. Un peu à la manière de notre République, figurée en jeune mère, innocentant d’avance les citoyens unis autour d’elle et s’ensanglantant pour elle.


La fausse neutralité d’Anaximène

Comme c’est le cas pour Thalès et Anaximandre, nous ne connaissons Anaximène, disciple d’Anaximandre et troisième maître de l’école de Milet, que par Aristote, qui a réussi à mettre la main sur une partie de la bibliothèque de l’école.

Anaximène répond, comme ses prédécesseurs, à la question de ce d’où provient et où retourne toute chose, marque de fabrique de l’école milésienne. Il aurait répondu : « de l’air ». Cette réponse a fait couler beaucoup d’encre : Anaximène revient-il à Thalès parce qu’il ne veut pas suivre le chemin d’Anaximandre ? L’affirmer serait plaquer le modèle hésiodien du lignage masculin sur la triade des sages : identification réciproque de Thalès et d’Anaximène, tort d’Anaximandre envers Thalès, réparation par Anaximène de ce tort.

L’air chez Anaximène a-t-il la même valeur séminale que l’eau chez Thalès ? En fait Anaximène opère un transfert du registre de la sexualité reproductive à celui de l’alimentation conservatrice. L’âme du vivant (le souffle vital, le pneuma) est faite d’air, elle environne le corps et lui assure, par le biais de la respiration, un soutien fondamental et permanent. Le respirer appartient au registre alimentaire. Pour la conservation de l’individu, il prime sur le boire et sur le manger. Les déesses et les dieux bénéficient de l’air le plus fortifiant pour le soutien de leur corps, lui-même aérien. Avec l’air, on démasculinise le premier principe (ce n’est plus le sperme mais l’âme qui lie les individus entre eux, âme dont sont dotées tous les êtres vivants, mâles et femelles), et de surcroît on ne quitte pas le domaine général de la maternité : le nourrissement n’est que la suite naturelle de la création maternelle. Tout cela prévient sérieusement contre un rapprochement trop rapide de sa philosophie avec celle de Thalès.

C’est le doxographe Aétius (vers 100) qui nous a transmis la seule phrase sûre qui nous reste d’Anaximène : « De même que notre âme, qui est d’air, nous soutient, de même le souffle (pneuma) et l’air enveloppent la totalité du monde ». Ce brutal changement d’échelle nous fait passer de Thalès à Anaximandre. De nombreux témoignages convergent pour dire qu’Anaximène a identifié l’Illimité d’Anaximandre à l’air. Et cette identification semble profonde. En lui-même, l’air est invisible, mais parce qu’il est constamment en mouvement, il subit localement des surpressions et des détentes ou « relâchements ». Les relâchements augmentent sa température locale, les surpressions la baissent au contraire. Au-delà d’un certain seuil, l’air change de forme : dans le relâchement, l’air devient feu, dans la surpression l’air devient eau puis terre. De là naissent toutes les choses, dont la durée de vie varie en fonction de leur adaptation à leur environnement : les êtres divins ont la vie la plus longue, car leur corps n’est pas distinct de leur âme, mais un souffle plus fort qu’eux peut toujours se lever et les emporter ; les autres êtres vivants, nés du mélange des quatre éléments, sont voués à y retourner. Quant au monde lui-même, il est voué à retourner à la forme normale de l’air, dès que les conditions qui ont permis son émergence locale disparaîtront, ce qui est inévitable du fait de la mobilité aérienne native. Le rapprochement avec Anaximandre est évident. Anaximène, c’est Anaximandre qui aurait fait le choix, plutôt que d’un Illimité transcendant, d’un illimité immanent, seulement caractérisé par sa mobilité et sa médiété en termes de température. Le changement d’approche est minime, mais suffisant cependant pour éloigner les deux philosophes.

En premier lieu, le rapport de l’Illimité au monde était chez Anaximandre de l’ordre du rapport du réel à l’illusion, du fait du caractère transcendant de l’Illimité. Ce ne peut plus être le cas chez Anaximène, et pourtant les surpressions et les détentes locales s’annulent bien les unes les autres en une moyenne qui donne à l’air sa forme normale. La contrariété est en fait pour Anaximène constitutive d’une partie « anormale » et non plus « illusoire » de la réalité, de ce qui a franchi le seuil de la transformation en feu, en eau et en terre. L’anormalité est mineure par rapport à la norme : elle est toujours localisée et en quelque sorte neutralisée dans l’infini aérien. Mais les êtres humains sont le fruit d’une telle anormalité locale, et vivent de la contrariété du tendu et du détendu, du froid et du chaud.

Il n’est pas inutile de retracer ici les grandes lignes de la cosmologie d’Anaximène. Pour lui, l’Illimité est une masse d’air infinie agitée de mouvements plus ou moins tourbillonnaires. Notre monde s’est créé à l’occasion d’un mouvement local singulier des courants aériens adoptant la figure d’une sphère en rotation emprisonnant de l’air en son sein et le coupant de l’air extérieur. Au gré de la rotation de la sphère venteuse, l’air intérieur a vu augmenter le différentiel de sa densité : se détendant aux pôles et se comprimant en un disque central horizontal (comme le plateau d’une table), à peu près orthogonal à l’axe vertical des pôles. Franchissant ses seuils caractéristiques, l’air détendu s’enflamme et l’air comprimé se transforme en eau et en terre. Le système n’est cependant pas stable : le disque terreux et aquatique subit la pression de l’air au-dessus et au-dessous de lui, il en perd des morceaux, éjectés dans la haute atmosphère et qui s’enflamment. Seuls ceux qui ont la forme de disques (soleil, lune, planètes et étoiles fixes) se maintiennent tant bien que mal, simplement emportés par la rotation du vent sphérique. Anaximène ne nous éclaire pas vraiment sur la fin du monde, mais on peut imaginer qu’elle intervient régulièrement par le brusque bris du disque de terre et sa lente reconstitution, et plus définitivement par une violente bourrasque de la masse d’air universelle, dispersant la sphère venteuse et rétablissant une densité moyenne, terre, eau et feu retournant à la forme normale de l’air.

En second lieu, la transcendance de l’Illimité chez Anaximandre lui permettait de l’identifier à une mère positive (Gaïa dans la terminologie hésiodienne) entourant de soins son enfant, de sa naissance à sa mort, enfant mâle dont la masculinité s’exprime au niveau de la conflictualité de son « organisme », notamment celle qui marque les lignages humains masculins, dont la négativité n’est tempérée que par un culte à la Mère transcendante rendu par l’intermédiaire de l’institution de la Cité, de ses lois et de ses tribunaux. L’immanence de l’air chez Anaximène l’oblige à faire reculer la limite du masculin et du féminin :

  • l’illimité aérien est mère nourricière de toute chose, toujours selon la référence à Gaïa,

  • la sphère venteuse qui crée les conditions pour une transgression locale des normes aériennes, est à la fois un rempart qui protège cette transgression contre l’air extérieur et un cadre au conflit des contraires, du tendu et du détendu, de la terre et du feu : elle figure non plus l’enfant mâle de Gaïa, mais Héra dans son rapport à la souveraineté masculine faite d’oppositions générationnelles, Héra capable de tempérer un vainqueur et de le faire agir au service de l’ordre qu’il a établi plutôt que pour l’expansion de son propre domaine,

  • le masculin se tient au sein de la sphère venteuse, marqué par la contrariété du dense et du rare, du froid et du chaud.

Anaximène, ramené à son astronomie et à sa psychologie, pourrait être considéré comme un philosophe « neutraliste », ne parlant que de choses et d’âmes indépendamment de leur identité de genre. Ce n’est cependant pas le cas, du fait des modèles qu’il reconduit en les enrichissant.

  • Anaximène prolonge le geste de Thalès en réduisant la maternité à un statut purement nourricier, ce qui revient à exproprier les femmes de la reproduction au sens strict, et prépare l’appropriation de cette dernière par le sexe masculin.

  • Anaximène prolonge le geste commun de Thalès et d’Anaximandre à l’égard des épouses, renouant au passage avec la figure hésiodienne de Héra, et faisant de celles-ci les vectrices de l’ouverture des lignages masculins les uns aux autres, donc des relations sociales interfamiliales, sur fond de culture féminine panhellénique.


Conclusion

Hésiode ne concevait pas la société des hommes sans les figures de la mère, de la concubine et de l’épouse. Il reconnaissait que sans ces trois fonctions féminines, les hommes laissés à eux-mêmes sombreraient dans la démesure.

L’école de Milet considère à son tour comme indispensables à la société des hommes les fonctions féminines liées aux figures de la mère et de l’épouse. La concubine, porteuse chez Hésiode des vertus indispensables au citoyen dans la vie publique, a cependant disparu, signe que les hommes du – VIe siècle se sont appropriés, en mettant en valeur les hommes sages, ce qui un siècle plus tôt était volontiers attribué à l’influence féminine. Il est tout à fait probable que la philosophie s’est développée parallèlement aux associations de femmes plutôt qu’en lien avec elles. Reconnues nécessaires, leur rôle reste valorisé pour la transmission de l’art de concevoir, de faire grandir un enfant, d’accoucher, de le nourrir, de lui donner une éducation formatrice, puis de l’art de séduire les hommes, de les lier à d’autres hommes. Les femmes sont encore considérées comme nécessaires à la paix sociale, mais plus par leur effort pour tempérer l’esprit belliciste des hommes, que par une culture collective du discours qu’elles mettraient en œuvre pour les réduire au silence. Qu’elles puissent s’associer pour développer leur culture, notamment les compétences en économie privée, ne pose pas problème, mais elles ne peuvent plus imposer leurs valeurs aux hommes, dès lors que les hommes se les sont appropriées et prétendent en parler mieux qu’elles ne le font. L’institution de la Cité isonomique (égalitaire en termes de droit), dont les dispositions constitutionnelles mettent en avant pacification, égalisation, protection, approvisionnement d’un côté, prudence, justice, etc. de l’autre, représente à cette époque le point d’orgue de cette appropriation de la culture féminine. Alors qu’Hésiode reconnaissait aux femmes, en la personne de Pandore, un pouvoir réel sur les hommes, on ne trouve plus, chez les trois sages milésiens, aucune allusion allant en ce sens : c’est la Cité qui intéresse désormais les philosophes, Cité dépositaire des vertus propres à Gaïa et à Héra, en même temps que des vertus apportées par Métis, Thémis, etc. à Zeus.

En ce qui concerne l’équilibre des genres, l’école de Milet semble s’être engagée assez timidement dans une voie « neutraliste », celle qu’on qualifie aujourd’hui de « mécanique » (mécanique céleste, transformations élémentaires). Cette timide neutralité voile un découpage du monde selon le genre dominant : alors que le monde se masculinise, ce qui le rend possible se féminise. Nous verrons que cette position encore favorable aux femmes ne tiendra pas longtemps : le neutre (le Un) va rapidement récupérer tous les droits du genre féminin. Ce sera l’œuvre principale des Éléates au – VIe siècle et au – Ve siècle, préparés pour cela par Pythagore et son école.

dimanche 26 février 2023

Sexe, genre et philosophie #2 Hésiode (2) Le genre et le sexe de l’humanité


 

Références :

Hésiode (vers – 720, vers – 650), Théogonie – Les Travaux et les Jours – Le bouclier, traduction Paul Mazon, Les Belles lettres, 1928

Hésiode, Théogonie, traduction Annie Bonnafé, Rivages, 1993

Anonyme, Enuma elish (vers – 1200) : traduction française de très bonne qualité, proposée par le Service Diocésain de la Formation Permanente du Diocèse d'Arras

Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, La Grèce ancienne 1. Du mythe à la raison, Seuil, 1990


Articles cités :

Enheduanna – 'Inanna et Ebih' – traduction gnathaena.blogspot.com 2016

La religion grecque était-elle masculine ? gnathaena.blogspot.com 2018

Sexe, genre et philosophie #1 gnathaena.blogspot.com 2022


L’humanité introuvable ?

La Théogonie, comme son nom l’indique, ne concerne pas a priori l’humanité. Elle n’y est, en l’occurrence, explicitement mentionnée qu’à propos de la querelle opposant Zeus à Prométhée, qui, sous son règne, prend le parti des êtres humains contre lui, après l’avoir soutenu contre son père, le Titan Japet, lors de la grande guerre des dieux.

Les Travaux et les Jours, à l’inverse, ne parlent de divinités qu’incidemment et se concentrent sur l’humain. Les deux poèmes ont en commun le récit de la querelle susmentionnée, en proposant deux versions similaires en taille (vv 535-616 pour la Théogonie, vv 42-105 pour les Travaux). Le « mythe des races » (vv 106-201) est le passage des Travaux qui s’attarde le plus sur la nature de l’être humain. Il s’agit d’un texte hautement polysémique, comme l’a bien montré J-P Vernant, en 1960, dans son article Le mythe hésiodique des races – Essai d’analyse structurale. Le motif du chant est le conflit judiciaire entre l’auteur et son frère Persès, qui, lors du décès de leur père, a corrompu les rois-juges (les membres du collège aristocratique des juges) pour s’emparer de la meilleure part de l’héritage (consistant en parcelles de terres cultivables). Les Travaux et les Jours s’adressent à Persès autant qu’aux rois-juges ; ils visent à les éclairer sur le sens véritable de leur (mauvaise) action et à les amener à se corriger, et cela au moyen du mythe des races qui expose pour chaque fonction sociale (roi-juge, guerrier, laboureur-pasteur) son bon et son mauvais côtés : les rois-juges relèvent de l’âge d’or (bon côté) et de l’âge d’argent (mauvais côté), les guerriers de l’âge de bronze (mauvais côté) et de l’âge des héros (bon côté), et les agriculteurs de l’âge de fer (fer I pour le bon côté, fer II pour le mauvais côté). On comprend qu’Hésiode se considère comme appartenant à l’âge de fer I, tandis qu’il assigne Persès à l’âge de fer II et les rois-juges corrompus à l’âge d’argent. Le poète a ainsi conçu son mythe des races de façon à « universaliser » une situation pratique singulière (mais dans l’air du temps selon lui). Est-ce à dire que ce mythe, ou en tout cas la version hésiodienne de ce mythe, ne consisterait qu’en une leçon de morale politique qui ne dirait rien de sérieux sur l’origine de l’être humain ? La généalogie humaine serait-elle dès lors absente de l’ensemble de l’œuvre d’Hésiode ?

Si l’être humain est sans généalogie, c’est qu’il n’a pas d’essence (car ce qui est doté d’essence est, chez Hésiode, ce dont on peut donner la généalogie, ascendante et descendante) et s’il n’a pas d’essence, c’est qu’il est une créature servile, comme l’être humain de l’Enuma elish, créé par Marduk pour que les dieux et les déesses puissent se dispenser de tout travail, seulement capable d’apprendre à satisfaire leurs désirs. De nombreux indices laissent cependant penser que son statut, pour Hésiode, n’est pas celui d’un esclave, mais au contraire d’un être libre a priori, aussi libre en tout cas que peuvent l’être les enfants de Gaïa. Pour découvrir sa généalogie, il faut sans doute relire la Théogonie, où sont retracées les origines de tout ce qui est pourvu d’essence (les déesses et les dieux en premier lieu), à la lumière du mythe des races contenu dans les Travaux.

Notons au préalable que les Travaux sont un discours d’homme (Hésiode) à hommes (Persès et les rois-juges), et que voulant raconter l’histoire de l’humanité, Hésiode évoque uniquement celle de sa moitié de sexe masculin. Et de fait, les trois fonctions sociales de la culture indo-européenne mises en avant par G. Dumézil (rois-juges, guerriers, laboureurs-pasteurs) concernent l’activité des hommes et non celle des femmes.

C’est le mythe de Pandore, commun à la Théogonie et aux Travaux, conclusion du conflit entre Zeus et Prométhée, qui nous permettra de reconstituer la généalogie propre aux femmes.


Mortels et Immortels

L’être humain est mortel et l’être divin est immortel, voilà une distinction qui paraît aller de soi, mais qui manque d’exactitude et peut être source d’erreur dans la lecture d’Hésiode. En fait, les hellénistes considèrent que cette distinction est particulièrement appropriée à la religion grecque, parce que celle-ci est structurée autour de la triade du divin, de l’humain et de l’animal-nourriture, triade où chaque terme s’oppose aux deux autres ; le divin se distingue de l’humain et de l’animal-nourriture par l’immortalité : si un être est immortel, alors il est nécessairement divin. Mais la réciproque est fausse : si un être est divin, il n’est pas nécessairement immortel. Comment cette nuance se traduit-elle dans la Théogonie ?

Une première évidence s’impose : les descendantes de Chaos et de Gaïa sont toutes immortelles. Pour Hésiode, la culture est fondée sur la nature, et la nature est féminine, donc le fondement de la culture est féminin, que celle-ci soit détenue par le sexe féminin ou par le sexe masculin. Les déesses, expression de la richesse de la créativité féminine de la nature (Chaos et Gaïa comprises), sont aussi immortelles que sont stables les fondements naturels de la culture.

Gaïa, s’accouplant avec Ouranos, après avoir enfanté les Titans immortels, donne naissance aux trois Cyclopes et aux trois Cent-bras. Lors de la grande guerre des dieux, les Cyclopes offrent la foudre à Zeus, et les Cent-bras tout simplement leurs bras, ce qu’ils ne font pas uniquement pour se venger du fait que les Titans, leurs frères, les ont relégués dans le Tartare. Les Cent-bras obtiennent de Zeus une rétribution significative : le nectar et l’ambroisie qui assurent l’immortalité et dont le don est le monopole du souverain divin. On comprend que, nés mortels, ils attendaient de leur frère Cronos qu’il les rende immortels et qu’un refus de celui-ci a provoqué leur ralliement à son fils. Quant aux Cyclopes, Hésiode ne les évoque plus une fois la foudre donnée, comme s’ils avaient disparu. C’est qu’ils sont devenus la foudre elle-même, ainsi que le savoir technique qui lui est lié. Il faut en l’occurrence entendre par « arme » quelque chose qui s’étend de sa puissance à son port, de son maniement à sa maîtrise : qui la possède sait simultanément s’en servir à la perfection. Elle est une énergie douée d’une âme au service de son possesseur. Or les Cyclopes ne sont pas simplement devenus une arme pour Zeus, ils sont devenus son arme suprême. Leur immortalité est en quelque sorte garantie par la performance inégalable de la foudre. Dès le – XXIIIe siècle en Mésopotamie, les armes divines étaient considérées comme des divinités à part entière, mais soumises à la volonté du dieu ou de la déesse qui les détenaient. Je renvoie ici à mon article sur Enheduanna et son poème Inanna et Ebih, dont j’offre une traduction inédite. Il est donc avéré que, parmi les premiers enfants à qui Gaïa donne naissance, deux fratries sont mortelles et accèdent à l’immortalité par un don ou une appropriation de Zeus. L’immortalité ne fait que polariser l’espace du divin, qui se partage entre un divin par excellence, immortel, et un divin mortel toujours en quête d’immortalité.

La mortalité n’a en elle-même d’autre signification que de signaler les êtres divins inférieurs – tous de sexe masculin. Chez Hésiode, les êtres mortels sont ceux qui courent le risque de disparaître sans laisser de trace, de partir en fumée. Pour eux, le meilleur des sorts est d’acquérir l’immortalité personnelle, mais seuls les Cent-bras semblent en avoir bénéficié. Par défaut, l’immortalité fonctionnelle (comme celle des Cyclopes) reste très enviable, sauf si elle implique d’être mis à mort et empêché in extremis de mourir effectivement (c’est ainsi que les dragons deviennent souvent des armes moyennant dépeçage et maintien « en vie » d’une dent, d’une vésicule de poison, etc.). Le sort le pire reste la mort comme disparition. Aucune de ces destinées n’est écrite d’avance dans la nature des êtres mortels, mais leur nature implique que l’une de ces destinées advienne un jour ou l’autre. Les Géants par exemple, qui sont nés de Gaïa par le sperme d’Ouranos à la suite de la castration de ce dernier par Cronos, ont voulu forcer le destin en s’emparant du nectar et de l’ambroisie ; ils ont obtenu la mort collective, foudroyés par Zeus, ne laissant derrière eux aucuns restes, aucunes cendres, que puisse conserver une urne ou un tombeau.


La mortalité humaine

Les hommes, en tant qu’êtres mortels, semblent ne pas différer en nature des Cent-bras, des Cyclopes ou des Géants. Pourtant, alors que ces derniers ou bien accèdent à l’immortalité désirée, ou bien sont détruits à jamais, l’être humain, quant à lui, apparaît et disparaît pour réapparaître et disparaître à nouveau. Examinons comment le mythe des races exprime ce rapport particulier de l’homme à la mort.

La race d’or apparaît sous le règne de Cronos. Elle vit d’une vie idéale, toujours jeune, sans souci ni peine. Or l’absence de souci relève moins de la souveraineté établie de Cronos que de celle de Zeus. Et de fait, la race d’or semble avoir placé son *kred (1) dans Thémis, dans la justice qui maintient la paix. Lors de la grande guerre des dieux, elle prend logiquement le parti du fils contre son père. Fondamentalement pacifique, elle ne participe pas à la guerre en tant que telle et n’est donc pas détruite par les Titans. Destinée à passer, elle s’éteint doucement, emportée par un premier et dernier sommeil, car elle meurt moins qu’elle ne s’endort. Je reviendrai sur la parenté entre Hypnos et Thanatos. Zeus reconnaissant permet qu’elle s’éveille à nouveau, mais moyennant une transmutation, un changement de statut. Ces hommes dans la verdeur de la jeunesse deviennent des « démons épichtoniens », êtres divins purement fonctionnels, « endormis-éveillés » invisibles, dont la fonction consiste à juger les rois-juges des races ultérieures (d’argent, des héros et de fer I et II, car la race de bronze n’en dispose pas), favorisant les bons rois-juges et condamnant dès cette vie les mauvais rois-juges. La race d’or illustre ainsi une première forme de mort, une mort-sommeil, susceptible, moyennant transformation (en « surmoi royal »), d’être annulée, moins dans son principe (la dormition) que dans sa fin (l’inconscience profonde, renversée en surconscience appliquée à la conscience des rois). La parenté de la mort non violente des saints chrétiens avec la mort de la race d’or est évidente : on lira avantageusement la Légende dorée de Voragine pour s’en convaincre. Le statut d’endormi-éveillé n’est pas sans rappeler en outre le statut du Bouddha et des bodhisattvas. Le fond indo-européen de ce thème paraît clair.

(1) sur le *kred, voir mes articles sur Benveniste et son Vocabulaire des institutions indo-européennes

La race d’argent s’oppose à la race d’or par un caractère distinctif simple : alors que la race d’or est jovienne en pays cronien, la race d’argent est cronienne en pays jovien. Tout comme Cronos a vécu une très longue enfance dans le sein de Gaïa et n’a vu la lumière du jour que pour avoir été sacrilège envers Ouranos et pour se voir charger d’une malédiction, la race d’argent, « pendant cent ans, grandissait en jouant auprès de sa digne mère, l’âme toute puérile, dans sa maison », et « quand, croissant avec l’âge, elle atteignait le terme qui marque l’entrée de l’adolescence, elle vivait peu de temps, et, par sa folie, souffrait mille peines ». Les hommes d’argent « ne savaient pas s’abstenir entre eux d’une folle démesure », ils n’avaient pas mis leur *kred en Thémis. Et de surcroît « ils refusaient d’offrir un culte aux Immortels ou de sacrifier aux saints autels des Bienheureux, selon la loi des hommes qui se sont donnés des demeures ». Injustice et impiété opposent autant les hommes d’argent aux hommes d’or (ce sont eux, les « Bienheureux aux saints autels ») qu’elles les rapprochent du modèle cronien de la souveraineté. Zeus, dont ils ont provoqué l’ire, « les ensevelit », c’est-à-dire les met au tombeau. Le parallèle avec Cronos, enfermé aux portes du Tartare, joue encore. Et de même que Cronos ne peut être détruit, mais seulement repoussé aux marges extrêmes de la vaste scène que constitue le monde, les hommes d’argent subissent, comme les hommes d’or, une transmutation fonctionnelle qui, contrairement à ces derniers, les cantonne sous terre. Après leur mise au tombeau, « ils devinrent ceux que les mortels appellent les Bienheureux des Enfers, démons hypochtoniens, mais que quelque honneur accompagne encore ». Invisibles refoulés-revenants, leur fonction est désormais de guider les morts vers les portes de l’Enfer. La race d’argent illustre une seconde forme de mort, parente négative de la première, une mort-mise au tombeau, susceptible, moyennant transformation (en « guide des âmes », être purement fonctionnel), d’être annulée, encore une fois moins dans son principe (la mise au tombeau) que dans sa fin (le refoulement dans la nuit de l’histoire, renversé en retour lumineux mis au service du trépas des races humaines ultérieures). La fonction d’intermédiaire psychopompe étant partout très répandue, l’héritage indo-européen ne fait ici pas de doute (ce n’est pas sur ce point que la culture égyptienne, où cette fonction est pourtant centrale, a influencé la culture grecque).

Hésiode en vient ensuite aux races de bronze et des héros, qui assument la fonction guerrière. Sans utilité directe pour sa démonstration, cette partie du poème permet d’appréhender, dans leur ensemble, les façons de mourir de l’être humain (de sexe masculin), car on meurt, chez Hésiode, « comme » on a vécu, et notamment selon la fonction sociale que l’on exerce. Dans une société de « caste », il n’y a pas égalité devant la mort ; il en va encore ainsi en Grèce dans les oligarchies du – VIIe siècle.

Alors que les races d’or et d’argent représentent la jeunesse, celles de bronze et des héros représentent l’âge mûr. Et de même que la race d’or semble avoir surgi des entrailles de la Terre dans sa jeunesse la plus « verte », c’est-à-dire l’adolescence, la race de bronze naît adulte, jaillissant toute cuirassée des troncs du frêne (les nymphes des frênes sont leurs mères). Quant à la race d’argent et à la race des héros, l’adolescence pour la première, l’âge adulte pour la seconde sont des termes que l’on n’atteint pas sans disparaître : elles vivent l’essentiel de leur vie dans la pré-adolescence pour la première, dans la pré-maturité pour la seconde. Le vieillissement, entendu comme le fait d’user sa vie jusqu’à en mourir, est le propre des hommes de l’âge de fer : seuls les laboureurs usent leur vie à travailler sans relâche la terre. Le fer I diffère du fer II en ce que, dans le premier, la vie est un vieillissement progressif à partir de l’état qui est le plus proche du grand âge, tout en s’en distinguant fondamentalement, celui de petit enfant (les Grecs aiment rapprocher la vieillesse avancée et la prime enfance : mimiques, difficultés à s’exprimer, etc.), et que, dans le second, la vie est vieille dès la naissance : « ce sera le moment où ils naîtront avec les tempes blanches ».

La distinction des races, qui recoupe une distinction des fonctions sociales, se complexifie encore en recoupant celle des âges de la vie, sachant que par ailleurs, pour les races s’assemblent en couples, dont l’une en représente l’aspect stable et positif, l’autre l’aspect instable et négatif. Chez Hésiode, l’homme ne se définit donc pas comme un être qui parcourt successivement tous les âges de la vie : un tel être ne se trouve nulle part, dans aucune race, il n’est que la synthèse abstraite de toutes les races prises ensemble. Semblablement la société ne forme un tout comprenant rois-juges, guerriers et laboureurs, que dans cette même synthèse abstraite. Or le monde d’Hésiode n’est synthétique que du point de vue du poète, seul à pouvoir prendre du recul et à lier ce qui est en réalité séparé. Toucher du doigt son monde réel revient paradoxalement à abandonner cette vision synthétique (qui sera celle de la philosophie) et accepter les fractures qui séparent les hommes d’eux-mêmes. Chaque race a sa manière de mourir, et il n’est pas trace, dans les Travaux, d’une mort qui emporterait l’être humain au terme de son parcours des âges de la vie : mourir comme un vieux, ce n’est ni mourir comme un jeune, ni mourir comme un adulte, ni mourir « naturellement », c’est mourir en vieil homme, en homme de la race de fer, en homme usé.

La race de bronze est à la race des héros ce que la race d’argent est à la race d’or. Elle est marquée d’un signe négatif, perceptible dans les mythes afférents répertoriés par J-P Vernant, notamment celui de la fondation de Thèbes par la semaille de dents de dragons dans un champ labouré à cet effet, dont jaillissent des guerriers en armes qui s’entre-tuent à peine sortis de terre, jusqu’à ce qu’enfin cinq survivants mettent leur force au service du roi Cadmos, en bâtissant les fortifications de la ville. Chez Hésiode, ne disposant pas d’un roi fondateur pour canaliser leur brutalité, les hommes de la race de bronze « succombèrent sous leurs propres bras et partirent pour le séjour moisi de l’Hadès frissonnant, sans laisser de nom sur la terre ». « Le noir Trépas les prit, pour effrayants qu’ils fussent, et ils quittèrent l’éclatante lumière du soleil ». Le suicide collectif que représente la guerre pour la guerre est ici condamné, autant que les phratries guerrières qui cultivent un virilisme pur. La race de bronze illustre une troisième forme de mort, opposée aux deux premières, une mort choisie, une auto-destruction dans les formes de l’art inné de la guerre. Tel est le Trépas, l’expression paradoxale de l’accomplissement de ce qui naît pour périr. Il s’agit là sans nul doute d’une originalité d’Hésiode : penser le temporaire, l’accident. Innovation dont se souviendront les philosophes milésiens du – VIe siècle.

À la race de bronze, race de guerriers sans roi, s’oppose la race des héros, guerriers rassemblés autour de valeurs royales, c’est-à-dire de valeurs féminines (justice, droit, etc.). Contrairement aux autres, la race des héros nous est bien connue : elle réunit tous les guerriers qui combattirent autour de Thèbes et de Troie. Leur société guerrière est une société d’honneur, où les guerres sont décidées et les butins partagés selon des règles qui placent le mérite à la première place. La mort, au sens de Trépas, cette mort qui fait disparaître, règne aussi bien sur la race des héros que sur la race de bronze : la plupart des héros, comme les hommes de bronze, ne vivent que pour mourir. Mais « à d’autres, Zeus, fils de Cronos et père des dieux, a donné une existence et une demeure éloignées des hommes, en les établissant aux confins de la terre. C’est là qu’ils habitent, le cœur libre de soucis, dans les Îles des Bienheureux, aux bords des tourbillons profonds de l’Océan, héros fortunés, pour qui le sol fécond porte trois fois l’an une florissante et douce récolte ». Ces héros, choisis pour leur respect tout particulier des valeurs royales, mais aussi, ce qui va ensemble, pour leur capacité à résister aux accès de fureur belliqueuse, semblent devoir revivre après leur mort la vie des hommes de la race d’or. Zeus annule ainsi le Trépas, annulation dont la contrepartie est le transport dans l’archipel des Bienheureux. Les héros illustrent une quatrième forme de mort, une mort par trépas qui admet l’exception d’une résurrection aux confins de la surface de la Terre. Certes ils restent des hommes et n’accèdent pas à l’immortalité, personnelle ou fonctionnelle, mais, vivant dans les conditions de vie très favorables propres aux enfants directs de Gaïa, leur vie d’hommes adultes en bonne santé n’a aucune raison de cesser. Intermédiaire entre la transmutation et la disparition, le transport aux confins est la forme de mort d’une essence périssable qui s’est recueillie en un noyau capable de se survivre (surtout à travers le chant des aèdes…). Cette forme de mort est typique des conceptions indo-européennes de la mort des guerriers (cf. le cheval à trois paires de pattes chez les Germains, par exemple, qui conduit les héros morts vers le pays des guerriers bienheureux).

Du point de vue de la mort, il y a deux destinées de fer, la disparition « instantanée » (par la main de Zeus : c’est ainsi que finit la race de fer II), la disparition « inexorable » quoique plus ou moins lente (sans intervention de Zeus : c’est ainsi que finit la race de fer I). Pour comprendre ce qui fait la différence entre ces deux disparitions, revenons sur les morts des autres races :

  • la race d’or, transmutée en démons « de surface », fait l’objet d’un culte royal, celui des Bienheureux « aux saints autels » ;

  • la race d’argent, transmutée en démons « du sous-sol », est honorée lors des cérémonies funéraires privées des familles patriciennes ;

  • la race de bronze, disparue instantanément dans l’Hadès, n’a pas « laissé de nom sur la terre » ;

  • la race des héros se divise entre ceux qui connaissent le sort de la race de bronze et ceux qui sont transportés dans les îles des Bienheureux, dont la mémoire est célébrée dans les chants des aèdes.

Laisser une trace dans la mémoire cultuelle et culturelle ou ne pas en laisser, tel semble être le critère qui départage ceux qui sont voués à l’Hadès et ceux qui y échappent. Or entre la race de fer I, dont la vie est faite de « biens payés par des maux », et la race de fer II, dont la vie est faite de maux payés par des maux, la différence du point de vue de la mémoire tient à l’existence ou non de la piété filiale. Un laboureur n’échappe temporairement au Trépas que par la piété de son fils, qui prendra sa place et l’honorera d’avoir maintenu son domaine en état de saines culture et pâture. Or cet expédient est fragile, car dès la présence de deux fils (comme Hésiode et son frère) apparaît le risque d’impiété, en lien avec l’inévitable division du domaine ou avec la spoliation de l’un des fils par son frère. Les hommes de fer I comme les hommes de fer II finiront oubliés, mais les premiers auront laissé une trace de leur passage, légèrement persistante, sans jamais atteindre le statut de référence cultuelle et culturelle collective. L’homme de fer est marqué par l’usure, comme l’homme de bronze et le héros le sont par la guerre. Et de même que le héros parvient à tempérer la guerre pour la guerre par la culture des vertus souveraines (mérite, justice), l’homme de fer I tempère l’usure pour l’usure par la culture de la conservation du patrimoine et de la piété filiale. Hésiode distingue en l’occurrence deux usures comme, dans l’introduction des Travaux, il distingue deux luttes. La bonne lutte est l’émulation dans la concurrence, et la mauvaise lutte vise la destruction des protagonistes. De même, la bonne usure est celle qui est liée au travail, qui use mais qui enrichit à proportion de l’usure. La mauvaise usure est celle qui est liée aux fausses promesses, aux trahisons, aux voltes-faces : sources de soucis usants, que ne compense qu’un espoir de gain inatteignable en réalité. L’homme de fer illustre une cinquième forme de mort, la mort par usure, usure du corps et usure de l’âme, qui se prolongent en usure du nom lignager. Cette cinquième mort, dans sa radicalité (celle de l’homme de fer II) ne se distingue pas dans ses conséquences de celle de la race de bronze : la perte du nom et la relégation au plus profond de l’Hadès. Mais alors que certains héros échappent à cette mort grâce à Zeus, les hommes de fer I ne peuvent que temporiser leur relégation, par les rites funéraires domestiques, sans l’aide de Zeus et avec le seul et fragile appui de leur descendance. Cette cinquième forme de mort est le fonds commun des cultures funéraires qui donnent une place minimale aux lignages non aristocratiques, très commune au début du premier millénaire avant notre ère, y compris chez les Indo-européens.

Relire les Travaux sous l’angle de la mortalité humaine est troublant : on n’y trouve aucune assise à cette pensée que l’on considère aujourd’hui comme un lieu commun, d’après laquelle les êtres humains se rejoignent, malgré leur différence sociale, dans la mort, sorte de fondement naturel de l’égalité entre les individus. On y lit la mort plurielle de l’homme, être passager renouvelable, distingué de lui-même par la fonction sociale (rois-juges, guerriers, agriculteurs-pasteurs) et par l’âge (jeunesse, âge adulte, vieillesse), mort marquée par un signe négatif ou positif selon que sont rejetées ou au contraire assumées les vertus féminines destinées à cultiver la nature masculine.


Le champ conceptuel des essences humaines

Cette question de la mortalité humaine masculine, telle qu’elle est traitée dans les Travaux, permet de caractériser les hommes, individuellement et collectivement, comme des êtres passagers et renouvelables. Il s’agit maintenant de rouvrir la Théogonie pour y chercher ce qui peut se rapporter à la généalogie et donc à l’essence des êtres ainsi caractérisés.

La lignée de Chaos, qui s’inscrit dans le temps plutôt que dans l’espace, doit d’abord retenir notre attention. Chaos donne naissance aux Ténèbres et à Nuit ; de son union avec son frère, Nuit engendre Ether et Jour. Les Ténèbres dénotent une nature stable mais outrancière (un redoublement d’ombre), Nuit une nature instable : dès qu’elle atteint sa plénitude, Jour commence à poindre. Nuit est en outre excessive dans son instabilité, car elle est capable de créer l’opposé des Ténèbres (Ether, redoublement de lumière). Destinée à passer, Nuit l’est également à renaître, à s’épanouir à nouveau et à passer encore. Elle marque ainsi idéalement l’origine généalogique des hommes comme êtres passagers et renouvelables. Les hommes sont par nature des êtres nocturnes.

Nuit est elle-même à l’origine d’une lignée très particulière.

« Nuit enfanta l’odieux Moros Lot-fatal, Kère Mort-noire, et Trépas Thanatos ; elle enfanta Hypnos Sommeil ; et aussi la tribu des Songes ; et en second lieu encore Sarcasme et Lamentation de souffrance. C’est sans s’accoupler avec aucun des dieux que la Nuit obscure eut ces enfants. Puis ce furent les Nymphes du Soir, les Hespérides qui, au-delà de l’illustre Fleuve-Océan, ont le souci des belles pommes d’or et des arbres portant ce fruit. Elle donna naissance aux Moires : à Clothô Fileuse, Lachèsis Tire-au-Sort, Atropos l’Inflexible, celles qui aux mortels, à la naissance, donnent d’avoir le bien comme le mal – comme aux Kères, vengeresses impitoyables, celles qui des hommes et des dieux, poursuivent les transgressions : jamais ces déesses-là ne mettent un terme à leur terrible colère avant d’avoir, en retour, infligé un cruel affront à l’auteur de la faute, quel qu’il soit. Elle enfantait aussi Némésis Réprobation, fléau pour les humains mortels, la Nuit pernicieuse ; et après elle enfanta Duperie, Philotès Bonne-Entente et Géras Vieillesse-Funeste – et elle enfanta Éris Lutte, être de puissance. Et l’odieuse Lutte enfanta Temps-de-Peine-et-de-souffrance, Lèthè Force-d’Oubli, Famine et Souffrances-en-pleurs, Mêlées et Batailles, Meurtres et Tueries, Querelles et Mensonges, Discours et Discours-Doubles, Dysnomie Indiscipline et Atè Erreur-Désatreuse, compagnes habituelles, et Horkos Serment qui, le plus souvent, pour les humains de cette terre est un fléau, chaque fois que, délibérément, on prête un faux serment. » Théogonie vv 211-232

Avec Hypnos, Moros, Thanatos et Kère, nous avons des concepts qui correspondent aux différences spécifiques des morts humaines : l’ensommeillement de la race d’or, l’ensevelissement infligé à la race d’argent, le trépas de la race de bronze (et de certains héros), l’usure de la race de fer. Plus la lignée grandit, plus l’accent est mis sur le Trépas et l’Usure, plus l’essence mise en évidence est instable et outrancière. Par ce biais, Hésiode parvient à rendre compte de l’essence de ce qui se contredit soi-même, de la guerre pour la guerre, de l’usure pour l’usure, essence qui ne concerne cependant que les hommes de bronze et de fer II. Par ailleurs, certains éléments intermédiaires de la descendance de Nuit se rapportent aux hommes de fer en général et aux héros. Il s’agit pour ceux-ci des Hespérides, dont le séjour rappelle les Îles des Bienheureux, pour ceux-là, de Duperie et de Bonne-Entente, qui, comme le signale J-P Vernant, sont à mettre en relation avec Aphrodite : elles ont un rapport avec la sexualité reproductive, ce qui est bien, je vais y revenir, la particularité de la race de fer, tout comme l’est Vieillesse funeste, leur sœur.

La descendance de Nuit exprime ainsi ce qui, dans l’essence de l’homme, le caractérise comme instable et plein d’excès, passager et renouvelable. La stabilité diurne fait cependant partie de l’essence de ceux des hommes capables de s’ouvrir à la culture féminine des vertus qu’incarnent éminemment les Néréides et les Océanides :

  • La liste des Néréides ou filles de Nérée, le sage Vieux de la Mer, contient cinquante noms, parmi lesquels on retrouve ceux de déesses marines bien connues (Amphitrite, Thétis). Certains font référence à la beauté de celles qui les portent (Agavé, Erato), le plus grand nombre évoque un aspect de la mer ou une idée relative à la navigation (Plôto, Cymodocée, Cymatolège, Néso, Eupompè), d'autres enfin désignent des vertus et notamment des vertus politiques (Eunice, Prôtomédéia, Glauconoé, Polynoé, Autonoé, Pronoé, Evagorè). Ce sont ces divinités qui éclairent l’être des héros vertueux et qui les rendent dignes d’une résurrection bienheureuse.

  • Dans la descendance d'Océan, on trouve des noms liés à la richesse (Plouto – richesse économique –, Polydore, Eudore – liées à une idée de la fertilité –, Mélobosis – qui a soin de la pâture des animaux) en même temps que des noms liés au travail (Kerkéis – tissage). Ce sont ces divinités, ces vertus, qui donnent son sens à l’être de l’homme de fer I et qui motivent la piété filiale par laquelle il peut surseoir un peu à la mort définitive.

La Théogonie expose bien la généalogie constitutive de l’essence de l’homme, être libre et non servile, essence nocturne où s’inscrivent des dispositions diurnes, comme la Nuit est en son être disposée au Jour. Il est temps de voir ce qu’il en est des femmes.


Pandore

De même que chaque race d’hommes meurt à sa façon, chaque race d’hommes a un rapport particulier au sexe féminin, jamais le même, toujours révélateur de sa spécificité.

Pour parler des humains de l’âge d’or, Hésiode évoque leur caractère divin : « ils vivaient comme des dieux » (le tout au masculin). La race des hommes d’or occupe en l’occurrence le lieu qui l’a vue naître et elle y trouve tout ce dont elle a besoin, ce qui fait d’elle une race « autochtone ». L’autochtonie, en Grèce ancienne, renvoie au fait, pour un groupe social donné, d’être né des divinités (féminines) dont il habite le domaine. Dans le cas de la race d’or, il semble que ses membres disposent en outre d’un domaine qui leur est propre, « comme des dieux », ce qui laisse entendre qu’ils sont directement nés de Gaïa, dont tous les enfants directs, qu’ils soient mortels ou immortels, sont logés et nourris (ou ont droit naturel à logement et nourriture une fois nés). Sans autre lien que maternel, d’une maternité épanouie qui offre à ses enfants un environnement nourricier à leur mesure pour qu’ils puissent développer d’autres dons, les hommes de la race d’or n’ont que la paix à garantir entre eux, ce qu’ils font en puisant à la même source que Zeus : la vertu féminine de Thémis. On peut les imaginer frères nés de la même mère Gaïa, vivant sans se reproduire (à quoi bon ?) jusqu’à ce que, un à un, chacun s’endorme d’un premier et définitif sommeil. Point de femme, point de sexe féminin, hors Gaïa, mais une culture féminine par le lien avec la Justice. L’humanité d’or représente le pôle féminin positif de l’espace masculin, tout à la culture féminine sans en avoir le sexe, toute sa vie pendue au sein maternel.

La race d’argent a un rapport tout aussi privilégié à la mère, auprès de qui elle passe la quasi-totalité de sa vie à jouer. Elle vit également des seules ressources du domaine maternel. Gaïa s’est en quelque sorte démultipliée en autant de mères qu’il y a d’hommes d’argent, des mères qui concentrent toute la vertu humaine. Parce qu’ils ne parviennent pas à se l’approprier, cette vertu se réduit à leur fournir un cadre de jeu paisible. Celui-ci disparaît en même temps que celle-là au moment de leur adolescence. Injustes et impies, ils s’attirent alors la colère de Zeus, sont ensevelis puis restaurés dans une fonction psychopompe. L’humanité d’argent représente le pôle féminin négatif de l’espace masculin, dont la vertu et la survie dépendent de mères nourricières, uniques dépositaires de la culture féminine, ce qui exclut la possibilité d’une association masculine vertueuse.

On peut voir dans les races d’or et d’argent deux modèles de matriarcat, l’un positif pour les hommes, l’autre négatif, l’un permettant l’association masculine en lui déléguant la pratique de certaines vertus féminines, l’autre ne la permettant pas. Les hommes d’or et d’argent vivent dans un monde de femmes. Ils appartiennent à l’espace masculin, mais ils en forment le pôle féminin.

Les hommes de bronze sont eux aussi du type « autochtone ». Leur lien à la lance, mis en évidence par J-P Vernant, permet de les assimiler aux fils des Nymphes des Fresnes, ces Nymphes nées, comme Aphrodite et les Géants, du sperme d’Ouranos répandu sur la Terre, et constituant le double « diurne » des Nymphes du Soir, nées de Nuit. Leur rôle en tant que mères semble minime : les hommes de bronze naissent adultes, toujours déjà émancipés, et se jettent dans le combat, après en avoir dessiné l’aire, séparée de tout ce qui pourrait rappeler la terre nourricière. Ils n’ont au fond aucun rapport avec le sexe féminin, et de ce fait, aucun rapport non plus avec la culture féminine, du moins celle qui est fondée sur la nature diurne, non contradictoire avec elle-même. L’humanité de bronze représente sans ambiguïté le pôle masculin négatif de l’espace masculin, pôle viriliste d’essence exclusivement nocturne.

Quant aux héros, Hésiode les appelle « demi-dieux », ce qui n’est pas sans évoquer la race d’or, qui vit « comme des dieux ». Si l’on exclut ceux qui marchent dans les pas des hommes de bronze et qui disparaissent sans laisser de trace, les héros se battent certes, mais pour des valeurs stables, éléments d’une culture féminine fondée sur une nature diurne : ils combattent ainsi « pour les troupeaux d’Œdipe » ou « pour Hélène aux beaux cheveux », c’est-à-dire pour la richesse mobilière et le meilleur parti. Ces deux enjeux sont du domaine de la sexualité féminine : les troupeaux sont recherchés parce qu’ils se reproduisent, Hélène l’est par sa puissance de séduction. La reconnaissance (certes minimaliste), par les héros, de la valeur de la sexualité féminine leur ouvre l’accès des Îles des Bienheureux, c’est-à-dire de la maternité du Soir qu’incarnent les Hespérides. Ils représentent ainsi le pôle masculin positif de l’espace masculin : quoique nés adultes et d’emblée émancipés de leurs mères, leurs combats tournent autour du sexe féminin (beauté, richesse sont des valeurs relatives à celui-ci), ce qui leur permet d’accéder non seulement aux autres valeurs culturelles féminines (droit, justice, prudence, etc.), mais à une maternité qu’ils n’ont jamais connue et dont ils découvrent les vertus nourricières après leur mort et leur résurrection.

Race de bronze et race des héros illustrent chacune deux modèles d’association masculine, coupés du monde féminin par un rite d’initiation trop radical, l’un négatif parce que construit sur la base de cette coupure (qui exclut, avec les femmes, la nature diurne), l’autre positif parce que réintroduisant, sous forme de valeurs partagées, le monde féminin diurne dont l’association s’est coupée. Avec les héros, les hommes parviennent à s’approprier, dans leur propre univers masculin, ce sans quoi il ne peut que s’effondrer, à savoir le féminin issu de Gaïa. Il s’agit là de la seule émancipation viable du matriarcat des races d’or et d’argent.

Venons-en à l’humanité de fer, dont le rapport au sexe féminin est renseigné dans la Théogonie et dans les Travaux par le mythe de Pandore. Tout commence avec le règlement d’un conflit entre les hommes et Zeus, qui semble tourner autour du partage de la nourriture sacrificielle ; c’est du moins la forme qu’il prend au moment où Prométhée se déclare contre le dieu en faveur des hommes. L’enjeu est de terminer ce qui revient au divin et ce qui revient à l’humain dans les cérémonies visant, pour celui-ci, à favoriser ses activités fonctionnelles (judiciaires, guerrières et agraires). En Mésopotamie par exemple, il faut beaucoup donner au divin et ne garder qu’une part symbolique de l’offrande, juste de quoi rappeler de qui elle émane. À l’époque de la consolidation de l’institution (masculine) de la Cité, les Grecs ont quant à eux autant besoin de marquer, dans le sacrifice, leur solidarité citoyenne que leurs liens privilégiés au divin. La part destinée à revenir au groupe réuni autour du sacrifice ne peut, dans ce contexte, être minimisée comme en Mésopotamie. Le mythe de Prométhée est destiné à justifier ce choix hétérodoxe de garder pour soi le meilleur (la viande) et de n’offrir aux divinités que ce qui sert à le cuisiner (la graisse et les os que l’on jette dans le feu avec les aromates).

Lors d’un banquet rassemblant mortels et immortel.le.s, ayant présenté un énorme bœuf à l’assistance, Prométhée s’en va le préparer. Après avoir donné aux meilleures chairs l’aspect d’une panse immangeable et caché les os décharnés sous une masse épaisse de graisse, Prométhée demande à Zeus de choisir. Lui, ayant deviné la ruse, ne peut pourtant pas, en tant que Souverain, faire le choix de l’apparemment vil ; perdant dans tous les cas, il aspire à se venger. Il décide alors de ne plus fournir le feu aux hommes par le biais de sa foudre : si le sacrifice doit être dissymétrique, autant qu’il n’y en ait pas du tout, qu’on ne puisse rôtir ni cuire l’animal sacrificiel. Prométhée intervient à nouveau pour dérober le feu et le donner aux hommes. Ce que dérobe le titan est ici l’art du feu et non le feu lui-même : une partie de l’âme cyclopéenne de la foudre. Zeus doit à nouveau se venger, et c’est là qu’il imagine de créer Pandore.

« « Moi, en place du feu, je leur ferai présent d’un mal, en qui tous, au fond du cœur, se complairont à entourer d’amour leur propre malheur. » Il dit et éclata de rire, le père des dieux et des hommes ; et il commande à l’illustre Héphaïstos de tremper d’eau un peu de terre sans tarder, d’y mettre la voix et les forces d’un être humain et d’en former, à l’image des déesses immortelles, un beau corps aimable de vierge ; Athéna lui apprendra ses travaux, le métier qui tisse mille couleurs ; Aphrodite d’or sur son front répandra la grâce, le douloureux désir, les soucis qui brisent les membres, tandis qu’un esprit impudent, un cœur artificieux seront, sur l’ordre de Zeus, mis en elle par Hermès, le Messager, Tueur d’Argos. (…) Puis, le héraut des dieux met en elle la parole et à cette femme il donne le nom de « Pandore », puisque ce sont [tou.te.s les habitant.e.s] de l’Olympe qui, avec ce présent, font présent du malheur aux hommes qui mangent le pain. » Travaux, vv 57-82

Héphaïstos est le fils qu’Héra a conçu « toute seule ». Il est remarquable qu’Hésiode choisisse un dieu possédant une ascendance uniquement féminine (Héra-Rhéa-Gaïa) pour fabriquer la femme. Pandore est de bon lignage. Elle dispose de deux tantes célèbres : Athéna, née de Métis et de Zeus, et Aphrodite, divinité ouranienne représentant ce qui, dans le sexe masculin, l’a mené à sa perte (un trop grand et perpétuel désir). Elle est en outre instruite par Hermès qui lui fournit les moyens de prendre l’avantage sur un être qui paraît a priori plus fort qu’elle (ce en quoi excelle le messager des dieux). Sans cela, la femme serait pour l’homme une source de soucis mais pas de crainte. Et elle inspire d’autant plus la crainte qu’Hermès a glissé entre ses mains la jarre des maux, le prix à payer pour s’accoupler avec elle.

« La race humaine vivait auparavant sur la terre à l’écart et à l’abri des peines, de la dure fatigue, des maladies douloureuses, qui apportent le trépas aux hommes. Mais la femme, enlevant de ses mains le large couvercle de la jarre, les dispersa par le monde et prépara aux hommes de tristes soucis. » Travaux, vv 90-95

Avec l’amour viennent les maladies ; cette simple concordance suffit à la démonstration des Travaux qui veut que l’âge de fer démarre avec l’apparition de causes naturelles d’usure pour les hommes : le désir sexuel d’une part et les maladies d’autre part. La Théogonie pousse plus loin le raisonnement et permet de mieux lier la création de la femme et celle des maux des hommes.

« Et quand, en place d’un bien, Zeus eut créé ce mal si beau, il l’amena où étaient dieux et hommes, superbement paré par la Vierge aux yeux pers, la fille du dieu fort ; et les dieux immortels et les hommes mortels allaient s’émerveillant à la vue de ce piège, profond et sans issue, destiné aux humains. Car c’est de celle-là qu’est sortie la race, l’engeance maudite des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels. Elles ne s’accommodent pas de la pauvreté odieuse, mais de la seule abondance. Ainsi, dans les abris où nichent les essaims, les abeilles nourrissent les frelons que partout suivent œuvres de mal. Tandis qu’elles, sans repos, jusqu’au coucher du soleil, s’empressent chaque jour à former des rayons de cire blanche, ils demeurent, eux, à l’abri des ruches et engrangent dans leur ventre le fruit des peines d’autrui. Tout de même, Zeus qui gronde dans les nues, pour le grand malheur des hommes mortels, a créé les femmes, que partout suivent œuvres d’angoisse, et leur a, en place d’un bien, fourni tout au contraire un mal. » Théogonie, vv 585-602

On ne peut pas être plus clair : les femmes sont une race d’origine divine envoyée auprès des hommes pour les tourmenter. L’aiguillon est le désir sexuel, le prix à payer est le surtravail, seul capable de satisfaire les exigences féminines et source de tous les maux contenus dans la jarre. Car les filles de Pandore ont la conscience de la pauvreté et de l’opulence, dont les hommes sont naturellement inconscients. L’homme de fer n’a plus de mère, il a une épouse, tout comme Zeus avec Héra (présente à travers Héphaïstos dans la genèse de Pandore). Pandore est à l’homme ce qu’Héra est à Zeus : un facteur de dévirilisation, mais alors que Zeus avait besoin que sa virilité fût contenue, la dévirilisation des hommes est un affaiblissement qui le conduit à la mort.

Le lien généalogique entre Héra et Pandore dans leur rapport au pouvoir masculin, confirme qu’avec celle-ci, Hésiode suit la ligne culturelle de l’Épopée de Gilgamesh qui fait d’Ishtar l’amante fatale qui plonge son aimé dans le dilemme d’une double destinée tragique. De même que Zeus n’est au fond que le parèdre d’Héra, l’homme se réduit à être celui de la femme. L’éventualité du mariage est ainsi présentée par Hésiode comme une suite d’options sans issue pour l’homme de fer laboureur :

  • celui qui ne se marie pas profite mieux de la vie, mais ne laisse rien derrière lui (il disparaît dans les tréfonds de l’Hadès) ;

  • celui qui se marie avec une épouse honnête est sans cesse obligé de se dépasser dans le surtravail : il ne retarde l’oubli de sa personne qu’en accélérant son usure corporelle ;

  • celui qui se marie avec une mauvaise épouse tombe malade et ne survit pas.

Piégé par la femme, l’homme de fer perd en quelque sorte son appartenance de genre : il appartient à l’espace féminin, dont il est le pôle masculin. Vieillard, il est sous la coupe de sa jeune et belle épouse (rappelons l’importante différence d’âge des marié.e.s). Maîtresse de l’économie, décidant des biens que doit renfermer l’oikos, Pandore ressemble à ces matrones spartiates qui régentaient l’espace domestique au – VIIe siècle. Ce qui rejoint l’hypothèse que je formulais dans Sexe, genre et philosophie #1.

L’humanité de fer I diffère de celle de fer II en ce que la seconde n’a plus l’espoir de trouver l’abondance dans le travail, seule valeur, ambiguë, de l’homme de fer. La première constitue le pôle masculin positif de l’espace féminin, la seconde le pôle masculin négatif de l’espace féminin.


Conclusion

La différence de genre structure le monde. C’est le point de vue d’Hésiode et celui de la culture de son époque.

La nature créatrice est le premier être, féminin en tant qu’il crée en engendrant. Cette nature créatrice n’est ni stable ni instable, ni tempérée ni outrancière, mais elle est créatrice des valeurs opposées du stable et de l’instable, du tempéré et de l’outrancier, valeurs autour desquelles sont organisés tous les êtres relevant de la sphère divine. Le masculin n’apparaît d’abord que comme force sexuelle instable et pleine d’excès, comme sexe masculin nocturne, auquel s’oppose désormais un sexe féminin diurne et tempéré. Le sexe féminin reste créateur, tandis que le sexe masculin est essentiellement destructeur. La culture consiste en la maîtrise, par le sexe féminin, du sexe masculin, de façon à orienter sa force vers le maintien d’une nature stable et tempérée. Cette culture, fondée sur la bonne nature, la nature diurne, est inculquée aux hommes par les femmes, mères et épouses dont le rôle est de transformer, par l’éducation et la conviction, la violence des hommes en action vertueuse.

Voilà dans les grandes lignes comment Hésiode passe de considérations de genre à des considérations de sexe. Il n’y a qu’un genre cosmique, le féminin. Il y a par contre deux sexes qui se partagent l’espace naturel et culturel féminin : la mauvaise créativité féminine (nocturne et contradictoire) revient au sexe masculin, la bonne créativité féminine (diurne et cohérente) au sexe féminin. Or la seconde doit prévaloir sur la première. C’est l’institution du mariage qui opère la jonction entre le statut d’épouse et celui de mère, et soumet simultanément la force masculine par la nourriture et par le plaisir sexuel, par Gaïa et par Aphrodite. Le mariage est le point d’orgue de la relation des deux sexes, par laquelle le féminin comme genre peut se renforcer culturellement dans sa positivité naturelle et évacuer culturellement sa négativité naturelle.

Qu’Hésiode mette en scène, sans visée humoristique, une domination culturelle des femmes sur les hommes, cela peut paraître étrange, car la société grecque est réputée très masculiniste, y compris à son époque. Mais Gilgamesh est lui aussi un poème masculiniste, et pourtant les figures féminines l’emportent sur les figures masculines. On peut être misogyne tout en se sachant inférieur aux femmes. On peut mettre en scène une caricature de femme sans y voir une infériorisation. Il semble bien que ce soit le cas d’Hésiode, car sa Pandore n’est guère différente d’Inanna-Ishtar.